Les Mille et une Nuits : Fatal est l’amour [Le FFF 2018]

Fin des années 60. Avant même la parution du cycle de l' »Histoire des 3 Adolf », Osamu Tezuka aspire à diversifier son art et s’extraire de l’image de mangaka pour enfants qui lui colle à la peau en Occident, un Occident qui méprise ouvertement son art sans prendre la peine de l’analyser et d’en déceler la part d’hommage intrinsèque. Le patriarche du manga et géniteur du petit robot Astro Boy, dont la renommée est encore largement circonscrite à l’archipel japonais, ne s’est même pas encore frayé un chemin jusque dans l’Hexagone, puisqu’il faudra encore attendre une bonne décennie pour que les premiers passeurs emmenés par le regretté Moebius, l’illustre Jean-Pierre Dionnet et tout la clique des Humanoïdes associés, ne fassent découvrir à la France le nom de Tezuka.

Les sixties furent pour le mangaka la décennie de la mutation du papier à l’animation. Elle s’ouvre sur son émancipation des studios Toei, qu’il quitte en 1961, et la fondation deux ans plus tard de Mushi Production, au sein de laquelle il adapte pour la première fois son Astro Boy en anime (version noir et blanc à l’époque). Comme beaucoup d’acteurs de l’industrie du manga, Mushi doit à l’époque faire face à une nouvelle forme en plein boom chez les jeunes adultes du pays du Soleil Levant : le gekiga, qui se veut avec son graphisme plus réaliste et ses thèmes plus sérieux l’antithèse du manga de l’époque, et donc de l’œuvre de Tezuka lui-même. Loin de s’enfermer dans son style caractéristique, Tezuka y voit l’opportunité de se diversifier dans une société qui voit exploser en parallèle les productions érotiques.

Les Mille et Une Nuits, Cinématraque, FFF 2018

C’est le premier âge d’or des pinku eiga, à l’image de la sexploitation outre-Pacifique, qui explose par la nécessité pour les studios de cinéma japonais de tenir la compétition du nouveau grand ennemi qu’est la télévision, qui fait son entrée massive dans les foyers du pays. Du cul, des yakuza, du cul, du sang, de la violence et encore un peu de cul, avec à la clé quelques films qui feront leur chemin à l’image de ceux de Koji Wakamatsu.

Celui qui à l’époque traînait encore pour certains l’étiquette de mangaka pour bambins va donc lui aussi se frotter à l’érotisme par l’entremise des récits mythologiques. Il en découlera une trilogie, celle des Animerama formée par les Mille et une Nuits, Cléopâtre et Belladonna (ressortie il y a deux ans sur les écrans), qui arrivent enfin en France en version remasterisée avec l’aide d’Eurozoom. Si nombre de cinéphiles ont déjà pu il y a de cela deux ans découvrir le troisième volet de la trilogie, l’on s’attardera ici plus particulièrement sur le premier.

Déconstruire les liens entre argent, pouvoir et domination masculine

Les Mille et une nuits version Yamamoto/Tezuka sont une relecture de différents mythes regroupés autour de l’histoire d’Aladdin. Bien évidemment, on n’est pas chez Disney donc pas d’Abu, pas de Prince Ali Ababwa et pas de « Jafar, je suis coincé ! ». Notre bon Aladdin (ou plutôt Aldin) est toujours bien ici un homme du bas peuple, un marchand d’eau itinérant en l’occurrence, mais ses aventures sont nettement moins « kid friendly » de celles du film du légendaire tandem Musker/Clements. Jasmine prend ici les traits de Mirium, une esclave vendue comme « fiancée » (ou plutôt objet sexuel) à Havahslakum, fils du chef de la police, garçon pleutre et pas bien débrouillard, archétype de l’incel avant l’heure. Aldin parvient cependant à passer une nuit avec la jeune femme et à lui déclarer sa flamme, avant qu’évidemment les choses ne se compliquent.

Bourrée de surprises, de détours et d’évolutions dans la construction de ses personnages (au premier rang desquelles celle d’Aladdin, héros énamouré devenant l’exemple même de ce qu’il espérait combattre, l’intrigue mérite de se découvrir sans trop en savoir, particulièrement en ce qu’elle permet de déconstruire ce qui constitue l’un des cœurs de lecture de l’histoire d’Aladdin : celui des liens entre argent, pouvoir et domination masculine. Se considérant comme féministe, Eiichi Yamamoto a cependant toujours dit que son film n’était pas une œuvre féministe, et certains éléments du film (le mutisme permanent de Mirium, symbole de féminité persécutée et réduit à sa simple présence physique) nous garderont de la qualifier comme telle.

Les Milles et Une Nuits, Cinématraque

Il n’empêche qu’à l’époque (paradoxale) où la planète entière faisait cultiver les fantasmes de l’amour libre et de la réappropriation des corps, ces Mille et une nuits apportent un regard particulièrement contemporain sur la question, réfléchissant sur le pouvoir du voyeurisme des masses, l’influence du statut social sur l’affirmation d’une virilité toxique et autres joyeusetés sociologiques. Une séquence en particulier illustre ce propos, celle de la « mise aux enchères » de Mirium, où le déchaînement de virilités incontrôlé débouche sur une manifestation catastrophique (et presque psychosomatique), en l’occurrence une tornade. Une séquence dans laquelle certains des badauds voyeurs sont doublés par des sommités des lettres nippones comme Shusaku Endō (romancier à l’origine du Silence adapté par Martin Scorsese), Junnosuke Yoshiyuki ou Yasutaka Tsutsui, dont les œuvres « Paprika » et « La traversée du temps » ont été adaptées par les grands Satoshi Kon et Mamoru Hosoda…

Un brouillon de Belladonna

Il n’en demeure pas moins qu’en dépit des sujets fascinants que soulève son sous-texte, ces Mille et une Nuits n’atteignent pas vraiment les sommets de Belladonna. Il s’agit ici du premier volet de la trilogie, et cela se sent : l’intrigue par épisodes a parfois tendance à s’éparpiller un peu en personnages et sous-intrigues, l’imagerie érotique n’atteint pas les degrés d’expérimentation de ses successeurs et s’avère souvent beaucoup plus sages. Tezuka et Yamamoto ne semblent pas avoir entièrement conscience de l’ambition de leur entreprise et livrent un objet filmique qui ne tient pas toujours la comparaison envers le trépidant vaudeville psyché qu’est Cléopâtre ou le trip érotique et transgressif qu’est Belladonna. Il n’en demeure pas moins un film remarquable aussi bien pour sa profusion visuelle que par son sens référentiel.

Car l’un des buts avoués des Mille et une Nuits était aussi de faire connaître le nom de Tezuka à l’international en misant sur l’exportation. Quelques références très occidentales se glissent en effet au long du film, la plus reconnaissable concernant tout simplement le character design du héros. Avec son nez épaté et cabossé, difficile de ne pas voir dans l’Aldin de Tezuka le visage de notre Jean-Paul Belmondo national, icône au Japon dont le visage si brut a également influencé un autre personnage de légende de l’animation locale, le Cobra de Buichi Terasawa. Porté par un très résultat au box-office national, ces Mille et une Nuits se sont même exportées jusqu’aux États-Unis, où le manga était sans doute encore plus confidentiel que sur le Vieux Continent. Las, le film passera totalement inaperçu en-dehors des frontières de l’archipel, alors qu’il peut se revendiquer très clairement comme le premier dessin animé R-Rated à sortir en salles aux États-Unis. Trois ans plus tard, Fritz le chat de Ralph Bakshi, adapté du classique de Robert Crumb, tentera sa chance avec plus de succès et deviendra dans l’inconscient collectif le premier vrai dessin animé « uniquement pour les adultes ». Les Mille et une Nuits d’Eiichi Yamamoto et Osamu Tezyka, elles, resteront encore quelques temps dans l’oubli. Le privilège des précurseurs…


Les Mille et une Nuits d’Eiichi Yamamoto avec Yukio Aoshima, Kyoko Kishida, Hiroshi Akutagawa…, disponible en DVD et Blu-Ray depuis le 26 juin

Hubert Bonisseur de la Bath de la critique française, ma plume a la finesse d'un klug aux marrons de Monsieur Preskovic. J'aime Bill Murray plus que de raison. Par contre, j'aime pas trop les voleurs et les fils de pute. Je suis là parce que je connais l'ouvreuse. J'officie aussi sur le site de Première parce que ça sonne bien sur un CV.

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