The Raft : le radeau de la paix

Il était une fois en 1973, Santiago Genovès, un mystérieux anthropologue mexicain, qui décide de tenter une expérience originale et déstabilisante : mener une étude sociologique sur le comportement humain. Son but ? Explorer les origines de la violence, afin de répondre à des interrogations universelles sur la paix dans monde. Pour aboutir à ses fins et mener à bien son étrange entreprise, il décide de réunir sur un radeau de fortune, l’Acali, qui traversera l’Atlantique, 11 hommes et femmes de toutes nationalités, triés sur le volet par ses soins. Dans cet espace pensé et aménagé de sorte à favoriser un certain sentiment de claustrophobie et encourager des actes de violence dus à cette longue claustration, Santiago a tout prévu : ce sont les femmes qui occuperont les postes majeurs, tandis que les hommes se verront rattachés à des tâches moindres (le radeau sera donc mené par une capitaine suédoise, et les soins médicaux prodigués par une médecin israélienne ; les hommes quant à eux seront cantonnés à la cuisine et responsables de la propreté). Aussi, tous les jours, les 11 personnes se voient remettre un document test sur lequel ils doivent répondre à des questions intimes concernant leur vie quotidienne sur le radeau (sexe, fatigue, relations…). 101 jours passent en mer sur le Raft, poussé seulement par les vents et courants marins. 40 ans après, le documentariste suédois Marcus Lindeen, décide de revenir sur cette expérimentation insensée en réunissant les participants encore en vie, et recueillir leurs témoignages qui semblent enfin donner sens, à retardement, à cette aventure hors-du-commun.

Marcus Lindeen récidive ici dans son goût pour le genre transgressif : après son remarqué Regretters (2010), un documentaire/pièce de théâtre qui raconte l’histoire de deux suédois ayant changé de sexe par deux fois, et son film de fiction expérimental, Accidentes Gloriosos (2011), qui traite des accidents de voiture liés aux aventures sexuelles (on pense tout de suite à Crash de Cronenberg), sans oublier un bon nombre de productions artistiques entre théâtre et audiovisuel, le réalisateur prolonge ses désirs dans The Raft, ce documentaire sur fond décalé, mais plein de sens. Le film se découpe en deux temps : des images d’archives tournées par Santiago pendant le périple, les témoignages actuels, et dans le fond, une « fausse » voix off de Santiago qui reprend les ressentis qu’il avait lui même couchés sur le papier, et dont il s’était servi pour publier son propre ouvrage « L’expédition Acali », comme rapport officiel de cet expérience qui selon lui, ne s’est pas scientifiquement déroulée avec succès.

La réussite complète de ce documentaire ne tient pas forcément du sujet (bien qu’insolite et excitant, on a envie de voir des gens «pour de vrai » vivre la même la déchéance qu’Alex Delarge dans Orange Mécanique), mais surtout de sa construction et de son contexte narratif. En parallèle de ces images réelles faisant état de testament et de preuves de ce qu’il se passait sur le radeau pendant la traversée, le cinéaste invite 7 des personnes  ayant participé au projet. Il recréé pour les accueillir dans un grand studio, une maquette de ce même radeau, afin de convoquer les souvenirs de celles et ceux qui semblent avoir vécu une tout autre expérience que celle espérée par Santiago. Ce dernier se métamorphose d’ailleurs au fil des jours en une sorte de père spirituel à la philosophie qui dérivent vers la gêne et le malsain. C’est dans ce décalage que se trouve le cœur de toute cette réflexion : là où, comme spectateur, l’on attend la décadence et un fort désir de violence, se retrouve en fait l’inverse. Le groupe semble s’entendre à merveille, ils vivent nus et ont quelques banales aventures sexuelles, mais ne causant en aucun cas de la rage et de la haine au sein de cette collectivité façon clichés hippies.

Mais voilà, il flotte dans l’air une émotion fétide et fiévreuse, inculquée par cet homme, Santiago Genevès, se déclarant presque comme Gourou de cette secte improvisée, de tous ses fidèles qui forment un microcosme du monde. Car en effet, les témoignages des différents survivants laissent un goût amer : racisme, conditions de vie hygiéniques exécrables, la faute à Santiago lui-même qui tenait à bord un genre de rapport, mentionnant pour par exemple pour chacune des participantes, les périodes de menstruation, les moments de fatigue, si elles ont la nausée, et que les survivants découvrent, plus de 40 ans après. La présence polluante de l’anthropologue en vient même à faire s’unir tout le groupe contre lui, car il ne leur avait pas vraiment fait part ses véritables intentions, mais leur avait fait signé au préalable un étrange contrat stipulant que les participants pendant le voyage devaient lui obéir en tout point et qu’à partir de ce moment, ils en étaient tous la propriété absolue. C’est l’arroseur arrosé.

À l’arrivée du Raft au Mexique, rien. Rien ne s’est passé, aucune violence, pas de rancune, une bande de potes en vacances. Certains ne veulent pas quitter ce radeau et se disent même prêts à repartir pour trois mois de plus. D’abord, pour Santiago, c’est une déception, un échec, puis voyant tout le monde s’enthousiasmer, il admet entrevoir des réponses inverses à celles qu’il attendait, dont une en particulier qui peut apparaître banale mais sur laquelle tous semblent s’être mis d’accord : ce qui sauve de la violence, c’est l’amour. Là est la clef de la paix.

Le lien exploré entre le passé et le présent donne donc tout son sens au projet du film, et cette aventure sociologique ratée est finalement plus satisfaisante que si elle était arrivée à ses fins dans la logique des choses. À savoir aussi que The Raft est le deuxième volet (après Regretters) d’une future trilogie documentaire en studio. Afin de conclure sur une anecdote, il faut savoir que la maquette du radeau utilisée dans le film et où reviennent les anciens participants, a été présentée comme une installation artistique interactive au Centre Pompidou en 2017. Ce film tisse donc de multiples toiles entre diverses formes d’art, et navigue intelligemment sur les eaux de la sensibilité.

The Raft de Marcus Lindeen, sortie le 13 février.

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