A Star Is Born : Bradley Cooper naine brune, Lady Gaga Supernova

Quand j’étais en prépa lettres, comme il est attendu d’un gamin de classe moyenne fils de profs bien studieux comme il faut, j’avais étudié un texte de Marcel Proust, très connu : Contre Sainte-Beuve. Le pamphlet, car il faut oser appeler un chat un chat même si le félin est en réalité un pamphlet, critiquait les analyses littéraires qui s’appuyaient trop sur la vie de l’auteur. In extenso (aucune idée de ce que ça veut dire mais ça en jette), l’étude permet de questionner tout le discours sur la séparation film/auteur que l’on connaît si bien. Pourquoi je vous parle de ça ? La réponse dans quelques paragraphes.

A Star Is Born raconte la rencontre amoureuse et artistique entre un musicien célèbre et établi et une inconnue qui s’élève jusqu’aux sommets de la gloire grâce à son talent. Le premier s’appelle Jackson Maine, a 40 ans et est alcoolique. La deuxième s’appelle Ally et est la seule fille à chanter les vendredi soir avec les drag queen dans un bar miteux de Californie. Le premier, c’est Bradley Cooper, la deuxième c’est Lady Gaga. C’est le premier film de Bradley Cooper en tant que réalisateur et scénariste ; en revanche ce n’est pas du tout le premier film à raconter cette histoire. C’est certes le troisième remake d’un film de 1937, mais c’est aussi une histoire archétypale et définitoire de la culture américaine. Cela parle d’amour, de succès, de pulsions destructrices, de musique rock, de pop, de sincérité dans l’art, d’alcoolisme, de perdition… Le rêve américain dans toute sa beauté et ses contradictions. Personnellement, ma version préférée, c’est le fantastique New York New York de Martin Scorsese, avec Robert de Niro et Liza Minelli. Attention cependant, loin de moi l’envie de critiquer un manque d’originalité quant à ce choix d’histoire à raconter, bien au contraire. C’est qu’elle mérite toutes les déclinaisons, du moment que l’on y trouve de la qualité. Pour faire simple, on va voir A Star Is Born comme on se rend au théâtre pour voir un Molière ou un Corneille : pour des choix originaux et intéressants sur une base déjà attirante.

Bradley Cooper et Lady Gaga se font critiquer par Cinématraque pour A Star is Born
Un duo, une chanson, de l’amour… Toute l’histoire de l’humanité en une seule image.

Quels sont donc les partis pris de Bradley Cooper ? L’acteur, principalement connu du grand public pour la trilogie The Hangover (que l’on appelle Very Bad Trip chez nous, vive la France vive la République) mais que les plus cool d’entre nous connaissent pour sa série de pubs Häagen-Dazs, a longuement mûrement réfléchi le projet. Ce n’est pas une simple lubie, ou une envie soudaine ; comme un portrait fascinant du NY Times l’a révélé Bradley Cooper se préparait depuis longtemps à devenir réalisateur. Avant le tournage, pendant et après, c’est lui qui a tout contrôlé, tout supervisé, jusque dans les moindre détails. C’est lui qui, par exemple, a insisté pour que toutes les chansons du film soient des prises en live. Voilà comment expliquer ce son si particulier, et si agréable il faut l’admettre, qui parcourt toutes les scènes musicales du film. Ce son est accompagné d’une réalisation très caméra épaule, très proche des comédien.e.s, toujours à la recherche d’une sincérité dans les regards plutôt que d’une esthétisation distancée. C’est comme si Bradley Cooper cherchait à éliminer l’écran, à nous faire voir et entendre et sentir les vies, des paillettes de la gloire aux grumeaux de vomi et flaques de pisse dans les salles de bain dévastées. C’est aussi lui qui a choisi d’éliminer totalement la jalousie du personnage masculin de l’histoire ; Jackson Maine n’envie pas l’explosion commerciale de sa compagne, bien au contraire. A la place, il préfère montrer l’autodestruction de son personnage (alcoolisme + problème auditifs).

Malheureusement, c’est probablement son erreur la plus impardonnable car ce faisant, après 50 premières minutes absolument délicieuses, Bradley Cooper oublie totalement le titre de son film et par-là même son personnage féminin. Dès qu’Ally arrive en haut de l’échelle, son histoire et son personnage sont tous deux entièrement aspirés par celui de Jackson Maine et ses problèmes. Son rapport à l’alcool, à son manager/frère aîné (Sam Elliot, élue voix la plus sexy du monde par Captain Jim Magazine) à son père défunt… Tout cela engloutit le reste du film, comme se faisant l’écho de la manière dont la carrière d’Ally se fait bouffer par les démons de son mari. Ce choix mène tout de même à deux trois passages vraiment réussi, notamment la scène aux Grammys, mais dans l’ensemble on reste sur sa faim. En vérité, le film aurait dû s’appeler A Star Is Born But We Don’t Give A Shit Let’s Focus on Bradley Cooper and his Daddy Issues. Qui plus est, sa mise en scène ressemble plus souvent à des tentatives maladroites qu’à des vraies idées capables d’émouvoir ou surprendre. Tous les moments qui devraient être percutants son un chouïa à côté de ce qui pourrait être sublime ; frustration, je crie ton nom !

Quant à ce choix d’abandonner la jalousie du personnage masculin, un facteur essentiel des versions précédentes du film… Cela aurait pu être malin s’il n’avait pas été remplacé par un paternalisme plutôt naze et une condescendance totalement assumée de la musique rock envers la pop. Dans le film, Ally devient une star à l’image de… Lady Gaga elle-même. Donc ça veut dire maquillage, teintures, costumes et des danseurs.es… Que des tares, des attaques à la sincérité aux yeux de Jackson Maine, lui l’homme qui a compris la musique. Woop fucking do mon cher Bradley, tu vas pas inventer la pluie en nous racontant à travers les yeux d’un vieux type alcoolique que la pop est illégitime et malhonnête. Ce qui est vrai, c’est qu’une grande partie de la musique populaire EST malhonnête, mais ce peu importe son genre. Des notes de musique sans sincérité, vous en trouvez dans le classique, le funk, le métal, le rock et même les orchestres d’accordéons. Surtout les orchestres d’accordéons.

Bradley Cooper et Lady Gaga se font critiquer par Cinématraque pour A Star is Born, avec Sam Elliot
Métaphore du personnage d’Ally essayant d’exister dans la deuxième heure du film.

A Star Is Born est donc une déception, c’est indéniable. Et pourtant, si l’on voulait trouvait un intérêt réel et profond au film, il suffirait de creuser un peu… Et de revenir à Proust. Vous voyez, je vous avez dit que vous auriez la réponse dans quelques paragraphes. Revenons donc à Marcel et à Sainte-Beuve précisément : et si le secret du film ne reposait pas précisément dans la vie des artistes qui s’épanouissent en son sein ? Le portrait du NY Times que je citais plus tôt s’applique à montrer tous les liens possibles entre les thématiques du film et Bradley Cooper lui-même : l’acteur et réalisateur a perdu son père il y a peu. Qui plus est, il ne touche pas à l’alcool et refuse d’expliquer pourquoi. A la place, il a créé une œuvre filmique qu’il porte infiniment haut dans son cœur ; un projet artistique tout ce qu’il y a de personnel. En cela, A Star is Born gagne de la valeur, soit. Mais ce n’est pas Bradley Cooper qu’il fallait observer… C’est Lady Gaga. La star, c’est elle. Là où Bradley piétine et patine dans la semoule dans son nouveau rôle de réalisateur, Lady Gaga excelle comme rarement. Et est-ce surprenant ? Elle y joue quasiment sa vie. Les parallèles sont tellement évidents que je ne vous ferai pas l’affront de tous les citer. Dans ses yeux, on y lit toute la sincérité que le film cherche à obtenir. Dans sa voix, sur le parking de la station service en pleine nuit, on y entend toute la richesse et la fragilité que Bradley Cooper voulait atteindre. Durant ces quarante-cinq premières minutes de film, on comprend qu’il fallait faire un film entier sur le nez de Lady Gaga. Tous les meilleurs plans du film l’ont comme point de référence, c’est une évidence : c’est notre Cléopâtre à nous. Aussi A Star Is Born demeure fascinant malgré ses imperfections ; parce qu’il existe dans un contexte qui dépasse sa seule diégèse. Il existe autour de Bradley Cooper, et surtout autour de Lady Gaga, une étoile qui n’en aura pas fini de trouver différentes manières pour briller.

A Star Is Born, de Bradley Cooper, avec Bradley Cooper et Lady Gaga, Sam Elliott. En salles le 03 octobre 2018.

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