Grass : Café fantôme

Après avoir été accompagnés depuis le début de l’année par l’intarissable Hong Sang-soo, en janvier (Seule sur la plage la nuit) puis en mars (La Caméra de Claire), il aurait été impensable de ne pas se voir offrir un dernier cadeau pour la clore en beauté. Le fameux adage « jamais deux sans trois » aura bien porté ses fruits : le voilà de retour avec Grass. Le film du coréen, sublimant une nouvelle fois sa muse Kim Min-hee dans un noir et blanc élégant qui rappelle celui du Jour d’après, pourrait s’interpréter comme une forme de mise en abyme distanciée de son cinéma. Ceci dit, dans la continuité du cycle qui mettait déjà en scène la relation qu’il a pu entretenir avec son actrice, Hong Sang-soo n’en finit toujours pas de se questionner sur cette rencontre (et plus généralement sur ce qu’est l’amour) tout en cherchant à s’incarner lui-même au cœur du récit par l’intermédiaire de l’acteur Jung Jin-young (déjà présent dans La Caméra de Claire).

La grass, c’est aussi l’herbe semée par le cinéaste

Mais que dire alors devant Grass ? On se sent un peu comme Kim Min-hee lorsqu’on commence, derrière l’écran de son ordinateur, à devoir mettre sur papier ce que notre esprit de spectateur a perçu, ressenti dans ce café. Justement, il y a d’abord ce choix du café : quoi de plus évocateur chez Hong Sang-soo qu’un tel lieu, lui dont le cinéma est parfois réduit, à tort ou à raison, à une suite de discussions échangées face à des verres d’alcool. C’en est même devenu un véritable trait stylistique chez le cinéaste, une habitude incontournable, un clin d’œil nous faisant pénétrer son univers en deux temps trois mouvements. Dans Grass, cette manie habite littéralement le film au point qu’elle en devienne le sujet principal. L’espace du café est le film : un espace mouvant, à la fois défini et indéfini où les personnages vont, viennent puis reviennent le temps d’une journée. C’est aussi un espace mental pour Areum (Kim Min-hee) qui écrit, en voyeuse séduisante, sur la profonde intimité de ce qui s’y échangera parfois. Qu’on s’y accuse sans raison de la mort d’un autre ou que l’on y quémande honteusement la charité, les tristes conversations qui s’enchaînent doublées de ce sentiment de voyeurisme constant nous mettent mal à l’aise autant qu’elles enclenchent la réflexion, voire la méditation. Ces deux sphères d’abord infranchissables (celle de l’observé, puis celle de l’observateur) seront subtilement rejointes par Hong Sang-soo tout au long du film, que ce soit par des mouvements de caméra révélant la présence omnisciente d’Areum ou lorsque certains personnages s’aventureront à lui adresser la parole comme pour briser la vitre. Le café est aussi un lieu de rencontre primordial, ce qu’a bien compris le cinéaste. La grass du film, c’est celle de ces feuilles poussant dans de grands pots à l’extérieur, contemplés avec attention par quelques âmes en peine qui, au détour d’un plan, finiront par se joindre. La grass, c’est aussi l’herbe semée par le cinéaste et précieusement récoltée par Areum qui, comme lui, cherche à extraire une poésie singulière du quotidien dont elle est témoin. Les personnages imaginés par Hong Sang-soo sont toujours en quête de compréhension du monde. A travers ce qu’elle écrit, Areum voudrait comprendre l’amour (et donc le monde) alors même qu’elle s’en trouve incapable : en miroir aux interrogations de la femme de Seule sur la plage de la nuit, celle de Grass est confrontée à un couple amoureux dont elle n’aperçoit pas la flamme. Peut-être que l’écriture éclaircira son esprit. Peut-être faudra-t-il aussi qu’elle lâche son ordinateur Apple pour échanger enfin avec ceux qu’elle a observés.

Grass est un film mystérieux avant tout – et dans son sens le plus littéral – comme le sont d’ailleurs tous les films du cinéaste depuis quelques temps. Les questions qu’il nous pose n’ont pas forcément de réponse claire ni de morale implacable : Hong Sang-soo préfère les laisser flotter dans un espace-temps fragmenté qui lui est propre, privilégiant l’extrême fragilité d’une mise en scène dont l’harmonie, sur le fil, semblerait pouvoir se briser à tout instant. Le vrai miracle (et le talent du metteur en scène) est qu’elle soit sans cesse renouvelée par un événement incongru ou un plan inhabituellement beau.

Grass, de Hong Sang-soo. Avec Kim Min-hee, Jung Jin-young, Ki Joo-bong, Seo Young-hwa. 1h06. Sortie le 19 décembre 2018.

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