Happiness Road : Rencontre avec la réalisatrice Hsin Yin Sung

Ma première question concerne le sens du mot « happiness », car le film n’est pas particulièrement joyeux, mais vous avez utilisé ce mot dans le titre. Que signifie le bonheur pour vous ?

À Taïwan, là où j’ai grandi, il y a un mode de pensée très traditionnel. L’école, nos parents nous enseignent cela : il faut travailler dur, se marier avec un bon garçon, voilà ce qu’est le bonheur pour la société taïwanaise. Il y a, donc, une définition du bonheur qui est formaté : l’attente sociale, mais la société change et donc on se questionne sur la définition immuable du bonheur.

Le mot « happiness » a-t-il la même signification, le même sens qu’en anglais, ou y a-t-il un autre mot en chinois ?

Oui, c’est le même sens. Quand j’ai grandi auprès de mes parents, j’avais parfois l’impression d’être un fantôme, je ne me sentais pas vraiment heureuse, il me manquait quelque chose. Voilà pourquoi j’ai commencé à écrire cette histoire probablement.

ta grand-mère est une barbare

Vous avez écrit l’histoire du film, quelle est la teneur autobiographique de l’histoire ?

Une partie, pas tout. Par exemple, la grand-mère dans le film est basée sur ma grand-mère maternelle, c’est une indigène, elle fume, elle mâche de la chique de betel (nb : il s’agit d’une chique formée à partir de la noix d’arec, très présente en Asie. Sa consommation de manière trop régulière est mal vue par la société, il y a un risque d’addiction, de cancer… Un peu comme le tabac). Et j’en avais honte parfois, les gens disaient « ta grand-mère est une barbare », alors je ne voulais pas que les gens sachent qu’elle était indigène. Cette partie est vraie. En vérité, je ne m’entendais pas bien avec elle. Elle avait un caractère très fort, très affirmé. Je n’aimais pas la voir dépecer un poulet devant mes yeux par exemple !

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Mais son personnage est aussi très complexe dans le film, on reconnaît ce caractère fort, cette dureté ; on y voit même le rapport à la poule, dans une image.

Oui, oui. Mais je devais faire en sorte que le personnage principal s’entende avec sa grand-mère… Sinon personne ne voudrait voir ce film. J’ai donc observé les gens de ma génération. En fait, c’est une période où il y a plus ou moins un boom économique à Taïwan donc les enfants sont gardés par les grands-parents parce que les parents étaient très très occupés. J’ai observé les interactions, mais en apportant des changements, entre mes amis et leurs grands-parents. C’est finalement mon histoire, mais pas seulement la mienne.

Une grande part du film est basé sur les spécificités culturelles de Taïwan, mais le film est aujourd’hui diffusé un peu partout. Quels éléments peuvent toucher un public international ?

C’est un vrai problème, car la société a énormément changé à cette époque-là, cela a totalement modifié notre regard sur nous même. J’ai adoré mes parents en tant qu’enfant, mais j’ai fini par ne plus les aimer et je me suis demandé pourquoi j’avais commencé à les regarder d’une autre manière. Je pense que tout le monde lorsqu’il grandit se retrouve avec ce sentiment complexe face à sa propre famille. Quelle que soit leur origine, leur religion, il y a toujours ce sentiment. C’est universel.

l’animation était la meilleure façon de raconter une histoire

Parlons un peu d’animation, vous choisissez d’utiliser une animation à la main très classique, est un choix politique, en plus d’être un choix esthétique ?

C’est à dire pourquoi un choix politique ?

Parce que l’animation taïwanaise était connue pour ses recherches techniques, lorsque Disney est parti et qu’il choisit de changer de style d’animation pour faire de la 3D, est-ce une réaction de votre part de revenir vers l’animation traditionnelle ?

Oh… Non, je n’ai jamais vraiment pensé à ça. Quand j’étais étudiante et que j’ai écrit et dirigé un film en prise de vue directe, je me suis dit que l’animation était la meilleure façon de raconter une histoire, peu importe la technique. Voilà pourquoi j’ai choisi l’animation. La 3D est intéressante, mais pas forcément adaptée pour raconter l’ancien temps. C’est le récit qui nous dicte la technique à utiliser. Choisir l’animation classique, faite main, c’est donc plus adapté pour évoquer le passé.

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Je voulais évoquer la réception du film, qui n’a pas trop marché à Taïwan. Pensez-vous que la bonne réception du film à l’international pourra pousser les Taïwanais à reconsidérer leur vision du film et à faire rebondir l’industrie du dessin animé à Taïwan ?

Que mon film puisse faire rebondir toute l’industrie ? Je l’espère, mais je n’en suis vraiment pas sûre. Parce que c’est vraiment difficile de faire de l’argent avec un tel film. Ceci dit pour notre pays, c’est vraiment un petit budget, et pour un film d’une grosse compagnie, le budget serait plus élevé. Par ailleurs, je ne pense pas que le film va pouvoir se faire une place sur le marché chinois, à cause du sujet. C’est pourtant un gros marché. Donc je ne suis pas sûr que le film puisse aider notre industrie, mais espérons-le.

c’est quelque chose de nouveau à Taïwan

Avez vous une idée pourquoi il n’y a pas eu une meilleure réception du film à Taïwan.

En premier lieu, c’est quelque chose de nouveau à Taïwan. Les Taïwanais adorent l’animation, mais ils aiment les « animés » japonais ou les films Pixar, l’entertainment. La première fois que le film a été vu, il y a eu une confusion : est-ce un film pour les enfants ou un film pour adultes ? Le style de l’animation fait penser à l’animation pour enfants, mais l’histoire est dure et plus adaptée aux adultes. Et deuxièmement, parce qu’à Taïwan nous n’avons plus de médias populaires, de mainstream. Il y a quelques années tu pouvais encore aller sur un plateau télé et faire la promotion d’un film, le public savait que ton film existe, de quoi il parle, et à quel public il s’adresse. Aujourd’hui, la culture a changé et la télévision n’est plus dominante, les médias se sont diversifiés, cela devient plus difficile de se faire entendre (tout ce qui vient après, on oublie)

Cela veut dire que le marketing du film doit s’adapter aux nouveaux médias…

C’est vrai. Mais ce n’est pas nouveau, un film comme le mien, très bien accueilli par la critique n’a cependant pas eu un réel succès local. Quand je suis allé au festival du film d’animation de Tokyo (où le film a remporté le Grand Prix, ndlr), j’ai rencontré de nombreux grands réalisateurs de films d’animation au Japon. Ils m’ont dit que c’était normal, parce que mon film ne ressemblait à aucun autre à Taïwan. Quand Miyazaki a fait Totoro, quand Takahata a fait Le Tombeau des Lucioles, c’était pareil. Personne ne les as vu à leur sortie au Japon, mais ils sont devenus importants avec le temps. Peut-être qu’il peut se passer quelque chose de similaire avec Happiness Road. Enfin, nos recettes au box-office ne sont pas si terribles, en vérité ! Pour un film taïwanais, c’est pas trop mal.

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Cette année à Annecy tout particulièrement, la place des femmes dans l’animation est mise en avant, notamment à travers les rencontres de Women in Animation, et de la signature de la charte 5050 by 2020… Mais vous êtes une des seules réalisatrices/scénaristes dans les sections long métrages en compétition et hors compétition. J’aimerais connaître votre sentiment sur ça.

Je ne sais pas quoi dire, si ce n’est que je suis une femme chanceuse ; mon mari, ma famille me soutiennent. Je me sens femme, mais je ne réfléchis pas vraiment à ça. Plusieurs spectateurs de mon film trouvent le film très féminin, et me demandent « pourquoi il est si féminin ? ». Ben… Parce que je suis une femme (rires) ! Ils me demandent aussi pourquoi « le personnage principal est une petite fille ? » Pourquoi pas (rires) ? On ne pose pas ces questions aux hommes qui réalisent des films « pourquoi le personnage principal est un homme ? ». C’est dans ces moments que je me sens comme une femme qui réalise des films, parce qu’on me pose ce genre de questions. D’ailleurs, une bonne partie de l’équipe qui a travaillé sur mon film est composée de garçons. Mais quand j’y pense, sur les 1000 étudiants en animation diplômés tous les ans à Taïwan, il y a 80 % de filles, mais finalement il n’y a que des hommes réalisateurs. Alors je ne sais pas pourquoi, disons que je suis chanceuse et puis mon mari m’a beaucoup poussé pour que je devienne réalisatrice.

j’ai vu un film : Persépolis

Une question sur le scénario, comment avez-vous réussi à ne pas sombrer dans le sentimentalisme, à rester vrai malgré la charge émotionnelle très forte de l’histoire ?

Je ne sais pas, sans doute parce que je suis ce genre de personne ? Parce que j’essaie toujours de trouver un équilibre dans ce que je raconte ; je veux dire aux gens d’être positif, de croire en leurs rêves, mais je refuse d’être malhonnête aussi. Je ne veux pas faire croire aux spectateurs que tout va bien se passer. Par exemple, je pense que les meilleures comédies, qui attirent le plus de public, sont celles qui font rire mais aussi pleurer.

Une partie importante du film évoque la politique, et vous avez étudié la science politique, je crois. Avez-vous un regard politique sur votre carrière professionnelle ?

Honnêtement, je n’étais pas une bonne étudiante en sciences politiques, j’avais de très mauvaises notes. Je pense que la majorité des habitants de Taïwan s’intéressent à la politique. Mes parents regardent des talk-shows politiques à longueur de journée, et ils ne votent pas pour le même parti ! Ils savent tant de choses sur les politiques qu’ils en parlent comme s’ils étaient leurs voisins… Pour ces raisons, la politique a forcément eu un impact sur mon éducation. Et tout le monde n’admet pas forcément la place que la politique a dans leurs vies à Taïwan, voilà pourquoi j’ai voulu le mettre dans mon film. Il y a une dizaines d’années, quand j’ai commencé à écrire, j’ai vu un film : Persépolis. Et je me suis dit qu’il y a d’autres gens dans le monde qui ont cette vision, je ne suis pas la seule à faire des On Happiness Road.

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Le personnage de la petite fille à le même âge que vous.

La petite fille a à peu près mon âge, mais je ne suis pas né le même jour qu’elle. C’est la date de la mort de Tchang Kaï-chek… Mais c’est aussi le jour des Morts, l’équivalent de la Toussaint chez vous. Lorsque la petite fille fête son anniversaire, tout le monde est triste, on va sur les tombes des ancêtres…

Pouvez-vous nous parler de ce personnage de petite fille blonde métisse ?

Taïwan était une base américaine, et il y avait beaucoup de bars où pouvaient se faire des rencontres – même si c’est mal vu – et du coup il y a eu des couples qui se sont formés avec des soldats américains et des Taïwanaises. Mais souvent les soldats partent et laissent les jeunes femmes avec des enfants. Dans toutes les classes d’école de ma génération, il y avait toujours un enfant comme ça ; des métisses parfois blancs, parfois noirs, avec un prénom américain (comme Betty dans le film) et un nom taïwanais. Ma meilleure amie à l’école était comme Betty, mais on s’est perdues de vue ; j’ai un peu écrit ce personnage pour lui donner une vie que j’espère elle a vécu. Et aussi parce que le thème central de mon film est l’identité : où s’arrête l’identité Taïwanaise, l’identité américaine. Beaucoup de jeunes tawaïnais veulent connaître « The American Dream »…

Nous avons rencontré Hsin Yin Sung lors de notre séjour au Festival International du Film d’Animation d’Annecy.

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