Séries Mania 2019, jours 3 et 4 : Des airs et des poses de combat

Quiconque aura mis les pieds dans une séance de Séries Mania édition 2019 consacrée à une création anglaise vous le dira : le Brexit est dans absolument tous les esprits sur ce festival. Pas une journée ne se passe sans qu’il soit sur toutes les lèvres. Même la très policée (mais très agréable) masterclass de Freddie Highmore n’y a pas échappée, l’acteur ayant pourtant l’habitude de supporter des bourbiers inextricables en tant que fan d’Arsenal. Les créateurs anglais de Flack ? Ils ont évoqué le Brexit dans leur session de questions/réponses. L’apparition de sa Sainteté Shane Meadows en béquille pour présenter sa nouvelle série The Virtues ? Les conséquences d’une baston avec Theresa May selon ses dires. Même dans la programmation le Brexit est omniprésent. Il hante de loin Chimerica. Il est littéralement au cœur d’un téléfilm avec Benedict Cumberbatch (on fait plus les vannes sur les noms au bout d’un moment, c’est comme Saoirse Ronan, si vous savez toujours pas le prononcer correctement aujourd’hui, mettez-y du vôtre merde) diffusé lors de la journée de vendredi. Et il est aussi l’un des ressorts de la crise existentielle d’une des plus belles découvertes de ce début de festival un chouïa paresseux : State of the Union, dans la compétition des formats courts.

Autant le dire d’emblée, State of the Union était voué à susciter le regard bienveillant du Cinématraqueur qui vous écrit ces lignes. Nick Hornby au scénario, Stephen Frears derrière la caméra, Chris O’Dowd et Rosamund Pike dans les rôles principaux… n’en jetez plus. Tout ce que les Britons ont fait de meilleur, comme le chantaient certains en l’an de grâce 1999, au cœur d’un formidable article que je vous conseille de lire, amis cinéphiles. State of the Union n’a cependant rien à voir avec le discours annuel du président américain, la rhétorique y étant autrement plus développée que celle de l’Orange One qui occupe (à temps très partiel) les murs de la Maison-Blanche actuellement. State of the Union se déroule cependant quasi exclusivement entre quatre murs, ceux du pub où se retrouvent chaque semaine Louise et Tom, un couple qui part à vau-l’eau depuis que madame a trompé monsieur, avant leur session de thérapie de couple. Chaque semaine, ils évoquent leur thérapie, leurs comportements, l’état de leur couple, leurs perspectives d’avenir… Ils se délectent des déboires du couple qui les précède, ils s’envoient des fions entre deux gorgées, ils vont se resservir (une pinte pour monsieur, un verre de vin blanc pour madame, Screenwriting 101).

D’un tout petit dispositif, State of the Union déploie un charme qui repose d’abord évidemment sur le sens du verbe de Nick Hornby, indémodable chroniqueur et influenceur de la zeitgeist britannique depuis un bon quart de siècle. La force de son texte est que le couple y est bien sûr évoqué comme un jeu de duellistes romantique, mais aussi et surtout comme un débat politique permanent. State of the Union n’est pas qu’un simple jeu de mots mais une déclaration d’intention : jusqu’au plus petit détail, la vie de couple est aussi un état des lieux politique. Il n’est donc pas étonnant que le Brexit y fasse son irruption au cours d’un des quatre épisodes de dix minutes diffusés à l’occasion du festival. Commandé par la chaîne Sundance TV, la mini-série avait débuté lors du festival de Sundance en janvier dernier, recevant des critiques élogieuses. On ne sait pas vraiment si la mini-série fera son chemin jusqu’en France, mais au vu des noms prestigieux à son casting, on choisira de se montrer optimistes pour une fois.

Mais revenons-en à nos moutons, et plus précisément à Shane le Mouton, ou plutôt Shane Meadows. Si vous ne connaissez pas Shane Meadows, mettez la lecture de cet article en pause, allez lire sa fiche Wikipédia, allez rattraper le film This is England, allez rattraper This is England 86, This is England 88, This is England 90, et reprenez ensuite la lecture sur cet article. Capable comme peu (et pourtant, nombreux sont ceux qui s’y sont essayés) de célébrer les âmes cassées qui peuplent les cités ouvrières grisâtres, Meadows avait avec son grand œuvre asséné une énorme tarte esthétique à toute une génération qui a grandi avec les tronches que ses œuvres ont célébré : Vicky McClure, Thomas Turgoose, Joe Gilgun (avant même Misfits), Jack O’Connell… Pour sa nouvelle série, il fait confiance à l’un de ses habitués et acteurs fétiches, Stephen Graham, gueule cassée adorée du cinéma anglais et hollywoodien, passé par Snatch, Public Enemis, Pirates des Caraïbes et surtout Boardwalk Empire, où il se glissa dans le costume du légendaire Al Capone. Ah et c’est aussi l’un des clowns tarés et sadiques du clip de Fluorescent Adolescent des Arctic Monkeys, pour vous situer le niveau de légende du mec dont on parle.

Ceux qui ont vu This is England (ce qui veut dire tout le monde désormais si vous en êtes à ce point de l’article) n’auront pas oublié « Combo » Gascoigne, skinhead glaçant et ultra-violent au goût pour la bibine aussi marqué que le footballeur illustre dont il porte le nom. À l’époque où ce n’était pas encore de bon ton de célébrer les néo-nazis et la résurgence de leurs idées nauséabondes, son portrait d’un personnage ayant baigné dans et irradiant le film de sa violence à peine larvée était un choc sismique semblable aux résultats du référendum du 23 juin 2016. Dans The Virtues, il joue un personnage à l’exact opposé : Joseph, un bon bougre qui traîne sa carcasse cassée par la vie, un homme qui voit son fils et son ex-femme le quitter pour l’autre bout du monde, et qui aime noyer son chagrin dans des hectolitres d’alcool. Sauf qu’un jour, Joseph en a marre, il veut retourner sur les traces de son passé et exorciser ces événements qui l’ont conduit à une existence vouée à la solitude.

Dit comme ça c’est pas joyeux joyeux on en convient, sauf que Shane Meadows est un malin. Son regard sur son héros est brut, sans concession, mais jamais putassier. On peut même dire qu’il est dans l’empathie perpétuelle, avec la capacité qu’on lui connaît à étirer chaque situation à l’extrême, tout en évitant de sombrer dans le voyeurisme. Par ses choix de mise en scène et de musique, alternant entre une composition originale de PJ Harvey et des compositions plus électroniques, il dessine au cours du premier des quatre épisodes un portrait fracassant de Joseph pour ce qu’il est : non pas un misérable poivrot, mais un homme malade. Mais fidèle à ses habitudes, Meadows parvient toujours à enrober sa fiction dans des ruptures de ton permanentes où l’émotion est toujours à fleur de peau. Dans la peau d’un homme extra-sensible, Stephen Graham est bouleversant, grandiose, magnifique. On vous gardera de vous en dire plus, mais l’épisode 2 introduit une rupture narrative totale, orientant la série sur des sentiers auxquels on ne s’attendait absolument pas. On voit peut-être un peu trop les ficelles par moments et l’ensemble n’a pas la puissance viscérale de This is England (l’effet de surprise, ou l’âge peut-être), mais à mi-chemin des quatre épisodes, on aurait bien enchaîné avec les deux petites sœurs dans la foulée.

De combat, il était aussi question dans l’un des événements de ce lundi : la master class de la présidente du jury Marti Noxon, qui fut le grand raout de la critique séries où il fallait bon se faire voir. On vous repose ici le live-tweet de la conférence en question en attirant votre attention sur le meilleur moment d’une conférence nettement moins policée que ce à quoi l’on a l’habitude avec ce genre d’exercice : un bon gros uppercut savoureux envoyé à l’un des producteurs de Whiplash qui avait, à l’époque, refusé de produire l’adaptation de Sharp Objects pour des motifs vaseux (rappelons que le film comme la série sont des productions estampillées de près ou de loin Blumhouse…). On fait confiance à nos fins limiers de Twitter pour retrouver l’identité de la personne visée par le scud.

Pour finir, le combat était aussi à l’honneur au sens plus littéral avec l’argentine Monzon, mini-série sur le légendaire boxeur et l’affaire de féminicide dont il fut accusé en 1988, produite par… Buena Vista International (oui oui, Disney, vous avez bien lu). Rythmée par les allers-retours entre la jeunesse du celui qui fut l’un des plus grands poids moyens de l’histoire du noble art, et l’enquête sur la chute mortelle de son épouse du balcon de leur demeure, Monzon est une proposition formelle classique mais bien rodée, solidement mise en scène par Jesus Barceras (un solide faiseur de la télé argentine à en croire sa fiche IMDB) et tout aussi solidement interprétée. Pas certain qu’on la voie un jour sous nos contrées, mais disons que la série fait tout pour en tout cas, et qu’elle saurait très certainement trouver son public si cela venait à être le cas.

State of the Union de Nick Hornby et Stephen Frears, 10×10 min, avec Chris O’Dowd et Rosamund Pike, SundanceTV, date de diffusion française inconnue.

The Virtues de Shane Meadows, 4×52 min, avec Stephen Graham, Helen Behan, Niamh Algar, Frank Laverty, Channel 4, date de diffusion française inconnue.

Monzon de Jesus Braceras, 13×52 min, avec Mauricio Paniagua, Jorge Roman, Paloma Ker, Belen Chavanne, Gustavo Garzón, date de diffusion française inconnue.

1 thought on “Séries Mania 2019, jours 3 et 4 : Des airs et des poses de combat

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.