FIFR 2019: ma nuit avec Nicolas Winding Refn

Il y a de ces fantasmes qui vous suivent et vous fascinent depuis l’enfance. Pour moi – qui suis évidemment pur esprit – il y a cette idée du lieu cinéma comme boîte hermétique, dans laquelle le temps s’égrène différemment. Et dans ce cocon forcément hors-sol, on peut, avec suffisamment d’audace et à la clé une bonne décharge de dopamine, tromper la vigilance des ouvreurs et ouvreuses pour enchaîner les séances. Prolonger ainsi le moment gelé de la projection, c’est-à-dire quasiment arrêter le temps, pour visiter autant de mondes qu’il y a de salles obscures, m’a toujours fait frémir d’envie. (Disclaimer: je ne suis pas une habituée de ces pratiques illégales car je suis quelqu’un de bien. Donnez de l’argent aux salles de ciné, surtout celles qui sont indépendantes) Néanmoins, pour mon plus grand bonheur, le Festival International du Film Restauré (FIFR) « Toute la mémoire du monde » a permis de normaliser, le temps d’une soirée, ce comportement de cinévore. Cette édition 2019 étant parrainée par Nicolas Winding Refn, une « nuit Refn » était organisée, de 22h à 6h du matin à la Cinémathèque. Le concept ? Visionner quatre films rares, chers au réalisateur et restaurés par ses soins. La présence du Danois était en effet aussi l’occasion pour lui d’inaugurer la version française de sa plateforme de streaming ByNWR, devant le large public venu assister à sa masterclass.

Ce projet, d’abord lancé en 2018 dans sa version anglaise, a déjà été précédé d’une promotion conséquente pour sa déclinaison en français ; et pour cause, car on n’avait diablement pas assez parlé des objectifs plus que louables de ByNWR. Prêt à prendre tous les risques pour donner de la visibilité à sa plateforme, Refn s’était fait filmer sous une averse, en promettant un voyage sur « les avenues de la créativité ». Ce soir, il est visiblement toujours aussi surexcité à l’idée de présenter son projet. Le réalisateur s’empresse de présenter ses collaborateurs avec une malice très enfantine, dont le grand biographe Jimmy McDonough, comme « un parent de Donald Trump, rappelons-le ». Il est ensuite introduit comme le directeur éditorial de la plateforme. Puis David Frost, qui s’occupe du design du site : « celui-là n’a aucune parenté avec une célébrité » – malheureusement pas avec Mark Frost de Twins Peaks, j’ai vérifié.

Photo non contractuelle, du coup

En dépit de son attrait auto-proclamé pour le rare et l’oublié, Refn a très bien compris les enjeux numériques actuels. Offrir un musée de la culture du passé aux générations futures, oui, mais nécessairement par le biais d’internet. « On est là pour étendre les frontières, car il n’y a pas de futur pour le cinéma si on ne met pas côte à côte le grand écran et celui du téléphone. Regardez-le avec amour parce que c’est le futur. Pas un remplacement, mais une extension. » insiste-t-il. Le manifeste du projet ByNWR tient donc en deux points: inspirer la créativité et rester gratuit. La gratuité serait ainsi la nouvelle devise du XXIème siècle selon Refn, qui nous confie avoir financé entièrement de sa poche la restauration de ces films et la création de sa plateforme. Un investissement au long terme qui, selon lui, rapporterait beaucoup ; et pas uniquement en termes d’argent, puisque le véritable fil rouge du projet est l’idée que la culture appartient à tout le monde.

C’est pourquoi on ne peut pas réduire ByNWR au « Netflix de Refn », comme l’ont pourtant évoqué plusieurs médias : l’ambition est colossale et l’outil se veut une plaque tournante de la culture. Des propres mots du réalisateur, il ne s’agit pas d’un simple « site sur les films ». Ces derniers y sont certes rendus accessibles, mais servent surtout de point de départ pour effectuer un véritable voyage culturel, avec autant d’angles d’approches qu’on le souhaite, et qui dépasse la somme de chaque film ; peut-être développerez-vous une obsession pour un luminaire, un tissu… Le but étant de documenter des histoires humaines, et même les plus triviales – l’un des films restaurés est intitulé Hot Thrills and Warm Chills de Dale Berry, que personne ne connaît malgré son titre aguicheur – car elles ont, aux yeux de l’équipe, autant de valeur qu’un Orson Welles. Ce point est d’ailleurs ponctué d’un rugissant « We’re dead serious about this case, pal ! » qui, à ce stade, achève, s’il était encore besoin, de nous convaincre du bien-fondé de l’entreprise.

Refn et son égérie, capturés par Liv Corfixen dans le documentaire My Life directed by Nicolas Winding Refn

Ce qui est bien avec Refn, c’est ce personnage provocateur qui l’habite et qui fait la roue sur le spectre de la sympathie ; sans jamais qu’on cesse d’être fasciné-es pour autant. Déjà en amont, il avait présenté sa venue à Paris comme l’occasion de « brûler la Cinémathèque ». S’il a discuté dans l’après-midi de son rapport complexe à la violence et de l’image que ses films semblent véhiculer sur lui, il n’a pas démordu de cette idée pyromane et sort même un briquet de sa poche, une fois sur l’estrade. Sous les yeux inquiets du directeur de la programmation Jean-François Rauger – qui veut voir une absence de contradiction entre les cinémathèques et les sites comme ByNWR –, l’enfant fou du cinéma danois se met en scène : « A Lyon, en 2017 [lors de la cérémonie de lancement du concept ByNWR], on a tué le cinéma, attendu dix secondes, puis on l’a ressuscité ». Peu importent les arguments de Rauger, Refn se délecte d’être l’objet ultime de l’attention et la discussion tourne à la jouxte verbale. Cash me outside, howbow dah? semble-t-il sur le point de rétorquer, les yeux pétillants de la même provocation adolescente qui l’habite depuis le début de la masterclass.

Le réalisateur reconnaît le rôle des Cinémathèques mais rappelle que, si le contenu n’a pas changé, il n’en va pas de même de l’accessibilité et des opportunités qui en découlent. Malgré la place de Netflix aujourd’hui, le cinéma reste un « spectacle collectif » dont l’expérience est sans égale. Reste que la Cinémathèque et les plateformes de streaming s’arc-boutent autour d’un but commun : rendre le cinéma disponible. Tout compte fait, on ne brûlera pas la Cinémathèque ce soir.

Nouvelle affiche dans ma salle de bain, offerte par Refn à l’issue de cette nuit de cinéma

Après la masterclass, place à la tant attendue « nuit Refn ». Un enchaînement de films-fantasmes des années 60, mélangeant jusque dans leur titre amour et côtés plus grinçants, effrayants, mystérieux : Spring Night, Summer Night (Joseph L. Anderson, 1967), Night Tide (Curtis Harrington, 1961), The Maidens of Fetish Street (Saul Resnick, 1966) et enfin Santo contre l’Esprit du Mal (Joselito Rodríguez, 1961). Ces thématiques, que l’on retrouve dans la filmographie de Refn, semblent indiquer une continuité et une actualité criante entre nous et ce qu’il s’appelle ces « artefacts culturels ». Le film d’Anderson, notamment, met en scène des personnages de femmes incroyablement libres et très touchantes dans leur quête d’affirmation de soi, au sein du carcan masculin d’une bourgade rurale de l’Ohio en proie au déclin industriel. « Ma place est là où je veux être » déclare notamment le personnage de la mère lorsque son mari, ivre et jaloux, vient la chercher dans un bar de Columbus pour la ramener à la maison.

Entre chaque séance, pop-corn, café et bandes-annonces restaurées de nanars de compétition se battent pour nous maintenir éveillé-es. Mention spéciale au Diabolique Superman et à Mondo Candido (« un des films les réussis parmi les films les plus réussis au monde » annonce-t-on). La grande salle Langlois explose conjointement de rire et de manque de sommeil, renverse son café, s’assoit sur ses lunettes et en parle ensemble, et à cet instant l’expérience collective de cinéma nous apparaît comme sa seule déclinaison valable. On remercie Refn pour ce moment. On pense au fait qu’il a réussi, dans la même soirée, à vanter le streaming et la projection traditionnelle et à nous prouver que les deux pouvaient coexister – et ce, dans les murs mêmes de la Cinémathèque, avec tout ce qu’elle représente. On sort du cinéma vers six heures du matin, l’air hagard mais avec l’impression d’avoir vécu quelque chose d’important. On remercie Refn pour ce moment.

Plus tôt dans l’après-midi, Alejandro Jodorowsky a évoqué sa vision du cinéma avec le parrain du FIFR, dont il est également très proche dans la vie. « Je suis content d’être là avec Nicolas car nous sommes chacun un symbole du cinéma. Pour lui, je représente un cinéma qui n’est pas celui du futur; pour moi, le cinéma d’aujourd’hui n’a pas de futur! Mais il me montre son téléphone en disant : « Toucher des millions de personnes sans faire de concessions, c’est ça le cinéma du futur » ». Je l’ai déjà tweeté mais je vais répéter ici cette citation drôlement classe et émanant de ce costume libertaire, mégalo et follement optimiste que Refn aime à enfiler : « On ira partout, on volera tout et on documentera tout. Je ne suis pas un ennemi. Je suis une extension »… A suivre.

FIFR 2019, du 13 au 17 mars 2019 à la Cinémathèque française et hors-les-murs.
Abonnement gratuit sur bynwr.com/fr


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