Amanda : Le jour d’après

On avait laissé Mikhaël Hers en 2015 avec son doux et délicat Sentiment de l’été, portait mélancolique du deuil qui avait révélé à une partie du public le visage d’Anders Danielsen Lie. De Berlin à Paris, on le retrouve trois ans plus tard pour un film qui semble prolonger les questionnements de son prédécesseur. C’est l’occasion de retrouver un réalisateur qui commence à se faire un nom dans la cinéphilie française, ne serait-ce que par les promesses laissées par son précédent long-métrage. Sa maîtrise formelle se mettait au service d’une peinture de caractères humains riche et poignante.

Amanda, c’est d’abord l’histoire d’une mère, d’une fille et d’un oncle. Une famille qui s’est construite comme elle a pu depuis que la mère de Sandrine (Ophélia Kolb) et David (Vincent Lacoste) a mis les voiles alors que les deux n’étaient encore qu’enfants. Mère célibataire, Sandrine élève la petite Amanda (Isaure Multrier) avec l’aide de David, avec lequel elle forme une fratrie extrêmement soudée. Sandrine est prof d’anglais, un peu fatiguée par son métier, elle commence à retomber amoureuse. David vit de petits boulots et de combines, il flashe sur l’une des locataires de l’immeuble d’en face, et il se fait une joie d’aller prochainement à Wimbledon avec sa sœur et sa petite nièce.

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Pas de blague de la rédac sous l’image, pour une fois. On aime bien cette photo… Elle est douce.

On aurait presque envie que quiconque ira voir Amanda en sache le moins possible sur ce qui se passe au-delà, qu’il arrive vierge de toute attente pour mieux percevoir l’intensité de la détonation que pose Hers au moment pivot de son film. Un uppercut terrible pour une famille qui va devoir à nouveau réapprendre à se reconstruire ainsi que tout leur entourage. Tout juste dira-t-on qu’avec un sens du dévoilement et du caché particulièrement bien placé, le cinéaste arrive à faire sentir la douleur sans avoir à montrer les plaies béantes en gros plan.

La chronique estivale ouatée se transforme en drame hébété, mais reste marquée par le sens de la légèreté qu’est capable d’imprimer Mikhaël Hers à chacune de ses situations. Sans frivolité, capable d’affronter de face l’injustice de perdre un être cher si jeune, le cinéaste signe une œuvre à hauteur d’être humain dont elle ne décollera jamais. Les esprits chagrins y verront une forme de candeur et de naïveté, voire d’édulcoration. On préférera ici retenir cet esprit d’empathie permanente profondément bouleversante, aussi douce que l’image de son fidèle chef opérateur Sébastien Buchmann.

Reprendre pied dans un monde qui s’effondre de partout

Amanda est l’un des plus beaux films français de ces dernières années, visuellement parlant. Véritable orfèvre de la lumière naturelle, Mikhaël Hers cisèle des plans, des images d’une infinie douceur, une douceur qui sait se faire rêche, voire douloureuse, quand elle se charge d’une atmosphère mortifère. Devant l’hébétude dans laquelle se retrouvent plongés les héros du film, la caméra du cinéaste scrute le cœur d’un monde qui continue à battre et repart à la recherche de la beauté dans tout ce qui est. Cette approche lumineuse des choses ne manquera pas de diviser, mais porte avec elle une croyance permanente en l’amour des uns pour les autres ce qui reste une des plus belles réponses au chagrin qui soient.

La pudeur est aussi dans les interprétations du casting dans son ensemble, dont un Vincent Lacoste impeccable, toujours sur la brèche, à la fois rongée par la détresse, le poids des responsabilités qui vont désormais lui incomber et sa position de pilier de la famille malgré lui. Son histoire est celle d’un grand enfant qui doit désormais apprendre à devenir adulte, comme un gamin qu’on balancerait dans une piscine sans bouée. À ses côtés, la jeune Isaure Multrier épate du haut de ses 10 ans à l’époque du tournage (son personnage en a 7). Dans un rôle pourtant terriblement complexe, elle s’en sort avec cette espèce d’instinct que partagent les enfants-acteurs, capables de vivre leur personnage dans leur entièreté.

Sans dériver vers le traité sociologique ou le tract politique, Amanda est en quelque sorte le portrait d’une génération déboussolée (comme le très joli personnage campé par Stacy Martin, dont on taira le rôle par souci d’en dire le moins possible à notre lectorat), qui cherche à reprendre pied dans un monde qui s’effondre de partout. Mais c’est surtout l’affirmation d’un véritable auteur de la cinéphilie francophone, d’un maître « aquarelliste » (j’emprunte ce terme à la critique d’Amanda qu’en a fait Serge Kaganski dans Les Inrocks lors de sa présentation à Venise) pour qui le pastel vaudra toujours mieux que le gros aplat qui tâche. Car ce qui compte avant toute chose au cinéma, c’est la lumière.

Amanda de Mikhaël Hars avec Vincent Lacoste, Isaure Multrier, Stacy Martin, en salles le 21 novembre 

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