Galveston : Mélanie Laurent se lance dans le cinéma américain

Galveston, ville portuaire située sur une île du Texas, a une histoire longue et complexe : avant d’être colonisée par le corsaire français Louis-Michel Aury, elle était habitée par les tribus de Karankawas et de Atakapas, qui furent toutes deux largement décimées par les microbes transportés par les colons européens. Des centaines d’années après, la ville connut à nouveau une catastrophe (dont l’homme n’était pas, pour une fois, la cause) : un ouragan qui fit plus de 8000 morts, soit la plus grande catastrophe naturelle de l’histoire du pays.

C’est pourtant un autre ouragan et un autre lieu qui encadrent le récit de Galveston : si la majorité de l’histoire se déroule en 1987, le film s’ouvre et se termine par l’ouragan Katrina, qui frappa la Nouvelle-Orléans en 2007 et dont elle ne s’est toujours pas remise. Pour Roy Trudy, notre personnage principal, Galveston n’est pas cette terre meurtrie par la maladie, la violence ou la catastrophe ; elle est un échappatoire à sa propre condition. Roy subit déjà la maladie à la Nouvelle-Orléans : il est atteint d’un cancer du poumon. Roy subit déjà la violence, et la cause parfois : petit truand endetté, il se retrouve piégé par son propre boss et échappe à un guet-apens. En emportant avec lui une jeune fille blonde en robe rouge qu’il trouve attachée à une chaise (l’image est forte : rien qu’en l’écrivant ici je sais que vous l’avez en tête), il espère fuir la catastrophe en se réfugiant à Galveston, et trouver confort et apaisement face à la mer. Malheureusement pour lui, Mélanie Laurent semble avoir un goût très particulier pour la souffrance et les situations impossibles… Les fins heureuses, c’est pour les bisounours !

Voilà maintenant 10 ans que l’actrice est devenue la réalisatrice Mélanie Laurent ; après des débuts remarqués et un fort succès critique avec son deuxième film (Respire, dont la fin hante encore certains.es d’entre nous), elle a tout explosé en co-réalisant le documentaire Demain. Malgré des reproches permanents faits à sa carrière derrière la caméra (le Mélanie Laurent-bashing est en phase de venir un sport olympique chez nous) et une dernière sortie totalement ratée (le film s’appelle Plonger, les vannes s’écrivent toutes seules), la voilà de retour avec son premier long-métrage américain. Pas avec une co-prod française comme Jacques Audiard et son western Les Frères Sisters, non non : elle nous sort un vrai petit film indépendant sur la petite Amérique rurale, la misère et la violence.

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Tout est résumé, en un seul plan. Mélanie Laurent filme avec brio la fragilité qui se dissimule sous les masques.

La première qualité de Galveston, c’est sa sincérité. Malgré le fait que Mélanie Laurent s’empare d’une réalité qui n’est pas du tout la sienne, on y croit totalement. Bien sûr, elle part d’une base très solide (un roman de Nic Pizzolatto, plus connu pour être l’auteur derrière la série True Detective), mais c’est aussi son image qui sait se plier à la réalité qu’elle veut décrire. On peut notamment féliciter les décoratrices du film, Teresa Strebler et Lisa Myers, qui ont su donner vie à cette histoire en lui donnant un cadre palpable. Et cette sincérité, on la ressent surtout dans le traitement des personnages ; peut-être aller vous trouver ça bizarre, mais j’ai toujours aimé les regards de femme sur des hommes brisés (et inversement). Mélanie Laurent filme son Roy Truby, interprété par Ben « je suis parfait dans ce genre de rôle » Foster dans sa crise de masculinité et de perte de repères, avec un mélange de tendresse et de violence. C’est dans les scènes d’action que sa mise en scène se révèle la plus intelligente et intimiste, j’en veux pour preuve la maîtrise de ses choix lors du guet-apens au début du film, et du règlement de compte final. Ce dernier est sublimé par un plan séquence où Roy Truby doit s’échapper d’un lieu qui lui était autrefois inoffensif ; j’en avais du mal à respirer.

On parle de sincérité, et très vite on peut penser que c’est un terme pour parler de cinéma chiant. Cinéma honnête mais qui n’a rien à dire, et si je dois l’être aussi (honnête), il me faut avouer que Galveston ne plaira pas à tout le monde. C’est en grande partie du déjà vu, oui… Mais pas que. Bien sûr, on est dans du cinéma de genre, du post-western indé rempli de personnages apparemment archétypaux. C’est pourtant ici toute la qualité du film : les héros du film sont désespérés parce qu’ils tentent de fuir ces archétypes qui leur collent à la peau. Sans succès. Encore mieux que Ben Foster dans le rôle de Roy Truby, on a Elle Fanning qui joue Raquel Arceneaux, la demoiselle en détresse. Dès sa première apparition, on est en plein dans les codes : attachée à une chaise, la robe rouge scandaleuse, les cheveux blonds bouclés sales mais brillants, les grand yeux remplis de peur et de larmes prêtes à couler… Voilà une jeune prostituée à la vie 100% pourrie qui va se trouver une nouvelle vie avec notre héros. Le choix de casting est parfait, Elle Fanning est désormais taillée pour ce genre de rôle qui transpire la fragilité et la nécessité d’une sensualité pour survivre. Et pourtant, Raquel tente de fuir cette réalité du mieux qu’elle peut en enlevant sa petite sœur à son beau-père et en fuyant à Galveston avec Roy. Cette petite ville offre sa plage, sa mer à nos héros. Un répit, un rêve… Un mirage, en vérité. Car Roy et Raquel ne s’en sortiront jamais ; à l’image de la ville, ils sont eux-même hantés par les séquelles de leurs propres ouragans.

Une fois le film terminé, une chose est sûre : si Galveston reste un film relativement mineur, il faut absolument que Mélanie Laurent s’aventure davantage le cinéma de genre ; elle à l’œil, le flair, et la patte. Nous… On attend avec impatience de voir la suite de sa carrière.

Galveston, de Mélanie Laurent, d’après Nic Pizzolato*, avec Ben Foster et Elle Fanning. Sortie le 10 octobre 2018.

*A la fin du film, le générique indique « écrit et réalisé par Mélanie Laurent ». Sur la page IMDB du film, l’adaptation scénaristique est attribuée à Jim Hammett. Sur la page Wikipedia, Nic Pizzolato est directement crédité pour avoir adapté son propre roman. Qui faut-il croire ? Si jamais Mélanie Laurent lit ces mots, j’aimerais beaucoup avoir une réponse.

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