L’Exilé: rencontre avec Marcelo Novais Teles

On va pas vous mentir: Marcelo Novais Teles fait partie de l’Histoire de Cinématraque. Cinéaste, scénariste et acteur Franco-Brésilien, c’était aussi le patron du bar La Barricade et c’est lui qui nous avait proposé d’héberger quelques temps notre Ciné-Club. On y avait reçu entre autre Yann Gonzalez, Virgil Vernier et bien sur Mathieu Amalric, un des meilleurs amis de Marcelo (dont il est régulièrement le co-scénariste). Du coup quand on a appris qu’il sortait un nouveau film, L’Exilé, on en a profité pour faire le point dans un bar (l’aventure La Barricade est malheureusement terminée) : Le Côté Canal à deux pas du MK2 Quai de Seine. (NDLR: la retranscription de l’interview a été réalisée par Renaud Besse -Captain Jim sur le site-, qui ne compte plus ses heures depuis de nombreuses semaines pour faire vivre le site. Un grand merci à lui)

Comment est né ce projet ?

Au départ, c’est une envie de faire un film dans la longueur et de vérifier aussi si je pouvais tenir avec ma méthode de travail, qui consiste à essayer de capter le réel sans que ça soit un reportage, en mettant en scène. Un peu comme faisait Jean Rouch en Afrique.

C’est un petit peu un pari que j’avais fait avec Mathieu Amalric, on se connaît depuis toujours, et lui il commençait vraiment à faire des films. Moi je bossais pour la télé et je me disais : je pourrais, aussi, faire des films en vidéo. On n’a pas besoin de faire forcément en pellicule. Je me suis dit : je vais faire un film en vidéo, mais je vais mettre très longtemps pour le faire et je tournerai comme si c’était du cinéma, et c’est ce que j’ai fait. J’ai tourné pendant dix ans en Hi8, ensuite je n’ai pas regardé les rushes, j’ai tourné très peu. J’ai découpé comme au cinéma, j’ai même dessiné mes plans. En fait, je reproduisais des scènes de la vie quotidienne : quelque chose m’arrivait ? Je réécrivais la situation, je l’adaptais dans d’autres décors pour obtenir quelque chose de différent. C’était, pourtant, toujours des choses qui s’étaient réellement déroulées sur des thèmes précis : la paternité, avoir trente ans, le monde du travail, ce genre de choses.

Le problème c’est que j’ai fait, ensuite, un prémontage, et ça ne faisait pas un film quoi, y avait pas le fil conducteur à ce moment-là. J’avais filmé d’autres copains aussi, j’avais fait un peu trop large. J’ai cherché à trouver les moyens de le finir, et c’est la monteuse beaucoup plus tard qui a trouvé la solution.

Ce n’est pas un documentaire, mais tu filmes Mathieu Amalric et sa compagne de l’époque Jeanne Ballibar du coup ce n’est pas totalement une fiction non plus, c’est une forme qui n’est ni un documentaire ni une fiction.

Aujourd’hui, on parlerait autofiction, d’autres diront un film hybride, mais j’ai tourné pendant dix ans et il a fallu quinze ans encore pour le monter. Il débute fin des années 80 début des années 90, au moment de Journal Intime de Nanni Moretti. Là où Alain Cavalier commence à filmer des choses très intimes. C’est un moment où la vidéo intéresse les cinéastes. Robert Kramer, qui était vivant à l’époque, est venu à Paris filmer en Hi8 : c’est moi qui l’ai formé pour tourner. C’était dans un mouvement de cinéma naissant. Après comme j’ai mis très longtemps pour le faire, c’est sûr qu’aujourd’hui ça peut paraît anachronique, mais c’était voulu ça se fait sur la durée.

Et justement, tu parles de Mathieu et de Jeanne. Ils ont décidé de me proposer d’être parrain d’Antoine leur fils aîné. Mathieu m’avait dit ça dans un bistrot, et donc après je l’ai rappelé et je lui ai dit on pourrait mettre ça dans le film ça serait sympa, et là j’ai eu l’idée que cela se déroule après un repas chez lui. Cela montre un petit peu le mécanisme. Donc ce n’est pas vraiment documentaire, c’est réécrit, c’est mis en scène, on fait plusieurs entrées de champ, plusieurs prises.

L'Exilé, cinematraque,
L’Exilé de Marcelo Novais Teles avec un tout jeune Mathieu Amalric

Comment as-tu rencontré Mathieu Amalric ? Tu filmes un moment très intime qui montre que vous êtes très proches.

On s’est rencontrés en 85, on a passé le concours de l’IDEC, c’était la dernière année où ça s’appelait comme ça avant la FEMIS, il ne formait que des réalisateurs: Eric Rochant vient de là, Arnaud Desplechin aussi. C’est la même génération, tu vois. Ni lui ni moi n’avons été pris. Nous sommes nombreux à avoir commencé à ce moment-là à faire des films ensemble en super 8.

Mathieu, il n’avait qu’une seule expérience de cinéma, à 16 ans il avait joué dans les favoris de la lune, d’Otar Iosseliani, un ami de son père, il a joué deux scènes, il avait adoré ça et il a voulu faire du cinéma. Mais du cinéma, cinéma quoi, tel qu’il le fait là, c’est un guerrier. On est très très proches. La scène de la naissance de Pierre, c’est la seule scène en DV (le film est en Super8 et en Hi8) parce que c’est moi qui ai filmé ça, mais pas pour le film ! C’est la monteuse qui a demandé à mettre ça dedans. Il y a 10 % des images du film qui n’étaient pas prévues, c’est elle qui m’a dit de lui donner d’autres trucs et elle a fait sa cuisine.

Caroline Detournay, c’est une très grande monteuse. C’est elle qui a monté Tournée pour Mathieu. Elle arrive à donner la vie à des images auxquelles je n’avais pas pensé. Quand elle les a vues, elle m’a dit « mais t’es fou il faut absolument utiliser ça ». Alors que moi j’étais braqué sur ce que j’avais écrit et découpé je ne voulais utiliser que ça, donc, cette scène c’est grâce à Caroline. Et j’avais tourné par contre en Hi8 la naissance de son deuxième enfant à Mathieu, il m’avait dit y a pas de problème, on peut le faire on peut le mettre dans ton film, mais je l’ai ensuite perdu. Je voulais pas trop mélanger les formats, la monteuse m’a dit « on n’en a rien à foutre c’est une petite séquence en DV, ce n’est pas grave ».

On est comme des frères et sœurs, enfin comme des frères avec Mathieu, j’ai vécu chez eux pendant six mois alors qu’Antoine était à peine né, à aucun moment ça n’a causé de problème. Jeanne, je la connais moins, mais pareil ça n’a pas posé de problème.

Mathieu aujourd’hui il est connu, mais moi je le vois toujours comme mon pote. Je sais qu’il est connu, il fait plein de films je le vois sur des affiches, etc. Mais en fait, il continue d’être le copain avec qui j’ai commencé à faire des super 8, et ça n’a pas changé entre nous, et les autres c’est pareil. Il y a Olivier Broche, Isabelle Ungaro, que je connais depuis encore plus longtemps, mais Mathieu est plus connu donc c’est normal que les gens s’y intéressent. Comment un mec comme ça a pu accepter de participer à un film aussi intime?

Les favoris de la lune d’Otar Iosseliani

Parle-nous des autres « personnages ».

Isabelle Ungaro ( devenue, depuis, directrice de casting réputée pour Nicolas Klotz ou les frères Larrieu, actrice régulière chez Bertrand Bonello), c’est celle qui veut absolument se marier avec un Georgien, faire une fête géorgienne, il y a d’ailleurs une scène assez jolie comme ça dans le film, François Magal c’est lui qui est toujours en vadrouille, je vais le chercher en Irlande, etc. Bah ces deux-là je les connais depuis 83, avant Mathieu. On s’était tous inscrits au département cinéma de Paris 3 qui venait de se créer. Olivier Broche (grande figure intellectuelle de la cinéphilie et solide second rôle de la fiction française, réalisateur de documentaire et vétéran de la troupe des Deschiens) c’est encore plus tôt c’était en 82 quand je faisais Lettres, parce que j’ai été inscrit deux fois en fac. À la Sorbonne je l’ai rencontré à la cafét… on a discuté, je lui ai demandé s’il ne voulait pas faire du théâtre, puisque je voulais reprendre l’art dramatique. Alors on a créé ensemble une compagnie de théâtre.

Le brésilien là, Hersuen, c’était un ami très proche. Il est arrivé à Paris il ne parlait pas français et moi j’étais comme son frère aîné, je lui ai appris le français, trouvé du boulot,prêté de l’argent, et d’ailleurs lui on le voit très jeune dans le film, l’année où il est arrivé. Après y a Bertrand aussi, le type qui est bordélique, son appartement c’est un bordel, pareil c’est des copains fourrés chez moi deux trois fois par semaine pour bouffer, donc c’était un groupe très proche. Généralement, ça vient de là. Mes amis de base viennent de la fac. Il y a Georges qui est chef opérateur, lui il était le petit copain de la monteuse du premier court-métrage de Mathieu. Elle s’appelle Audrey Morion, qui a monté le second film de Mathieu, pas le premier Sans Rire, mais le deuxième Les Yeux au ciel et du coup en faisant des fêtes ou des repas, elle amène son copain qui devient un de mes meilleurs amis aujourd’hui.

La particularité du film c’est que je ne voulais pas que ça soit un journal intime nombriliste, « moi je – moi je », « ma vision du monde de la politique… » Je voulais que mes amis y participent pour que ça soit un portrait d’une génération, d’une époque ou d’un Paris comme une ville jeune, d’un quartier… je ne dis pas que mon film est superbe, peu importe, mais au moins ce n’est pas un « moi je ». Je voulais éviter à tout prix un truc où je dis ce que je pense de la vie, ça ne m’intéresse pas, ce qui m’intéresse c’est capter les moments.

Le film s’appelle l’Exilé, là tu parles de tes amis de Paris, et tu es brésilien. Pourquoi es-tu venu à paris ?

Le film s’appelle comme ça parce que l’exilé n’a rien à voir avec l’émigré, les migrants ou tout ça. La définition poétique de l’exilé, c’est aller à la rencontre de l’autre. Tu t’exiles soit pour des problèmes politiques, de guerre dans ton pays, soit tu t’autoexiles et généralement quand tu regardes l’histoire de l’art, on trouve beaucoup d’autoexilés, les gens viennent à Paris et restent à Paris parce que tout se passe là, Picasso par exemple. Je m’en sers dans ce cadre-là. Je suis venu à Paris d’abord passer trois mois en 1981, et je me suis dit c’est pas possible, il faut que je reste, que j’apprenne cette langue, y a des films partout y a des pièces partout, des musées, tout ce qu’on n’avait pas au Brésil sous la dictature militaire. Donc c’est un auto-exil et je fais cette parenthèse parce que le titre est très important pour moi.

Après, je suis venu pour visiter, mais à l’époque je n’avais pas d’argent. Mon père qui était forgeron était déjà décédé, moi à 14 ans je travaillais pour payer mes études. C’est un copain français qui m’avait prêté le billet d’aller simple. À l’époque justement on n’avait pas de problèmes avec les immigrés, la France c’était un peu le rêve socialiste, la preuve c’est qu’au bout d’un an j’étais là, clandestin sans papiers et l’on m’a laissé m’inscrire en fac. Imagine : le syndicat des étudiants je suis allé les voir et ils m’ont inscrit en fac ! Je suis d’abord venu en touriste inconséquent quoi, 21 ans, je ne parle pas la langue et je n’ai pas de billet retour. Le copain français me dit tu verras, tu feras des petits boulots, après tu pourras faire un tour d’Europe et tu rentreras. Mais c’était une autre époque, aujourd’hui on ne peut pas faire ça, dans aucun pays d’Europe.

Au début du film, tout commence par une lettre de quelqu’un qui te dit que tu es peut-être le père de l’enfant qu’elle venait d’avoir ? Peut être que cela faisait partie d’une des motivations, une sorte fuite en avant ?

Pas du tout. Tout ce qui est dans le film est vrai, ou vient du vrai. Effectivement, j’ai reçu une lettre alors que j’étais déjà là depuis un an, d’une copine de ma compagnie de théâtre au Brésil avec qui j’avais couché deux fois. Elle avait un copain, vivait maritalement avec, mais on a quoi 18-20 ans, ce sont les fêtes, ce n’était pas une histoire d’amour quoi… D’ailleurs, j’ai vu cet enfant plus tard, tout le monde est resté ami, mais à l’époque effectivement ça démarre là dessus. Dès le début dans mes notes, le scénario commençait par ça, parce que je trimballais ce sentiment, mais si tu veux ce n’était pas une fuite en avant parce que j’étais déjà ici. À l’époque j’avais répondu «écoute qu’est-ce que tu veux que je fasse, tu vis encore avec le père, il est très heureux de l’être, moi je suis ici, je n’ai même pas de quoi me payer un billet de retour, on ne vivait pas ensemble, mieux vaut que le père, qu’on ne sache pas, parce que je ne veux pas savoir même pas faire de test » et je le dis dans le film. On peut tous emballer une meuf, mais la vraie question c’est si elle tombe enceinte, est : peut-on devenir père ? Qui s’en occupe, qui l’éduque ? La gamine ressemble très certainement plus au mec qu’à moi.

Et donc il n’y a pas de fuite en avant. C’est une curiosité intellectuelle. J’étais très frustré au Brésil, j’ai commencé le théâtre à 17 ans, pendant quatre ans, j’étais très révolutionnaire, on devait jouer la pièce pour des censeurs, deux connards qui dormaient à moitié, on n’avait pas accès aux livres, aux films, tout était interdit. C’était la fin de la dictature, mais encore la dictature. J’ai toujours cherché à avoir accès aux livres, à la culture, et en France c’était possible. Tous les jours à Paris j’allais religieusement à l’ouverture de la bibliothèque, à l’époque elle ouvrait à midi, maintenant je crois que c’est à dix heures. À 11 h 30 qu’il vente ou qu’il neige, j’étais devant Beaubourg pour aller dans la bibliothèque pour apprendre le français, tout seul avec le casque. C’était donc une curiosité intellectuelle et artistique que j’avais depuis tout petit, et la France est un des meilleurs pays pour ça.

Un des thèmes centraux du film c’est la paternité, est-ce que tu veux bien nous en dire plus?

J’avais depuis longtemps la photo de la gamine dans mon portefeuille que l’on voit à l’ouverture du film, je la gardais toujours, mais une fois que j’ai réussi à finir le film, ça veut dire quelque chose, ce qui veut dire que j’avais été dérangé par cette histoire même si j’avais pris une décision, après il s’avère que je me suis installé ici, il y a deux de mes compagnes avec qui j’ai failli…Une qui est tombée enceinte et ne me l’a pas dit, qui a fait un avortement sans que je le sache, ce qui m’a fait beaucoup de mal. Pas forcément parce que je l’aurais gardé, mais j’aurais voulu participer. Et puis il y a une autre avec qui je voulais absolument faire un enfant et ça ne s’est jamais fait. Maintenant, j’ai presque 60 ans, je me suis marié à 54 ans avec une femme de 22 ans de moins que moi donc c’est un peu triste.

Du coup dans le film, on le voit, puisque je fais un transfert en m’occupant des enfants des autres, le film montre bien que je fais partie de ces gens pour qui la famille est importante. J’ai aussi l’impression que le film parle de quelqu’un d’autre ce qui est aussi intéressant, quand je regarde le film je me dis que j’ai changé aussi, j’ai grossi j’ai arrêté de fumer, mais enfin je vois ce personnage, comme si j’étais un personnage, je me mets à analyser les choses, je me dis que je me suis recréé une famille ici. Je viens d’une famille nombreuse j’ai 32 neveux et nièces,déjà 29 petits neveux et nièces, 12 frères et sœurs. Je suis le neuvième ! Ce sont des gens qui ne grandissent jamais tout seuls. Vivre en France ça a aussi été ça, découvrir à Paris, la solitude. J’étais choqué de voir que parfois les gens passent un an sans voir leurs parents alors qu’ils habitent juste en banlieue, à vingt minutes en train. J’ai du mal avec ça et je me suis créé cette famille, et j’ai résolu la question de la paternité en m’occupant des enfants des autres.

Tout n’est pas dans le film, une fois j’ai eu un studio dans un appartement pour m’occuper des enfants, en échange du logement. Jeune homme au pair, quoi.

Le film devient donc ton bébé.

C’est ça oui. Ce n’est pas non plus psychanalytique parce que ça reste du cinéma, il y a des éléments de cinéma. Le quotidien peut intéresser les gens, mais ça reste mis en scène, comment gérer des improvisations au milieu de ça… Les gens sont un peu perdus, on se demande comment j’ai pu filmer une telle intimité. C’était à la mode dans les années 80, mais en photographie, on prenait les gens en photo dans leur quotidien, leurs enfants, leurs compagnes, tous les jours et après ça faisait une expo. Moi je faisais la même chose avec une caméra. Pendant dix ans. Enfin, ce n’était pas en permanence, attention, parfois je passais un an sans filmer.

Je n’avais que 35 heures de rushes, ce n’est rien ! Aujourd’hui, les gens pour un 13 minutes à la télé ont 60 heures de rushes, moi en dix ans que 35 heures plus une vingtaine d’heures que la monteuse a visionnées pour rajouter des choses. En plus, je ne regardais pas les rushes, je faisais comme si c’était du 16 mm, pas de la vidéo. 

Là Chose Publique, de Mathieu Amalric co-scénarisé par Marcelo Novais Teles

Tu as fait plusieurs courts et moyens métrages, c’est ton premier long. Pourquoi as tu mis si longtemps à sauter le pas ?

J’ai un autre long métrage que je ne montre pas, que j’ai fait pour la famille, avec la même méthode. Toi, comme je te connais, tu pourrais un jour tourner dans un de mes films ça serait pareil, je te dirais. J’essaie de faire des films comme quand on racontait des histoires à l’oral, je disais ça dans une interview hier : mes films sont oraux, il y a une oralité. Quand on raconte une histoire, elle dure le temps qu’elle dure, c’est totalement lié à la manière dont tu t’exprimes. Un long métrage qui sort en salle – je le sais parce que j’ai écrit avec des copains, pour des copains, où j’essaie d’écrire « normalement ». – Je sais comment ça fonctionne, tu écris, tu prépares, tu contrôles tout… Moi je pense que la durée du film correspond à la durée de l’histoire que tu veux raconter. J’ai des films de 8 minutes, de 12 de 52… 40 – 45 – 35.

J’ai fait 15 films pendant que je faisais celui-ci, je n’ai jamais arrêté de tourner. Mathieu dit que mes films ne sont pas connus et pourtant j’en ai fait plus que lui. C’est-à-dire que je ne suis pas dans le système, je ne vis pas de ça, je gagne un peu d’argent parce que j’ai des droits sur des scénarios de quand j’ai tourné avec Mathieu, La Chose Publique,je touche de l’argent de temps en temps ; quand je tourne pour Bertrand Bonello je touche. Quand je suis co-auteur, ou alors script doctor comme on dit, on me paye un peu, mais ce n’est pas avec ça que je vis. Ce n’est pas ma source de revenus principale et donc je suis libre de faire des films dont la durée correspond exactement à l’histoire que je veux raconter. C’est agaçant de sortir d’un film et de se dire que le film a une demi-heure de trop. Cela m’arrive très souvent de le penser. Avant à la télé c’était 13, 26, 52. Les créneaux.

Là, je viens de présenter mon plus récent court-métrage où il y à Mathieu Amalric et Olivier Brauche, sur la politique, le fait que j’allais voter pour la première fois, il dure vingt minutes. Canal me répond « ouais j’ai adoré c’est très beau ça marche bien, mais malheureusement ma grille ne le permet pas ». Donc ça, tu vois ça a toujours été le problème de mes films, ils ne peuvent que faire des festivals. J’en ai un qui est passé aujourd’hui en Turquie dans le cadre de la journée des droits de l’homme, par exemple. Ils existent. En Turquie oui, parce qu’il parle de politique donc ils l’utilisent comme support.

Le cinéma que je fais est amateur, j’y tiens, ce n’est pas mon métier, et c’est un cinéma qui tient de l’oralité, je viens d’un pays qui est très oral, on écrit moins, on est oral, et le film dure le temps de l’histoire que je raconte.

Tu t’es donné la liberté de te laisser le temps pour revenir sur les années 80 ?

Oui bien sûr. Au final on finit toujours par écrire un film. Il y a des gens qui ont un film en tête, qui prennent une caméra et qui arrivent à en faire un film… mais finalement tu finis toujours par écrire. Je note des choses ; mais n’empêche qu’à chaque fois que je vais tourner, les notes que j’ai prises au fur et à mesure, il faut que je les rédige parce que je vais devoir donner au copain qui va jouer le comédien.

J’aime bien dire que mes copains jouent les comédiens, mon ami brésilien dans le film, il est peintre déco au cinéma, il a joué dans deux de mes films… et il a gagné un prix de meilleur comédien, c’est marrant ! Je leur offre un espace dans lequel ils peuvent agir, en utilisant ce qu’ils sont, le physique ou des petites choses, pas des défauts. Par exemple, Serge est toujours excité, moi ça m’amuse, donc quand il joue il insère cela parce que ça lui correspond et il devient comédien.

C’est un truc qui me vient du théâtre, du « théâtre de l’opprimé » comme on l’appelle, quand je faisais du théâtre avec mes amis au Brésil, et aussi avec Olivier Broche ici, ça consistait à utiliser les atouts de chacun. Tout le monde peut faire quelque chose. Comment choisit-on un rôle dans notre compagnie ? Ce n’est pas au meilleur comédien, ou celui qui a une belle gueule, non, en fait, on fait travailler la même scène à tous les comédiens et l’on voit lequel se sent le mieux dedans. Cela revient à prendre quelque chose de la vie et à l’insérer dans un cadre, une espèce de directeur d’acteurs, mais en filmant.

Tournée, de Mathieu Amalric co-scénarisé par Marcelo Novais Teles

Dès le départ, tu avais choisi de laisser les images mûrir, ne pas les regarder avant ?

Oui, c’était le but ! Au départ, je voulais mettre beaucoup de gens, après je me suis calmé et j’ai réduit, mais c’était voulu. Je voulais voir ce que l’on allait devenir dans dix ans. Je pensais que ça serait que dix ans et au bout de mes rushes je me suis dit «où ça va ? » C’est des moments de vie, mais je ne voyais pas le fil conducteur, la paternité, qui était déjà là, je ne la voyais pas.

Le but était déjà de tourner longtemps, et au bout de dix ans je n’avais pas de fin. J’ai laissé tomber pendant quatre-cinq ans, j’ai juste monté ça comme ça et je l’ai donné aux copains, souvenir de notre jeunesse. Et puis c’est quand j’ai écrit Tournée avec Mathieu qu’on a cette scène, qui est devenue la dernière scène de mon film. La première fois qu’on a commencé à écrire Tournée on était à la campagne, et c’est là que j’ai soudain repensé à mon film, et l’on a discuté un peu, et j’ai ressorti ma caméra et l’on s’est dit qu’on allait improviser un truc. Et là, j’ai eu la fin ! J’ai commencé à évoquer mes angoisses : Parce que j’ai peur de mourir, ou de disparaître, et il me dit «tu sais quand on a des enfants, on ne pense pas à la mort, on ne pense pas à sa mort, on pense à celle des enfants. » Je ne pouvais pas espérer une fin plus cohérente, plus belle. Et en plus, c’est Mathieu, ça aurait pu être un autre… mais c’est lui ! Et il me dit ça, je n’avais rien préparé, ce n’est pas moi qui lui ai dit de le dire. Je me souviens je me suis dit ce jour-là « super je viens de sauver mon film, j’ai trouvé une fin ».

Donc quand je parle de la gestation tu vois il y a de l’écriture, de la réflexion, de l’envie — ça dure dans le temps — mais on ne peut pas contrôler. C’est comme si je te disais on va tourner ensemble et dans vingt ans une voiture me renverse, tu peux pas prévoir. Donc le film existe grâce à la vie, le fait que mes amis sont des vrais amis et ne m’ont jamais lâché. Mathieu produit le film : on a une amie qui produit, mais qui n’arrive pas à trouver de l’argent donc c’est lui qui met de l’argent pour que le film se termine. C’est grâce à l’amitié que le film existe. Mais, c’était prévu dès le départ, mes copains disaient que ça ne marcherait pas, mais je disais, mais on s’en fout, tout ce qui compte c’est de savoir ce qu’on va devenir.

Pendant ce laps de temps, tu as aussi fait des courts, des moyens, mais tu rebondis sur le cinéma amateur, ce qui ne te permet pas de vivre, mais on te connaît aussi comme scénariste, comment tu vois le travail de scénariste en collaboration avec Mathieu ? Sachant que tu as beaucoup de points communs avec lui, il est aussi acteur, réalisateur…

En fait, on se connaît très bien. Tu vois Mathieu il a des envies de film. Même pas des idées de film, il vient me voir avec des envies, « putain j’ai envie de faire un film sur ça ça et ça », et donc on part, on prend une semaine — ce qui est compliqué, car il est très pris — et l’on discute, on marche, on boit des coups, on bouffe, on joue au ping-pong comme on voit dans mon film. Il amène beaucoup de livres — trop — on ne lit jamais tout, beaucoup de films, c’est sa cuisine. On allait dans des maisons de campagne qu’on nous prêtait, maintenant il a acheté une maison pour pouvoir travailler là-bas. Et puis on discute et moi je prenais une feuille blanche et je notais toujours petit 1, dès que je voyais un truc se préciser dans son esprit. Par exemple, il disait «j’aimerais bien que le perso principal soit un peu lâche », je le notais. Et ensuite, on relisait, je l’obligeais à réfléchir, à dévoiler, à trouver en lui ce qui le motive. C’est comme si comme si j’étais une accoucheuse, parce que je l’oblige à réfléchir.

Il déteste rédiger en forme de scénario, dès qu’y a des séquences ça l’emmerde, ça devient technique il aime pas, donc moi je m’en occupais. Au bout de quelques séances de confrontations d’idées et d’écritures, on obtenait un squelette, un séquencier déjà travaillé, avec des informations précises genre – jour/nuit, les lieux. Mathieu faisait venir ensuite d’autres gens, comme Raphaëlle Desplechin ou Philippe di Folco qui viennent de la littérature pour épaissir le scénario avec la collaboration d’autres personnes.

Au départ, on se rencontre, je suis le premier qu’il appelle, pour qu’on se voie. On discute comme si l’on avait encore 20 ans. Mais on le fait de moins en moins ! Surtout que je n’ai pas arrêté de m’occuper de ce film, j’ai fait NY, Cuba, Téhéran avec ce film, plusieurs coins de France ces deux dernières années, et entre temps Mathieu a écrit un scénario, je ne l’ai pas encore lu ! C’est la première fois. Sauf bon, dans des cas comme Barbara,ou là il a repris le travail de quelqu’un, ou quand il fait son film Zorn, sur ce musicien de jazz que je connais pas trop. C’est une collaboration. Mange ta soupe par exemple, c’était des nuits entières à faire la fête avec Mathieu, à discuter de ce qu’on pouvait mettre dans le film.

Après de manière plus professionnelle, je l’ai aussi fait pour des gens que je connais moins. Là, je viens d’aller il y a quelques mois à la Réunion pour une boite qui m’a engagé pour rédiger le scénario d’un jeune réalisateur malgache, qui parle français, mais ne sait pas l’écrire. J’ai tout écrit avec lui à côté, c’est encore autre chose. Avec Mathieu la méthode n’a pas changé depuis qu’on a 20 ans, la seule différence c’est que les films passent à la télé, au cinéma. Mais c’est toujours deux copains qui se rencontrent pour faire un truc, comme les débuts.

L’apolonide de Bertrand Bonello où Marcelo Novais Teles y fait une apparition

Tu viens du théâtre, tu fais des apparitions chez Bonello, mais ce n’est pas… le fait de jouer, c’est quoi pour toi ?

J’ai longtemps cru que j’étais seulement comédien. C’est comme dans une cour de récré, je n’ai jamais été le plus fort, jamais le meneur de jeu. Mais dès que j’ai été dans une compagnie de théâtre, automatiquement je suis devenu le chef, au Brésil déjà, je n’avais pas créé de compagnie, mais je suis un peu devenu le metteur en scène. Pareil avec Olivier ici, on coécrivait, mais très vite c’est moi qui dirigeais. Je ne suis pas frustré, je pense qu’on fait dans la vie ce qu’on peut faire, je me suis permis de vivre et de faire des choses, ça ne me pose pas de problèmes de ne pas être connu. Mathieu voulait seulement réaliser et être comédien, maintenant Mathieu est un comédien super connu et réalisateur… Tout ça ne me pose aucun problème ! Je prends ça comme un amusement, c’est pour ça que je joue souvent des petits rôles dans mes films.

J’ai fait des castings, en France, quand j’étais plus jeune, mais il y a le problème de l’accent. C’est un peu bête à dire : à un moment donné dans le cinéma français avec la nouvelle vague, si tu avais un accent c’était super, on mélangeait ! Ensuite c’est devenu un handicap. Je sais que je parle bien français, mais je ne suis pas pur souche et ça pose des problèmes aux producteurs.« Il ne peut pas jouer un policier, un fonctionnaire, parce qu’il a un accent. » Ce que je trouve un peu débile tu vois ? Au théâtre pas de problème, mais au cinéma y a ça, et à un moment donné je leur en voulais, maintenant je m’en fous, je joue dans mes films et ceux de mes copains.

Je pense que d’avoir dirigé des comédiens et joué au théâtre me permet d’obtenir chez des gens qui ne sont pas comédiens un truc qui est difficile à obtenir. Et cela vient aussi des conditions de tournage : sur un tournage plus conventionnel, tu dois gérer le contre-jour et le reflet ici et tu auras un gros micro sur ta gueule, un non-comédien va être bloqué et rien ne sort. Donc le choix d’un matériel léger est essentiel. Mes deux derniers films, l’un réalisé au Brésil et celui ici avec les copains, tournés avec une black magic : y a un peu d’éclairage, mais on dirait du super16 alors qu’il y a vingt ans ça prenait des plombes pour avoir la même image. À cause de tout ce matériel, c’était compliqué, cela déstabilisait les gens qui se trouvaient devant l’objectif. Si il y avait deux projos ici, un micro là… Tu ne pouvais pas bouger sinon tu casses un truc de deux mille euros, ce n’est pas pareil. Et puisque dans mes films les gens n’ont pas l’habitude, quand j’ai une petite caméra comme ça, juste on discute, ça fonctionne.

Mon expérience de théâtre m’est, je pense, très utile aujourd’hui. Au cinéma, on a besoin de tout types d’expériences. Moi je suis très bricoleur et souvent ça me sauve, pour le premier film de Mathieu j’étais là pour résoudre tous les problèmes de décors. Je fais un cinéma amateur bricolé et qui est oral. Ça serait une bonne définition.

Tu penses un jour retourner au Brésil ? Dans la situation actuelle, Bolsonaro, quel est ton ressenti ?

Retourner au Brésil c’est compliqué, depuis que je suis marié avec ma femme qui est Taïwanaise, j’ai pris la nationalité française pour pouvoir l’épouser et elle va bientôt l’avoir elle aussi.On pèse le pour et le contre et revenir au Brésil c’est très compliqué. Et ça l’était déjà avant ce mec – je refuse de prononcer son nom, je l’appelle « fesse sale » – c’est un lâche, un fantoche, ce n’est même pas un vrai fasciste, c’est une merde et avec lui tu m’étonnes que ce soit impossible, déjà ils ont fermé le ministère de la Culture, la loi Rouanet du gouvernement de Lula qui pour résoudre le problème du manque de moyens poussait les riches qui ne payent pas d’impôts au Brésil – un peu comme en France d’ailleurs, ils gagnent des millions mais ne payent pas – à donner à une caisses spéciale qui sert à financer la culture. C’est une des premières choses qu’il a voulu supprimer.

Donc actuellement, revenir au Brésil, c’est hors de question tant que ce mec est là. C’était peu probable avant et maintenant encore moins. C’est aussi pour des raisons idéologiques, j’ai choisi la France il y a 37 ans, j’ai fui une dictature militaire, comment je pourrais, à mon âge, accepter quelque chose pire qu’une dictature militaire ? Les militaires étaient patriotes, et ce fils de pute n’est même pas patriote, il jure avec la main droite sur le drapeau américain, il va donner l’Amazonie aux Américains parce qu’il dit qu’au Brésil personne ne peut le gérer, les Américains pourront en faire quelque chose, tu vois un peu ? C’est sûr que je ne peux pas vivre dans un pays dirigé par des énergumènes comme ça.

Et j’ai très peur de ce qui va arriver, s’il applique un tiers de toutes les conneries qu’il a dit pendant sa campagne, il va en finir avec le Brésil. Et les multinationales, Total, les Américains n’attendent que ça. On met un fantoche à la tête du gouvernement. Ce qui me déçoit vraiment c’est à presque soixante ans, de voir mon pays retomber là dedans. Lula a fait beaucoup de bien au début, à la fin de la merde… Mais on méritait au moins un jeune démocrate, ou même un jeune de droite. C’est de la provoc, mais j’aurais au moins aimé avoir un Macron ! De toute façon au Brésil les gilets jaunes ne sont pas obligatoires, au moins comme c’est néolibéral, mais clair.

Je ne sais pas ce que fout Macron, mais en gros je suis très triste, je ne pensais pas qu’à mon âge j’allais voir mon pays tomber si bas, là c’est le dix-neuvième siècle. Le plus dangereux dans tout ça? Derrière lui il y a des sectes, pas des religions : les évangélistes ce sont des sectes, des bandits qui sniffent de la coke. Ils ont des piscines avec des putes, c’est ridicule, et 40 % de la population donne 10 % de leur argent à ces mecs-là. Et puis ils ont les USA avec eux. Sans parler de complot, mais le mec qui a dirigé la campagne de notre actuel président était dans l’équipe de Trump, il a été recruté pour expliquer comment prendre les gens pour des cons, pousser la provoc à fond. Qu’il fasse allégeance au drapeau américain, qu’il leur promette l’Amazonie, je pense qu’il y a une raison, je ne suis pas dans le complot… C’est très grave ce qui se passe. Son fils député, un autre fils de pute, dit que jamais Israël n’a tiré la moindre balle sur les Palestiniens, jamais n’a pris la moindre parcelle de terre et ces gens-là veulent diriger la neuvième puissance du monde ? Il ne fera pas tout ce qu’il dit, il a dit qu’il fallait exécuter tous les gens de gauche, bon il ne le fera jamais, tu vois, il ne peut pas. Il tire une fois et c’est fini. Donc c’est compliqué malheureusement… Donc vous allez m’avoir encore longtemps !