Mary, Colette et Coco sont sur un bateau. Le féminisme tombe à l’eau.

Est-ce que j’abuse avec ce titre ? Peut-être bien : mais maintenant que vous êtes là… Est-ce que j’ai tort pour autant ? Non, pas vraiment, et je vais vous expliquer pourquoi. Quelques semaines après la sortie d’un biopic sur la femme exceptionnelle qu’a été Colette, j’ai envie de revenir sur cette façon de mettre des femmes à l’honneur dans certains films (ce qui est génial), mais en appliquant des choix scénaristiques et de mise en scène beaucoup plus discutables (ce qui est… bah, moins génial).

Avant les femmes figures de proue du féminisme, il y a les filles en quête de libération.

Comme j’ai été éduquée à l’école du « on va pas se satisfaire du minimum juste parce qu’il y a pire ailleurs », j’ose râler parce que même si l’on a enfin des films sur des femmes dans des rôles principaux… Certains, et des plus célèbres, sont vraiment imparfaits. Tant pis, si certains pensent que Simone de Beauvoir me giflerait parce qu’il y avait de vrais combats à son époque. Le truc, c’est: il n’y a qu’un seul combat dans le féminisme. C’est mettre tout le monde sur un pied d’égalité. Ça passe par des milliers de gestes, d’actions, de pensées, de lois, de droits et de devoirs. Aussi, avant qu’il y ait en 2019, sur Twitter, et dans la rue, et partout ailleurs (évidemment) des filles et femmes qui revendiquent des droits plus contemporains… Il y a eu d’autres filles qui n’étaient pas encore les FEMMES que nous encensons comme nos libératrices. On les aime. Elles furent aussi des gamines qu’on qualifiait d’effrontées dans un milieu encore moins tolérant. Elles ne se voyaient pas comme icônes et elles n’avaient pas de plateformes mondiales pour s’exprimer comme l’internet nous l’offre aujourd’hui. Alors elles ont créé les leurs. Les femmes dont je vais parler font partie de ce groupe. Attention, Gabrielle Chanel a un passé antisémite, je ne l’oublie pas et c’est pour ça que je le mentionne là, mais on ne s’occupera pas de ça ici.

Quand t’es venu assister à un pestacle sur la libération de la femme et en fait c’est une performance d’un monsieur qui chouine que l’amour cétrodur.

Mary Shelley, Colette et Coco Chanel ont toutes permis de faire progresser l’émancipation des femmes. Que ce soit par la littérature, la libération du corps, l’art ou parfois plusieurs de ces choses à la fois. Elles ont investi les Livres, la Mode, les planches de théâtres… Elles ont chacune mené des vies et des combats qui ont quand même changé la perception de la femme. Certains étaient totalement personnels, pas destinés à la scène militante, mais ils ont tout de même changé les choses.

Test de Bechdel : score négatif.

Est-ce qu’on a envie de voir ces destins incroyables (de femmes blanches : les biopics sur des femmes noires, les producteurs ont encore du mal à les envisager et il va falloir que ça change, ça aussi) portés à l’écran ? Oui, immense : oui ! On a envie de voir ces parcours de vie exceptionnels, ces destins qui ont transformé les codes. On a envie de s’y identifier, ou de les comprendre, d’être transportés. Mais pour cela, on n’a pas envie de subir encore et toujours le prisme de la relation amoureuse avec un homme qui a trop d’emprise : Tellement d’emprise qu’il dirige tout ou une (énorme) partie du film. D’ailleurs, aucun des films dont je vais parler ne passe le test de Bechdel. Le fait que Mary et sa demi-sœur et principale interlocutrice dans le film ne parlent absolument exclusivement que d’hommes me fait penser que le film a été conçu pour incarner l’antithèse de ce test. 

Les hommes sont partout et l’on peut légitimement se demander pourquoi ! En tout cas, que ce soit pour Mary et Percy, pour Coco et Étienne Balsan ou Colette et Willy… on a affaire là, absolument à chaque fois, à des relations qui n’ont pas duré dans la vie de ces femmes. Même si elles ont été charnières, elles n’ont pas été la clé de leur destin. Réduire leurs actions en disant qu’elles n’auraient jamais rien fait si elles n’avaient pas rencontré ces hommes est scandaleux. Ça revient à penser qu’elles n’étaient pas assez fortes, déterminées, intelligentes, etc. pour écrire ces livres qui sortaient de leurs tripes, créer ces robes et tailleurs, monter sur scène, et j’en passe. 

La figure paternaliste et la négation de leur pouvoir de femme.

Il y a d’ailleurs une véritable redondance paternaliste dans ces films qui est insupportable. Les trois amants savent toujours ce qui est le mieux pour l’héroïne. Ils sont plus âgés, ils connaissent la voie et les ressorts de la vie. Mais quel ennui que cet éternel arc du papa qui vient sauver la petite fille ! En plus, c’est glauque. Willy fait couper les cheveux de Colette. Il la force à une transformation de poupée pour ses désirs. Il la modèle. J’ai dit, glauque. Et quand il ne s’agit pas du mari qui est paternaliste, le vrai père n’est pas mieux. Le pire est sans doute celui de Mary Shelley surtout lorsqu’on sait ce qu’a écrit William Godwin dans la vraie vie… (Progressiste comme pas permis pour son époque en tout cas et pas féministe, puisque ce serait anachronique et trop loin de la vérité de le qualifier comme tel), le voir rabaisser sa fille, douter d’elle, et lui tapoter sur la tête, ça écœure. À l’inverse pour Colette : quelle absolue tristesse de ne pas nous montrer sa mère ! Sa mère qui était si libérée, qui a clairement dû être une des femmes de son existence qui l’a aidée à se déterminer… elle n’est pas montrée une seule seconde comme tel. Je l’ai appris par mes recherches après le film. Ça peut paraitre anodin, mais c’est un choix significatif parmi d’autres qui mènent à une interprétation problématique de la vie de ces femmes. Non, la figure d’une mère — et en plus d’une mère libérée comme celles de Colette ou Mary — n’a pas sa place dans des films où l’on adore se rouler dans la figure d’homme sauveur et éducateur. L’homme paternaliste.

L’homme Géorgien découvrant avec confusion et doutes qu’une femme est capable de raisonnement. (Ceci n’est pas une parodie, cette scène a lieu dans film.)

Or ces hommes ne sont des que charnières circonstancielles : je n’en démordrais pas. Si elles ont réussi à accomplir ce qu’elles ont fait, elles auraient fini par y arriver coûte que coûte par d’autres chemins. Leurs productions auraient peut-être été différentes, mais leur fond aurait été le même pour la majorité de ces femmes. Elles l’avaient en elles. Mary Wollstonecraft Godwin a grandi dans une famille qui lui a inculqué ses valeurs et idées bien avant de rencontrer Percy Shelley, entourée des livres qui lui apprirent ce dont elle avait besoin avant lui. Les drames qu’elle a vécus avec lui, illustrés dans le film, ne sont pas les seules et principales raisons qui ont fait d’elle l’autrice de Frankenstein. Je vous invite à vous documenter sur la vie de sa mère, la philosophe Mary Wollstonecraft et vous comprendrez d’où vient une des vraies fondations de sa liberté.

Le biopic de femme phallo-centré, un exploit en soi.

Revenons au film qui a déclenché cette réflexion donc. Après avoir vu Colette (Wash Westmoreland, 2018 avec Keira Knightley) dont je ne connaissais pas énormément le personnage, je pensais donc que Willy, Henry Gauthier-Villars, son mari, avait été celui qui avait régi toute sa vie. Quelle ne fut pas mon immense surprise en allant fouiner sur l’internet ? De ses 81 ans de vies, Colette n’en passera que 13 avec lui (dont seulement 6 de mariage solide). Elles seront entrecoupées de plusieurs relations extraconjugales et suivies par deux autres mariages tout aussi importants. Et, évidemment, de relations bisexuelles avec des femmes.

Après Il faut sauver Willy, Willy veut sauver Colette. Un complexe.

Alors je n’étais pas forcément étonnée de le découvrir vu ce que je pressentais du personnage, mais j’étais en revanche étonnée qu’on ait choisi d’appuyer lourdement sur Willy et sur cette partie de sa vie. Il y a quand même un plan ultra surligné en jaune fluo où on la voit à travers une vitre sur laquelle elle grave « Willy ». On comprend bien fort et subtilement qu’elle va vivre à travers lui. (la grosse thématique de la vitre et comment positionner Colette par rapport à celle-ci dans le film. Omniprésent.) Ce sera donc ça, sa naissance en tant que Colette. Bien. Il faut en parler, je le conçois, mais on ne parle toujours que de ça, finalement. Ça c’est comment la Femme nait de l’emprisonnement de l’homme. Dans ce film qui ne s’appelle pourtant pas Colette avant Colette, on montre seulement dix minutes glorieuses d’elle à la fin de deux longues heures, où elle s’affranchit enfin. Où elle délivre un discours qui m’a donné une petite chair de poule.

Quand tu voulais écrire « Women rule » mais que t’as glissé et t’as écrit « Willy inférieur 3 »

Ce passage m’a fait me dire : ENFIN, les choses sérieuses commencent, je vais la voir sublimée. Que dalle, c’était l’heure du générique et des cartons-aveux de faiblesse. Tout le reste du temps, on m’a donc offert l’histoire d’une relation clairement entièrement dominée par Willy, avec des ébauches de Colette s’évadant pendant les trois quarts du film. Et quand elle prend un tournant pour elle enfin, c’est explicite que c’est grâce au personnage de Missy, nouvelle figure masculine dans sa vie. Aucune source ne l’atteste, alors pourquoi le romancer de la sorte ? Vous n’allez pas me dire qu’elle n’avait pas compris toute seule qu’il était temps de s’affranchir ? Non, seul un homme pouvait définitivement avoir les neurones pour lui dire. Heureusement, Missy ne lui tient pas la main quand elle vient défoncer Willy à la fin, rassurez-vous.

Les aventures de Coco et Etienne au ranch de gros cow-boys.

Bref, tout ça m’a immédiatement fait penser à un film que j’ai vu il y a quelques années, à savoir Coco avant Chanel (Anne Fontaine, 2009 avec Audrey Tautou). Dans ce film, sur toute la carrière qui l’amène à la maison Chanel et à ses révolutions dans la mode, on ne voit qu’un défilé à la fin du film où elle est la Gabrielle Chanel qu’on a à l’esprit. Le reste du temps, on la voit sauvée par Etienne Balsan, puis hébergée par Etienne Balsan, à qui elle doit être redevable. Elle sera ensuite prêtée par Etienne Balsan à un autre homme, puis amie avec Etienne Balsan : comme si avant Chanel, il n’y avait qu’Etienne Balsan. Le film aurait pu s’appeler Coco et Étienne, clairement. Dans la vraie vie, elle passera réellement seulement quelques mois avec Etienne Balsan dans une relation.

– Monsieur vous êtes un pigeon et je vais venir squatter chez vous. – Pardon? – J’ai dit, vous irradiez l’élégance, et je transpire du genou.

Elle a été assez fine pour se faire « sauver » par lui, elle aurait pu prendre n’importe qui. Elle utilisera bien d’autres contacts par la suite pour s’échapper de sa vie et s’envoler vers le grand destin qu’on lui connait. Et tout vient de ses calculs, son intelligence, sa façon d’être et sa stratégie. Son travail de modiste, les chapeaux qu’elle fabrique : tout ça, elle aurait pu le faire quoiqu’il arrive et elle ne l’a pas toujours fait grâce à lui. Mais dans le film, une bonne partie montre que si Étienne n’avait pas été là… pauvre Coco ne serait pas allée bien loin. On laisse, au personnage, sa bonne part de scènes d’égo piqué mélodramatique. Pourtant, le film n’est pas à propos de lui. Il n’était pas grand-chose pour elle, ou pas longtemps, dans la vraie vie… Mais non, on délaisse Coco plusieurs fois pour son personnage à lui. Pourquoi choisir cette grille-là ? On montre Gabrielle, caractérielle ; alors quitte à ne pas que la montrer sous un bon jour : allez-y, montrez-moi une héroïne avec des défauts. Qu’elle manipule, mais au moins j’aurai la satisfaction de la voir s’en sortir par elle-même !

Fuis avec moi pour vivre une vie de scandales où tu seras pas respectée parce que c’est kroromantik.

Et le problème sera le même pour Mary Shelley (Haifaa al-Mansour, 2018 avec Elle Fanning). Exactement le même. Sauf que c’est, dans un sens, pire : Mary est montrée comme un petit agneau fragile. La femme qui a écrit l’œuvre ultra sombre Frankenstein ou le Prométhée moderne est un pauvre petit agneau blanc victime de ses sentiments. Emoji triste. Alors attention, des sentiments il y en a eu. Mary était éperdument amoureuse de Percy. C’est totalement vrai. Sa mort l’a dévastée. Personne ne le nie. Mais pourquoi la montrer uniquement sous le jour de la pauvre petite chose trop sensible et trop sotte jusqu’à ce qu’il soit là pour lui faire du mal et la tourmenter ? Ah oui, pour que l’on comprenne que cette douce et pathétique créature est enfin capable d’écrire Frankenstein grâce à lui. En tout cas, c’est bien l’arc narratif proposé. Avant ça, on ne manque pas de nous montrer son père qui lui dit qu’elle n’a aucune personnalité quand elle écrit. Percy l’a donc transformée : CQFD, mais oui.

Quand tu écris un poème émo sur la capacité des hommes à ne pas comprendre que « mon jardin secret c’est la tombe de ma mère » ça veut dire que t’as besoin d’air

Mary Shelley a vraiment dit dans ses journaux que son voyage à Genève avait été le tournant pour elle qui l’a faite grandir et mené à l’Autrice. Les choix scénaristiques concernant ce moment clé de sa vie sont encore à déplorer d’après moi. La moitié de ce passage dans le film est consacré à une autre figure féminine bafouée (sa demi-sœur-Claire), largement romancée pour ajouter du spectaculaire. L’autre partie se concentre sur Percy, qui fait l’idiot immature et saoul tout en bafouant Mary. Il y a bien une conversation intéressante qu’elle a avec un autre personnage, qui aurait pu lui donner l’occasion de parler en son nom, de s’exprimer. De dire ce qu’elle ressent, qui elle est, de parler littérature même, puisqu’on parle d’un concours littéraire qui est à l’origine de son célèbre roman. Mais à la place, les deux protagonistes parlent principalement de son mariage qui se barre en sucette.

Personne ne se cache derrière personne et tout le monde en sortira grandi.

La grille de lecture est donc toujours la même. On choisit de parler de ces femmes dans leur genèse et tous les auteurs lient cette genèse à une relation avec un homme. Pourquoi ? Pourquoi s’acharne-t-on toujours sur les mêmes arcs narratifs vieillissants pour parler des femmes ? Pourquoi ne pas juste parler de… je sais pas, la femme elle-même ?

On dit toujours que « derrière chaque grand homme se cache une femme » et jamais l’inverse. Pourtant quand on fait un film biographique sur un grand homme, on ne le fait jamais à travers du prisme de sa femme, et on le fait systématiquement pour les femmes. Il n’y a pas de grand homme derrière cette femme ? Qu’à cela ne tienne, mon film prétendra quand même que si. Il faut inscrire le personnage féminin dans un arc romantique, aussi vénéneux soit-il, parfois totalement vain. Et quand on pourrait se contenter de la romance réelle comme entre Mary et Percy qui est déjà sacrément passionnée… on préfère la tartiner et la déformer pour rendre le personnage plus pathétique. Ou le rendre sulfureux. Cela m’amène à une autre problématique de ces trois films : Le traitement de la sexualité et la libération par la sensualité. En un mot : le sexe.

– Coco, quand Balsan t’as dit de sortir couverte, il ne pouvait parler que d’une chose alors lâche ce truc, ça sert à rien de te tailler un manteau.

La légende raconte qu’une femme s’est déjà émancipée sans coucher. Imaginez un peu.

Du sexe, il y en a par-dessus la tête et à toutes les sauces. À croire qu’une femme ne peut réellement se libérer et n’embrasser qui elle est que si elle a perdu sa virginité ? De préférence dans une scène super charnelle. C’est bien connu, tu n’es pas une femme si tu n’as pas découvert ta sexualité. Et si tu l’as fait, attention à ne pas être une fille aux mœurs légères. Et bien peut-on arrêter avec ça aussi ?

Déjà, il faudrait parler de toutes les femmes asexuelles (un sujet que je ne maitrise pas assez pour approfondir) et donc qui ne risquent pas d’utiliser leur sexualité ou non-sexualités pour exister. Et ensuite (et c’est quand même une part énorme, emphase sur « énorme » de la population) des gens qui ne se déterminent pas par la pratique de leur sexualité. Est-ce que vous vous êtes déjà dit : je suis vraiment devenu(e) un(e) meilleur(e) libraire/dentiste/prof/ministre parce que j’ai découvert que j’avais un organe sexuel et que je pouvais m’en servir ? Comment ça, ma question est stupide en plus d’être absurde ? Alors pourquoi tous ces films l’établissent-ils comme un FAIT et tout le monde le gobe ?

Un énième fantasme lesbien, au service du spectateur plutôt que de la libération de la fâme.

Évidemment, le plus poussé des trois exemples est celui de Colette puisque double fantasme : non seulement Colette découvre le sexe, mais elle découvre le sexe lesbien. Attention, ce n’est pas du tout pour en faire un film qui se fait tribune pour la communauté LGBTQI+. La bisexualité de Colette n’y est montrée que pour susciter le fantasme. Je n’exagère pas, c’est vraiment la mise en scène qui est grasse. Un exemple? Quand Colette fait du sexe avec son mari, les scènes sont rapides, et il y en a toujours un qui porte une chemise. Quand Colette fait du sexe avec une femme, elles sont nues, on voit des seins, il y a de la grande musique et de la lumière chaude… On n’est pas sur M6, un mercredi à 23 heures pourtant, non. On est dans un film qui parle de libération de la fâââme. Alors pourquoi Willy garde-t-il sa chemise, les plans ne sont pas serrés et la couverture les protège pudiquement ? C’est moins beau ? Ça fait moins fantasmer ? C’est pourtant son mari qu’elle aime, et c’est bien aussi réel, non ? Le film suppose (on constate un changement net au niveau du scénario dans l’attitude de défiance de Colette à partir de là) que c’est parce qu’elle a enfin accepté d’être sexuellement qui elle était, qu’elle est libérée et libertine, qu’elle peut être qui elle est : ce qui est problématique. Si c’est réducteur ? De base, ça ne devrait pas l’être, parce que découvrir et se libérer dans sa sexualité peut être un des éléments qui nous permettent de nous assumer. Mais là, dans un film qui ne montre son personnage que sensuel, sexuel, objet de désir quand il n’est pas opprimé, eh bien oui, c’est réducteur.

Avoir une femme posée sur les genoux, c’est bien. Deux c’est mieux. Willy en a donc une plus grosse que Balsan.

On ramène Colette à cet objet de fantasme pour Willy. Il a besoin de la travestir en sorte de poupée pour arriver à coucher avec elle. Dans la même veine, montrer Keira Knightley dénudée sur une scène de théâtre (ce qu’a vraiment fait Colette et qui a été très provocateur) ne me semble qu’un énième prétexte pour la montrer désirable. Il suffit de voir comment la scène de la représentation de théâtre transpire de sensualité par sa mise en scène. Encore une fois, il ne s’agit pas de nier l’existence et la part de ce moment dans la vie de cette femme. Il s’agit de souligner comme c’est problématique de ne proposer que cela au spectateur et de le montrer grassement. Colette n’était pas juste un corps.

Non-consentement et culpabilisation, deux positions sexuelles de l’époque Georgienne encore trop pratiquées.

Pour Mary Shelley, le problème est le même. Le seul moment où Mary n’est pas sotte, ingénue, rabaissée par son père ou bafouée par son mari : elle est un objet de désir sexuel. Elle en est même victime. C’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase : Mary Shelley devient victime dans une scène d’agression sexuelle provoquée par son mari, qui voulait justement… la libérer et l’aider à se décoincer ! C’est littéralement le discours servi au spectateur. Si Mary veut être heureuse dans cette relation, elle doit suivre le mode de vie de son mari — imposé — libertin. Alors seulement, elle peut être heureuse et complète. Ce qu’elle refuse. Le résultat c’est qu’on la fait culpabiliser. Elle a le mauvais goût de ne pas vouloir être aussi « libérée » que Percy et espère avoir une vie intime avec lui ? C’est de sa faute qu’elle est assaillie par la honte et la culpabilité. Beau message. Non vraiment. On sent que le mec aurait repris le « t’as baisé ma femme, j’ai baisé ma femme » pour en faire sa doctrine s’il avait vu RRRrrrr.

– Je suis un ami de votre mari, Mary. – C’est bien ce qui m’emmerde Gérard.

Je rappelle qu’au départ, elle est victime d’un mec venu pour des faveurs sexuelles par le truchement de son mari. À la fin, c’est quand même bien de sa faute si elle n’a pas voulu lui céder, alors que le pauvre Percy fait tout pour instaurer un équilibre dans leur foyer. Bouh, pauvre Percy. Le même l’a convaincue de quitter le foyer de ses parents et de vivre non mariée avec lui malgré leurs relations sexuelles. À l’époque, on sait que c’était un scandale sans nom, et ça l’a été pour eux. Dans la vraie vie, Mary a fait ce choix, car elle était inspirée par ses parents et leurs pensées philosophiques. Ce fait est à peine effleuré dans le film et vite noyé sous le personnage, manipulateur à outrance, de Percy qui ne peut être que le seul cerveau derrière tout ça, évidemment. Pour renforcer l’idée, on fait regretter à Mary d’avoir choisi cette vie, on la fait se repentir. C’est purement incroyable.

L’authentique concours de taille de… moustaches. Ils ont osé.

Dans Coco avant Chanel, la thématique est encore plus bateau. Coco s’en sort auprès de Balsan par faveurs sexuelles, en acceptant de le recevoir dans son lit. Elle se force même à un moment. Alors forcément quand elle lui refuse l’entrée de sa chambre, quand elle ne le désire plus, le spectateur a envie de crier « hourra, ça, c’est une femme forte ! » sauf que c’est vraiment déplacé d’en arriver à penser ça. Je m’en suis rendu compte en éprouvant le contentement de la voir se refuser à lui. Juste après je me suis dit : mais attend, mais c’est normal en fait ! Mais en déroulant le film comme ça, on montre ce moment comme un moment d’émancipation : un tournant dans la relation omniprésente de Gabrielle et Étienne. Il y avait mille façons de la faire s’émanciper, mais on choisit d’utiliser le moment où elle refuse un acte sexuel. Et en plus, comme c’est illustré ensuite, ce n’est pas pour être libre en tant que femme, etc. C’est pour se donner charnellement à un autre homme, Boy. Étienne vient d’ailleurs faire le coq devant Boy parce qu’il lui a volé son amante. Comme on vole son jouet, oui. Et le personnage de Boy a l’audace d’avoir en bouche des mots qui disent un truc du genre : au moins, Gabrielle est heureuse grâce à moi, alors que toi tu peux plus ne rien lui donner, et toc.

Profitons de ce moment Coco, car je meurs dans trois minutes de film car tu as été heureuse et épanouie par toi-même trop longtemps.

Je suis fatiguée. C’est ultra réducteur. Messieurs, Gabrielle Chanel n’avait pas besoin de comparer vos performances au lit pour être heureuse et s’émanciper. Pour le coup, elle a vraiment aimé Boy Capel. Mais cette histoire d’amour est illustrée de façon assez sommaire et rapide, sortie du moment où le trio se bat pour savoir qui va coucher avec qui. Ils ont droit à un week-end en amoureux avant qu’il ne meure. Hop, et là elle devient qui elle est, elle devient Chanel. Et générique ! Je me suis encore fait avoir… Montrez-moi la suite, nom d’une pipe ! Et ne vous détrompez pas, j’ai bien vu que le film s’appelait Coco avant Chanel donc je me doutais bien que le film devait s’arrêter avant. Je force le trait là. Ce qui me pose problème c’est qu’avant Chanel il y a beaucoup plus que la relation avec Balsan. Mais ce beaucoup plus est non seulement peu montré, quand ces aspects de la vie de Gabrielle sont montrés hors de chez Balsan, il arrive quand même à être présent dans presque toutes les scènes. Le type est fort.

Quand tu montres fièrement à ton pèrmari ton manifeste sur le féminisme et qu’il fait semblant de plus savoir lire.

Et l’on pourrait continuer longtemps. Comment Colette et Coco ne peuvent-elles être libres qu’en étant dépeintes à l’écran garçonnes et comment appartiennent-elles aux hommes dès qu’elles sont féminines, par exemple ? Ou comment Mary et Colette se font-elles acheter par leurs maris en leur offrant des maisons pour les garder enfermées dedans ? Littéralement, je ne plaisante pas. Mais on n’a pas la journée et l’on est à court de décence.

La femme forte en position de force… Un concept tellement évident qu’on dirait que personne n’y a encore pensé tiens!

Alors est-ce que le féminisme tombe à l’eau ? Non. Est-ce qu’il vogue sur une barque précaire ? Oui, absolument ! On est presque sur un radeau. À chaque nouveau film qui veut parler de femmes, on ajoute une planche solide à notre petit navire. Heureusement, il y a des propositions qui commencent à vraiment être variées, dans les approches et les sujets. Mais toutes les fois où l’on décide de saper ce travail en utilisant des arcs archaïques au lieu de juste montrer la femme libérée… C’est autant de petits coups dans la coque qui peuvent mener au naufrage. Et bien sûr qu’une femme peut être fragile, connaître des moments de doute, faire des erreurs ou même être une victime de quelque chose factuellement. Mais il y a des façons de l’exposer, de le mettre en scène et d’en parler. Et si l’on continue à en parler, c’est parce que je ne vois pas pourquoi on devrait se satisfaire de ce qui pourrait être encore meilleur. Je suis très heureuse de voir qu’énormément de critiques de tous genres ont été soulés par cette énième approche. Le rapprochement avec Coco était très simple à faire de fait pour prouver que cette problématique perdure et traine. Ces films ne peuvent plus être l’unique proposition faite dans le genre du film biographique de femmes, surtout quand on voit que deux des trois ont été réalisés par des femmes. Continuons à essayer de faire mieux. N’ayons pas peur de représenter des femmes, que nous qualifions par ailleurs de libératrices, comme des femmes libérées : des femmes fortes, décisionnaires de leurs destins comme on se régale à le voir dans des biopics de grands hommes.

J’attends désormais Radioactive (Marjane Satrapi, sortie prévue en 2019 avec Rosamund Pike) avec une impatience sans borne. Un biopic sur Marie Curie ? J’ai l’indécence d’espérer qu’il ne soit pas centré sur Pierre, tout ce qu’il a fait pour Marie et leurs relations charnelles sinon le machin sera encore plus toxique que des céréales tartinées au radium.


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