Silvio et les Autres : la société du spectacle

« Toute la vie des sociétés dans lesquelles règnent les conditions modernes de production s’annonce comme une immense accumulation de spectacles. Tout ce qui était directement vécu s’est éloigné dans une représentation. » – Guy Debord, La société du spectacle (1967)

Dix ans après Il Divo se consacrant à Giulio Andreotti, Paolo Sorrentino renoue frontalement avec la politique italienne en se consacrant à la « période » 2006-2009 d’Il Cavaliere : Silvio Berlusconi. Et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’après deux actes manqués car trop empeignés par la figure fellinienne (La Grande Bellezza en 2013 et Youth en 2015), le réalisateur italien a repris les recettes de son succès. Parmi les ingrédients : du grotesque, du ridicule et du carnavalesque qui conservent une place prépondérante, mais pas déplaisante.

Silvio et les autres est un titre parfaitement choisi. S’il est plus explicite que le titre international (Loro aka Eux dans la langue de Dante), il rend parfaitement compte du propos du film. En effet, il n’est pas intéressant de voir Silvio sans sa cour. Ce n’est pas anodin si le film compte près d’une quarantaine de minute sans son protagoniste (la star se fait attendre). Intervient alors la préparation à la rencontre. La rencontre avec « lui », avec « Monsieur Président », avec celui dont on ne doit pas prononcer le nom. Tellement impressionnant que déclamer son prénom suffirait à nous submerger. La vie de ces personnages secondaires est complètement dictée par celle d’Il Cavaliere.

Et pour cause, c’est bien lorsque le metteur en scène-acteur et Grand Manitou apparaît que le film prend toute son ampleur. Le côté grossier et putassier de ces fêtes laisse place à un deuxième acte beaucoup plus critique qui rappelle Il Divo ou encore le génial Young Pope (2016) dans son grotesque et pathétique. Outre cette question du temps, chère à Sorrentino dans toute sa filmographie, ce sont aussi les questions du politique, de la politique ainsi que du vrai et du faux qui sont stimulantes. Qui est Silvio ? Une création ? Oui. Un politique abjecte ? Sans doute. Mais est-il pire que n’importe quel autre chef d’état ? Pas si sûr.

Je connais le scénario de la vie.

Dans un face à face plein d’intensité, Silvio (campé parfaitement par Toni Servillo) déclare à Veronica (Elena Sofia Ricci tout aussi convaincante), sa femme, que non, il n’est pas plus pourri que les autres, que non, il ne faut pas croire que lui seul profite d’un système soudoyé jusqu’à la moelle. Sans rentrer dans une compassion malsaine pour cet homme malade et marqué par le ridicule, le cinéaste italien tient à nuancer une vision bien trop binaire et réductrice. Silvio n’est pas le mal absolu, il est le fruit d’un système en putréfaction qui permet les moindres dérives nauséabondes. La cupidité, la lubricité et l’avidité de pouvoir dont il fait preuve vont de pair avec notre société. 

En défendant sa classe sociale et ces courtisan.e.s qui ne cessent de le flatter : il se protège lui-même. Il se protège d’une solitude et d’une mort certaine qui l’effraient. Il est dans le « divertissement pascalien » et la « société du spectacle » chère à Guy Debord. Côtoyer cette jeunesse CSP+ voire bourgeoise lui permet de conserver sa jeunesse éternelle et de rester le centre du monde, d’un monde : le sien. Silvio ET les autres !

Silvio et les Autres de Paolo Sorrentino, avec Toni Servillo, Elena Sofia Ricci, Riccardo Scamarcio, Kasia Smutniak et Euridice Axen. 2h38. Actuellement en salles.

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