La trilogie Dragons : Dean Deblois l’obsessionnel

La première fois que j’ai vu Dean Deblois, le scénariste et réalisateur de la plus belle trilogie d’animation de tous les temps (Toy Story en est à quatre films, me cherchez pas des noises si vous ne savez pas compter), j’ai cru voir un colosse. Un ogre. Un géant débarquant sur la grande scène de Bonlieu à Annecy, pour présenter la fin de son voyage de près de quinze ans en compagnie des Vikings… Et des dragons. Pourtant pas si grand (1m85), Deblois possède une présence ahurissante, du genre qui électrise une salle en un instant. Un homme fort, puissant, mais doux aussi, à la barbe grisonnante et au regard profond ; on reconnaît immédiatement en lui Stoic le Vaste, le grand chef des Vikings et père du héros de Dragons, Harold. Comme si, même dans sa simple présence physique, le réalisateur ne pouvait cacher toute sa personnalité artistique.

Un regard sur sa carrière pré-Beurk révèle également que tout destinait Dean Deblois à nous offrir Dragons. L’héroïsme, l’ingéniosité des stratèges qui n’ont pas froid aux yeux ? Il était chef storyboarder sur Mulan. L’adorable Croqmou, mélange savant de petit chat mignon et de puissante créature divine ? Il est coauteur et réalisateur de Lilo et Stitch. Quant à ses liens — musicaux et fraternels — avec Sigur Rós et Jónsi ainsi qu’avec la culture des froides terres nordiques on les comprend dans ses documentaires Heima et Go Quiet. Vous l’aurez compris, le réalisateur canadien est un obsessionnel. Le genre de type qui a des images en têtes, des musiques et des idées, et qui ne va cesser de les décliner autant de fois qu’il le pourra.

C’est bien pour cette raison qu’il est impossible de comparer sa saga Dragons aux livres dont ils sont tirés ; Deblois s’est totalement emparé de l’univers de Cressida Cowell pour y mettre ses dragons, ses héros, ses aventures, et surtout son obsession première et primordiale : l’amour face à l’adversité. L’amour d’un père pour son fils et pour sa femme, l’amour d’une femme pour son homme et son fils, l’amour d’une jeune guerrière pour un homme, l’amour d’un jeune homme pour une guerrière… Mais surtout, l’amour partagé d’un jeune homme et d’un dragon. Un amour qui nous a conquis en 2010, qui nous a pris par surprise et qui depuis ne nous a pas lâché. Un amour qui se doit d’être assez fort pour se dire au revoir car oui, le dernier volet de la trilogie énonce une vérité si évidente que l’on préférait l’ignorer : les dragons et les humains ne peuvent pas cohabiter. Ainsi Dean Deblois s’empare de la seule phrase qui l’intéressait vraiment dans les livres de Cressida Cowell pour nous raconter les adieux des plus beaux amis du cinéma d’animation : « Autrefois, il y avait des dragons… »

Le plus beau plan de la saga ; mais aussi une manière de redécouvrir à quel point Harold a grandi, depuis 2010.

Dans le fond, la trilogie Dragons se répète sans cesse, se décline, se reforme, se réinvente, mais n’est pas capable de se renouveler. Le méchant du troisième film est l’exterminateur des Furies Nocturnes, mais il n’est pas si différent du méchant précédent. La découverte d’un monde caché, c’est déjà vu dans le deuxième film. Les monstres titanesques du second volet font écho au gigantesque dragon du premier. La guerre entre les dragons et les Vikings, ainsi que leur amitié, ne font également que se répéter sous différentes formes sur trois films. Ce n’est pas que Dean Deblois ne peut inventer, c’est qu’il a besoin de revoir, réécrire, repenser, encore et encore. C’est cette nature obsessionnelle qui transparaît et même transpire à travers les images de la trilogie : car c’est bien de cela qu’il s’agit avant tout. Des images.

Celle d’Harold qui tombe, sauvé in extremis par son furie nocturne. Celle de Stoic le Vaste, qui exprime difficilement son amour, accablé par le poids des responsabilités d’un chef et de la masculinité hégémonique qui lui impose la forme d’un roc inébranlable. Celle d’un estropié qui a besoin de l’amitié d’un autre estropié. Celle d’une main tendue comme la promesse d’une confiance sans pareille, et le souhait d’un amour fraternel qui ne connaîtra jamais de fin. Ces images, seules, étaient déjà puissantes : leur composition, leur souffle épique, leur force évocatrice sont déjà inscrits dans les regards de tous les enfants qui sont tombés amoureux de la saga. Il faut d’ailleurs noter que Roger Deakins a été employé comme consultant visuel sur toute la trilogie, ce qui témoigne bien de cet attachement au cadre et à ses possibilités de narration. Quel bonheur de découvrir en 2019 dans un film de grand studio, de très longues séquences sans dialogue où les dragons et le cadre sont les seuls moteurs de l’histoire !

La logique me dit qu’il y a trop d’images dans cet article. Mon coeur me dit qu’il a besoin de se rattacher à Harold et Croqmou encore un peu. Devinez qui j’ai décidé d’écouter…

Mais ces images ne sont pas seules, elles sont revisitées et répétées et reformulées sans cesse ; ainsi les enfants qui ont grandi avec Croqmou, et qui vont certainement pleurer en le voyant quitter le monde des humains, vont prendre conscience de ce qui fait une histoire. C’est en fermant la porte de l’antre des dragons que Dean Deblois s’efforce de passer à autre chose et dépasser ses propres obsessions tout comme Harold qui doit accepter qu’il n’est pas lui-même un dragon ; ainsi il enseigne aux enfants ce que sont un début, un milieu, une fin. Il est temps de dire adieu aux dragons… Mais il n’est pas temps d’oublier. Les images sont inscrites dans notre subconscient, et il suffit d’un cri de cet animal légendaire, d’une apparition furtive pour que soudain, la musique de John Powell nous envahisse, et que tout nous revienne en un instant : autrefois… Il y avait Dragons.

 

Dragons 3 : Le Monde Caché. Sortie le 6 février, avec Jay Baruchel, America Ferrera, Gerard Butler, Kristen Wigg…

 

 

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