Le Bureau des Légendes décrypté

Bureau des légendes, cinématraque

Il y a quelques semaines, on a reçu un bouquin à la rédaction : Le Bureau des Légendes décrypté. On ne l’a jamais vraiment affiché, mais ici, on est passionnés par les aventures de Malotru depuis les débuts. Couronnée par la critique et le public aussi bien en métropole qu’à l’internationale, Le Bureau des Légendes fait partie du cercle très fermé de l’excellence du travail créatif sériel francophone. Il n’y a pas de hasard, avant d’être le patron unique de cette série, Éric Rochant s’était imposé autant dans le monde du cinéma que de l’espionnage avec son impressionnant Les Patriotes. À l’instar de La Bataille d’Alger, il s’agit encore aujourd’hui d’un des rares films de fiction qui sert de base de travail aux militaires du monde entier. Là où le film de Gillo Pontecorvo a influencé les interventions militaires de la CIA en Amérique du Sud, Les Patriotes a inspiré plus d’un officier traitant au quatre coins du globe. Depuis, Éric Rochant est revenu à l’intelligence à travers la privatisation des services secrets par les multinationales (Möbius) et a tâté du versant obscur des liens entre Etat et criminalité en tentant de sauver Mafiosa de la noyade artistique. Autant dire qu’avec le temps, le cinéaste est devenu un des spécialistes francophones des zones grises de la géopolitique. Pensé avant les massacres du 7 janvier et 13 novembre 2015, Le Bureau des Légendes est devenu avec le temps un formidable outil de communication pour la DGSE pour se refaire une belle image après ces dramatiques ratés (la faute provenant bien plus de décisions politiques, notamment de la volonté de Nicolas Sarkozy de créer à la va-vite un FBI à la française, qu’au travail des employés des services secrets qui font ce qu’ils peuvent avec les moyens qu’on leur donne). La parution il y a quelques semaines du Bureau des Légendes décrypté est à mettre sur le compte de cette opération de communication de la DGSE envers les fans de la série.

Le Bureau des légendes, cinématraque
Yvan Attal dans Les Patriotes d’Eric Rochant

On s’attendait à un livre somme, écrit en tout petit, revenant sur l’histoire très technique du renseignement français. C’est au contraire un livre qui ne cache pas son intention de toucher le plus grand monde. Richement illustré, l’ouvrage de Bruno Fuligni peut aussi bien être ouvert par un jeune ado que par un prof d’université. Si le livre est accessible à tous, il est pourtant loin de chercher la facilité et tente d’imposer une certaine exigence en évitant les raccourcis. Il est en cela une bonne version littéraire de ce qu’a tenté Eric Rochant à la télévision. Fuligni fuit comme la peste le spectaculaire et fait le portrait très sobre de ce qu’est le renseignement aussi bien militaire, qu’économique et politique. On y apprend également de nombreuses anecdotes assez croustillantes. Fuligni nous explique ainsi la façon dont le président socialiste François Mitterrand (qui s’était associé aux communistes pour monter un gouvernement en 1981) avait révélé à l’ultra-capitaliste président américain Ronald Reagan l’utilisation par les services secrets français d’une taupe du KGB. Farewell, lié aux services secrets français a dû collaborer avec les États-Unis. L’affaire Farewell a permis au président français de rassurer les USA qu’il n’y avait pas de volonté de la France de rejoindre politiquement « les rouges » malgré la présence de communistes au gouvernement. Et effectivement avec le temps, on s’est aperçu que les socialistes français ont toujours préféré donner des gages aux capitalistes qu’à l’idéologie socialiste. L’auteur illustre également son travail avec de nombreux documents provenant de documents déclassifiés des renseignements français, mais également étranger. On découvre par exemple la traduction d’un questionnaire soviétique de la Guépéou par un de ses agents, ou bien la description administrative des méthodes d’interrogatoire (torture) des services secrets bolchéviques. De façon plus ludique, on découvre aussi une carte des passages couverts de Paris qu’affectionnent les services secrets, ces voies permettent en effet de rendre plus difficiles les filatures. De la même manière, on trouve dans ces pages les différentes techniques pour créer de l’encre sympathique, cette fameuse méthode permettant de rédiger des informations sur du papier de façon invisible.

Le Bureau des légendes, Cinématraque
Boulevard Mortier, vue sur la DGSE. (Source Wikipedia, image libre de droit)

Ce côté ludique est totalement assumé jusqu’au chapitrage général de l’ouvrage. Découpé en 18 leçons, Le Bureau des Légendes décrypté permet de faire un tour assez exhaustif de ce que sont les renseignements, l’espionnage, et leurs utilités dans un monde de plus en plus gris où tente de survivre une certaine idée de la démocratie. À l’heure où la surveillance est généralisée et où les abus ont poussé certains employés de service secret tels que Edward Snowden à dévoiler de façon spectaculaire la surveillance de masse, on peut y voir dans cet effort de transparence des services secrets français une habile façon de protéger son jardin secret. Si l’on peut souligner la qualité éditoriale de l’ouvrage, il ne faut pas être dupe sur ce qu’il est (un objet de com’) et sur le fait que le plus important nous est encore caché. La transparence a ses limites…

Le Bureau des Légendes décrypté de Bruno Fuligni, Édition L’Iconoclaste. En vente depuis le 3 octobre 2018.

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