John McEnroe : L’empire de la perfection : attention, ce flim n’est pas un flim sur le cyclimse

Hier, ce dimanche 15 juillet 2018, c’était la deuxième victoire en Coupe du Monde de football pour l’équipe de France. C’était aussi la treizième victoire en Grand Chelem pour le Serbe Novak Djokovic après sa victoire sur le court central vert de Wimbledon. Un exploit que seuls Federer, Nadal et Sampras ont réussi à accomplir. Pourtant, ce n’est guère le seul des exploits de Djokovic puisque lors de la saison 2011 il a enchaîné 41 victoires consécutives soit une de moins que l’Américain John McEnroe lors de sa saison 1984. Une saison 1984 que beaucoup de spécialistes de la petite balle jaune considèrent comme l’une des plus accomplies de l’Histoire du sport : 96,5% de victoires, 13 titres remportés (dont 2 Grands Chelems), 3 finales de Grand Chelem sur 3 participations et surtout : une qualité de jeu quasiment inégalé encore de nos jours (Sampras et le big three Federer, Nadal (sur terre battue) et Djokovic doivent être les seuls à s’en être rapprochés).

Directeur technique national (DTN) du tennis français à l’époque, Gil de Kermadec réalisait avec son équipe des courts-métrages afin de présenter les gestes à adopter pour réussir un coup droit, un revers ou encore un service. Cependant, se rendant compte de l’apprêté et de la fausseté des images, il décide de changer diamétralement d’approche. Exit donc les exercices dans les conditions parfaites de l’entraînement, et bonjour les conditions extraordinaires des matchs par le biais de « portraits » de champions. Plus que d’effectuer les fameux mouvements de va-et-vient propre au tennis, Gil de Kermadec et son équipe décident de filmer qu’une seule moitié de terrain, qu’un seul joueur à l’instar quelques années plus tard du portrait de Zinédine Zidane réalisé par Douglas Gordon et Philippe Parreno (2006). Et quoi de mieux pour comprendre le tennis que de filmer John McEnroe alors numéro un mondial et dans une forme étincelante. Le rendez-vous est pris lors des Internationaux de Roland-Garros 1984. Chaque geste, chaque respiration, chaque placement, chaque saut d’humeur du champion américain est filmé sous divers angles durant toute la quinzaine parisienne. L’objectif simple autant qu’ambitieux est de percer le secret du numéro un mondial masculin. Un secret encore bien difficile à élucider. Après le Mystère Picasso (Henri-Georges Clouzot, 1955), le mystère McEnroe ?

De cet exercice complexe, qui aurait pu être abscons pour les non-initié.e.s, Julien Faraut arrive à maintenant une fluidité « federerienne »

Pourtant, sans Julien Faraut, ces images auraient pu tomber dans l’oubli le plus total. Le cinéaste sentant la singularité des bobines de de Kermadec, déposées aux archives de l’INSEP (Institut National du Sport, de l’Expertise et de la Performance), décide d’en faire un film. Un film voguant entre les genres : sport, documentaire, essai autant que film d’instruction et réflexif. La voix envoûtante de l’excellent Mathieu Amalric rend compte rapidement de la chose : « le film d’instruction fait bel et bien partie de l’histoire du cinéma ». Les citations de Jean-Luc Godard (« le cinéma ment, pas le sport »), Chris Marker (« quand on regarde un match de tennis, on ne sait jamais vraiment ce que l’on regarde ») ou encore celles de Serge Daney parachèvent la filiation entre le film et la réflexion cinématographique. Seulement, de cet exercice complexe, qui aurait pu être abscons pour les non-initié.e.s, Julien Faraut arrive à maintenant une fluidité « federerienne » échangeant sans faute entre entretiens, images de l’équipe de Kermadec ou encore animations 3D.

Porté par le personnage John McEnroe, les caméras des comparses de Gil de Kermadec suivent les moments d’égarement, les échanges houleux avec l’arbitre ou ceux avec les spectatrices et spectateurs. Le tennisman se met en scène. L’homme et sa persona se confondent, s’amalgament et même, se nourrissent l’un et l’autre. Les envolées de l’Américain contre les filmeurs viennent rompre ce théâtre « mcenroeien », mais persistent dans ce qu’il y a de plus shakespearien. La carapace du tennisman se fissure, s’effrite. Le malaise est palpable. John McEnroe serait en fait un timide avec ses fêlures, des caractéristiques bien éloignées de son personnage qui se nourrit de la haine, de l’irascibilité et de l’insatiabilité pour créer une dramaturgie à chacun de ses matchs et déstabiliser ses adversaires. C’est lui qui dictait le rythme et choisissait quand aurait lieu la prochaine variation. John McEnroe : artiste total ! Un rôle d’autant plus évident qu’il se sait pertinemment filmé par une équipe pendant chacun de ses matchs de ce Roland Garros 1984. Pourtant, c’est bien Julien Faraut, qui au travers d’un jeu (tennistique) sur l’espace et le temps (répétitions, changements d’angles, splitscreen, modifications du son direct originel, etc.), qui s’approprie les images pour mieux les déconstruire et faire de McEnroe ce qu’il est réellement : un acteur tragique en témoigne ces divers actes et cette fin.

Ironie de l’histoire, c’est suite au tournage « McEnroe – Roland-Garros 1984 » que Gil de Kermadec décide d’arrêter de filmer. Il faut dire que filmer un artiste se rapprochant d’une telle perfection avait de quoi fasciner autant qu’épeurer devant le vide se profilant à l’orée d’une dernière volée de coup droit dans le couloir !

John McEnroe : L’empire de la perfection de Julien Faraut, avec John McEnroe et Mathieu Amalric. 1h30. Actuellement en salles.

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