Roma : Mexico blues

Septembre 2018. Le très prestigieux prix du Lion d’or du meilleur film est décerné à Roma, du cinéaste mexicain Alfonso Cuarón. L’histoire aurait pu s’arrêter là. On aurait applaudi (ou pas) et patiemment attendu sa date de sortie pour s’empresser d’attester (ou pas) du bon goût du jury vénitien dans les salles obscures. Seulement voilà : Roma, distribué par Netflix, est devenu entre-temps le symbole de la nouvelle ère dans laquelle nous pénétrons lentement mais sûrement, et dont le géant américain est le fer de lance. De la même façon qu’Okja l’année passée, Roma fut victime malgré lui de la détestation immédiate d’une partie du public cinéphile. Et tandis qu’on s’écharpait à vouloir trouver un coupable, que ce soit Cuarón lui-même, Netflix ou la chronologie des médias, il nous a semblé que la qualité de Roma en tant qu’œuvre de cinéma singulière s’était presque effacée au profit de ces débats houleux qui le retenaient en otage. Qu’en est-il de ce film, mystérieusement couvé par une entreprise milliardaire aux objectifs de rendement précis ?

La place laissée vacante par les studios frileux, Netflix s’en est saisie

Qu’on se le dise, les ambitions de Cuarón ne se sont jamais accordées à celles du petit écran. Son cinéma, d’une technicité avancée depuis qu’il a réalisé le troisième (et meilleur) opus de la saga Harry Potter en 2004, n’a cessé d’être travaillé par la question de l’immersion, voire du spectacle ultramoderne lorsqu’il achève en 2013 le film le plus « techniquement » cinématographique de l’histoire du cinéma : Gravity. Effectivement, quoi de plus inflexiblement lié à la salle de cinéma qu’un film dont l’unique finalité est celle de faire physiquement planer son spectateur dans l’espace ? S’y ajoutait la 3D, procédé encore récent et novateur à l’époque, s’exportant sur les home cinémas du monde entier – et aujourd’hui définitivement abandonné par les marques de téléviseurs, faute d’acheteurs. On ne s’attardera pas sur les raisons qui ont poussé Alfonso Cuarón à choisir Netflix à l’heure où la salle de cinéma est déjà en péril dans plusieurs pays, sûrement plus complexes qu’il n’y paraît. Ceci dit, et puisqu’il y a là une nuance de taille dont il faut tenir compte, rappelons que la plateforme n’est pas directement intervenue dans le processus de fabrication du film : Gabriela Rodriguez, productrice, explique que Netflix n’est apparu qu’en tant que distributeur pendant la post-production de Roma. Elle poursuit : « C’est un film en espagnol, en noir et blanc, sur la ville de Mexico dans les 70’s… Ce n’est pas comme si nous avions tous les gros studios à notre porte, comme avec Gravity… ». La place laissée vacante par les studios frileux, Netflix s’en est évidemment saisie. Une opportunité en or pour attirer dans ses filets un public cinéphile, plus exigeant, puis pour se voir ouvrir en grand les portes de prestigieux festivals de cinéma – y compris Cannes, à qui Cuarón était initialement promis. En vérité, lorsqu’on fait partie des chanceux qui ont pu profiter de Roma sur grand écran, la satisfaction personnelle se voit rapidement court-circuitée par la tristesse, si ce n’est la consternation, de se dire que des millions de spectateurs seront privés de visionner ces images à leur juste dimension. Plus aucun choix : ce sera la télévision, l’ordinateur ou, pire, la tablette. Et tandis qu’on ira demain dans des salles 4DX pour y combler la platitude absolue de ce que peut offrir le cinéma dit « rentable » aujourd’hui, des œuvres aussi puissantes que celles de Roma seront donc injustement reléguées au rang de téléfilms. Un comble.

Roma correspond donc bien à la description de sa productrice, repoussoir anti-hollywoodien par excellence : un film en espagnol, en noir et blanc, sur les déboires de la vie d’une femme de chambre à Mexico dans les 70’s. Il s’agit d’un film autobiographique pour Alfonso Cuarón, inspiré par ses souvenirs d’enfance au Mexique. Il incarnerait alors l’un des jeunes garçons de cette famille aisée, dont les enfants sont davantage élevés par leur nourrice que par leurs parents. La volonté du cinéaste est d’abord celle de rendre hommage à Liboria Rodríguez (Cleo dans Roma), cette femme amérindienne qui fut sa seconde mère, en silence, logée avec une autre nourrice dans une chambrette vétuste au cœur de la grande maison familiale. Par sa fonction et ses origines, elle n’était qu’une ombre parmi d’autres dans la société de l’époque. Ce qui est magnifique, c’est que Cuarón nous dit dans Roma qu’elle aura en fait été l’héroïne de sa vie. Les lents et nombreux panoramiques ouvrant le film attestent de la mécanique à laquelle est soumise Cleo, mais aussi de la banalité d’un quotidien que s’attachera à filmer (puis à sacraliser) Cuarón durant 2h15. Roma ne raconte rien mais donne tout à voir. Peu à peu, une structure narrative singulière se met en place : exit les ressorts dramatiques et lieux communs, place à la sensation reine, voire à l’émotion esthétique pure. Les pivots de la narration y sont constamment imprécis, mouvants, hors circuit, laissant la densité – fabuleuse – des images seule guide du récit. Les enjeux des rapports familiaux sont à peine esquissés, et pourtant tout est là : il suffit que Cleo se couche près d’un enfant, et la profondeur de leurs liens nous paraît indiscutable. Dans une grande économie de mots, Cuarón nous rend familier avec l’environnement qu’il a connu et nous offre l’opportunité de partager sa mélancolie – qui atteint des degrés quasi-extatiques dans Roma. Toute la densité du film semble se loger dans des détails insignifiants au premier regard : le chien dans la cour, le baiser donné chaque matin aux enfants par Cleo, la voiture du père rasant les murs… Dans chacun de ces détails qui lui appartiennent, le cinéaste ouvre une brèche qui relie le passé au présent, la réalité du souvenir à la magie de sa représentation sublimée par la fiction. Toutes ces petites attentions, enchevêtrées, attestent du rapport amoureux qu’a entretenu Alfonso Cuarón avec les personnages de son enfance, de ces fragments d’existence qui ont survécu toutes ces années dans sa mémoire, formant à l’arrivée le résultat poétique du film. Roma est un torrent d’amour qui ne se base jamais sur le conflit : au contraire, Cleo est très appréciée par la famille dans laquelle elle officie – et réciproquement. La menace provient toujours de l’extérieur : des hommes tout-puissants, lâches ou menteurs, comme de la violence des manifestations étudiantes de 1971 ou du déchaînement des éléments (la terre, le feu puis l’eau). Le combat de Cleo, lui, est profondément intérieur : doit-elle faire naître un enfant non désiré au risque d’être bannie par ses employeurs ? La cellule familiale, cocon à l’abri du tumulte de la rue, vit pourtant une crise après le départ du père. Cleo, sans un bruit, la sauvera de tout et en deviendra peu à peu le pilier, s’insérant définitivement au cœur du drame. Par le choix du cadre, très large, Cuarón insiste sur l’ambivalence entre solitude (faiblesse des corps face à l’immensité du décor) et unicité, enfermant souvent de nombreux personnages dans chaque plan et sublimant les visages des comédiens lorsqu’il décide, à de rares occasions, de s’en approcher de près. Peu de films ont travaillé la profondeur de champ comme Roma, dans lequel elle semble démesurément étendue, permettant au cinéaste (à noter qu’il fut également, et pour la première fois, chef-opérateur) d’expérimenter de nouvelles formes, de créer de nouveaux espaces, d’étirer ses plans dans une volonté d’épuisement surprenante : la majeure partie du film est d’ailleurs construite en une multitude de plans séquences, suspendant l’espace-temps et hypnotisant notre regard dans de longs travellings latéraux. Certes, la mise en scène est imposante par sa spécificité mais ne tombe jamais dans l’artificialité (on est loin de Gravity) : le choix d’un noir et blanc peu contrasté est d’une grande justesse puisqu’en le privant de couleurs, il confère au film une forme de sobriété absolue – le paradoxe étant qu’il s’agit d’un parti pris esthétique fort.

Avec Roma, Alfonso Cuarón signe un grand film, sincère et nostalgique. À travers le destin transfiguré de cette femme de chambre, le cinéaste modernise encore davantage son cinéma, ici d’une contemporanéité rarement égalée cette année. Comment filmer un souvenir ? Comment le mythifier ? La réponse qu’apporte Cuarón à ces questions fait peut-être de lui l’un des créateurs de forme les plus intrigants de son époque. Quant à sa conclusion, limpide, elle affirme : oui, Cleo, grâce à Roma, est désormais une mère pour l’éternité.

Roma, de Alfonso Cuarón. Avec Yalitza Aparicio, Marina de Tavira, Nancy Garcia, Fernando Grediaga. 2h15. Disponible sur Netflix.

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