Annecy 2018 jour 5 et 6 : Have a Nice… End of Festival

Have a Nice Day Cinématraque Annecy 2018 Palmarès

Et voilà. On cligne des yeux entre deux bières, et pouf : le festival touche à sa fin. Vendredi et samedi passent à une vitesse folle ; sans trop savoir comment, on passe d’une salle de cinéma à la piste de danse à se trémousser avec des Italiennes et des Italiens tellement torché. e. s que ça finit par vomir dans les buissons. On erre dans les rues désertes d’Annecy à trois heures du matin, croisant ici ou là quelques festivaliers se plaignant de la fermeture des bars. Oui, cela sent la fin sur les pavés de la ville, mais avant de revenir sur le palmarès du festival et monter un petit bilan, penchons-nous sur ces dernières journées tout en contraste. D’un côté, le colosse marketing Disney venu marteler la presse à coups de superlatifs sur prompteurs… De l’autre, les expérimentations des petits studios de VR, de la compétition internationale, et le fameux film chinois banni Have a Nice Day

Présentation Disney : Les Mondes de Ralph 2.0

Heureusement cette année le film des studios Disney/Pixar n’est pas présenté par la productrice, dont le langage formaté a de quoi écorcher les oreilles de toutes celles et ceux qui accordent de l’importance à la valeur des mots. Ce sont donc les cheffes d’animation et de story-board qui sont venues présenter le prochain long-métrage de Mickey, et c’est tant mieux. Malheureusement, elles ont aussi été formées à la narration à l’américaine, sans le moindre écart possible. Elles ont chacune leur prompteur sur scène, avec des phrases toutes faites à réciter et d’autres passages plus libres. Même pour des fans comme nous, ça finit par faire mal à l’estomac ce genre de façade où tout est beau tout est sucré tout est parfait. On est très loin de la présentation Dreamworks en semi-freestyle, où Dean Deblois s’est amusé à citer les animateurs responsables des images à l’écran, avant d’être corrigé par Simon Otto (le responsable animation de la trilogie Dragons) quand il se trompait de crédit.

Kira Lehtomaki et Josie Trinidad ont donc chacune raconté comment elles sont arrivées à Disney à l’aide de photos d’enfance à Disneyland et de dessins de jeunesse ; c’est assez incroyable, quand on y pense. Cela veut dire que ces femmes, qui sont des artistes avant tout, se sont retrouvées face à toute une équipe pour préparer la présentation à Annecy. Qui va leur apprendre à s’exprimer publiquement, à codifier leur langage corporel, mais aussi qui va structurer leurs histoires personnelles pour en faire… Une histoire. Du storytelling jusqu’au bout. On se retrouve donc le cul entre deux chaises, à la fois touché par le sentiment authentique que l’on perçoit dans la présentation, et nauséeux face à la machine de guerre, la fabrique de rêves façon taylorisme industrielle. Et c’est précisément ce que nous avons ressenti devant les premières images du film Les Mondes de Ralph 2.0. Les scènes sont très bien écrites, les dialogues au top, on rigole beaucoup aux gags vraiment bien pensés… Mais si l’on creuse ne serait-ce qu’un tant soit peu, on tombe sur ce qui devrait être l’œuvre la plus capitaliste de toute l’histoire du studio. Rien que ça.

Auto-promo, parc Disneyland dans son propre film ; quand le capitalisme et l’hégémonie devient méta. Comme un relent d’apocalypse…

Jugez plutôt : dans ce deuxième volet, la salle d’arcade de Ralph et Vanellope se retrouve connectée à Internet. Les deux héros s’y rendent pour aller acheter une pièce manquante pour réparer une borne d’arcade et éviter qu’elle soit débranchée. La pièce en question se trouve sur eBay. Cela veut dire que le site Internet de vente aux enchères est mentionné cent cinquante fois rien que dans ces premières images. Son logo apparaît également, et il n’est pas seul. Amazon Prime, YouTube Red, IMDb Pro, j’en passe et des meilleures. Cela rappellera aux plus traumatisé. e. s d’entre vous un film d’animation Sony intitulé The Emoji Movie, qui servait de véhicule publicitaire à applications. Est-ce que Disney pourrait tomber aussi bas ? Franchement, oui. Mais c’est bien plus grave quand ce sont eux qui le font, parce que le tout est bien écrit. Façon bonbon au cyanure. La scène avec toutes les princesses Disney, c’est du pur fan service fait avec amour et passion ; toutes les comédiennes ou presque sont revenues aider à développer les personnages, ainsi que l’artiste qui les avait accompagnés lors de leurs longs métrages. Ce sera certainement une séquence qui marquera les esprits… Sauf qu’elle reste inscrite dans une œuvre criblée de publicités en tout genre. Était-ce si difficile de se la jouer Simpsons et faire de fausses marques ? Quand on est Disney, on ne devrait pas avoir le droit de faire ce genre de choses. Leurs images sont vues par tous, dans le monde entier, leur impact est tout sauf négligeable. Mais c’est quelque chose que la bande à Mickey, aussi géniale soit-elle, n’a jamais réellement compris, contrairement à Spider-Man : un grand pouvoir implique de grandes responsabilités.

Bao

Comme chaque année Disney Pixar vient nous présenter son nouveau court-métrage. La réalisatrice Domee Shi qui a travaillé sur Vice-Versa ou le Voyage d’Arlo, accompagnée de sa productrice nous dévoile son bébé : Bao. Titre à la double signification désignant à la fois la fameuse petite brioche fourrée cuite à la vapeur, mais également quelque chose de précieux. En effet à la suite d’une session de cuisine, une femme sino-canadienne qui ne peut pas avoir d’enfant, voit l’une de ses brioches prendre vie et l’élève comme son enfant. Double record pour ce film, puisque c’est la première fois qu’un court-métrage Pixar est réalisé par une femme et la première fois que la communauté chinoise est montrée à l’écran. Et ce dans un souci du détail pour la transposer au mieux, du marché de Chinatown, aux après-midi jeux, aux sessions de taï-chi en plein air en passant par les motifs très colorés portés par les femmes âgées.

La réalisatrice nous a expliqué qu’elle souhaitait faire un court-métrage pour exprimer son amour inconditionnel pour la nourriture et montrer la relation particulière d’un enfant unique avec ses parents et particulièrement sa mère. Son amour pour la nourriture est présent dans ses travaux depuis longtemps, sujet de petites planches de BD animées truculentes dans lesquelles elle se met en scène où on l’a voit par exemple se rouler dans de la pâte à pain puis se dorer au four pour finir par s’en libérer en dévorant sa nouvelle coque chaude et croustillante. Le soin apporté au travail de rendu de la nourriture, longuement étudié par les équipes de modélistes et d’animateur, est tout bonnement impressionnant. Le film est également audacieux graphiquement parce qu’il réussit son passage de la ligne claire sur le papier au volume 3D, un mélange d’influence, entre le coup de crayon efficace de Mes Voisins les Yamada et le cartoon des animés One Piece, surtout pour les poses d’expressions de visage. Court-métrage émouvant sur la difficulté de laisser son enfant unique quitter le foyer et l’issu souvent tragique de l’amour dévorant d’une mère pour son fils.

Les meilleurs films en VR : Arden’s Wake et Battlescar

Encore de très belles choses à voir cette année dans la (seule) salle mal organisée de tout le festival. Nous avions adoré Arden’s Wake l’an dernier, l’histoire d’une jeune fille qui part chercher son père dans une ville submergée par les eaux et se retrouve face à un dragon des mers. Cette année, le film est revenu avec trois minutes en plus qui, soyons honnêtes, nous ont laissés encore plus sur notre faim. On veut la suite ! Cela reste cependant la meilleure œuvre narrative en VR sur le marché, et ce pour plusieurs raisons. L’animation est magnifique, les personnages très attachants, la musique superbe… Mais surtout, c’est une mise en scène extrêmement bien pensée. Le spectateur peut se déplacer librement dans tout l’espace en 3D et malgré cela, les créateurs parviennent à varier les manières de capter son attention, de se faire construire l’histoire et de l’instaurer lui comme propre monteur et cadreur des images qu’il découvre. Une conversation avec le VFX supervisor du projet nous a appris que l’ajout d’Alicia Vikander à la voix et en tant que productrice exécutive leur a permis de débloquer des fonds afin de continuer cette histoire. Arden’s Wake n’en a donc pas fini de grandir.

Yes I fucking do

Les créateurs de Battlescar nous ont confirmé ce besoin d’avoir de gros noms pour exister, surtout quand on est un petit studio français comme eux. C’est en étant sélectionné à Sundance que Battlescar a pu se permettre d’obtenir Rosario Dawson en lead voix du projet, et force est de constater que ça marche du tonnerre. Ce petit film (qui est aussi un début, même s’il raconte un arc narratif complet trois autres chapitres sont en développement) est l’histoire d’une jeune latino paumée qui rencontre une anarchopunk en prison. La mise en scène y est aussi ultra originale, les techniques sont variées notamment sur le jeu des échelles, la bande-son est top… C’est un vrai bonheur. On ne peut que leur souhaiter beaucoup de succès, et l’on est curieux de voir la suite !

Film en compétition : Tito et les Oiseaux

Ce long-métrage brésilien attire tout de suite l’œil par son esthétique très peinture, mais c’est surtout le pitch qui met l’eau à la bouche : dans une société où la peur est nourrie constamment par les médias, les gens deviennent des monstres. Les seuls à pouvoir les sauver ? Les pigeons citadins, les plus mal aimés des oiseaux…

Tito et les Oiseaux avait beaucoup de potentiel, mais malheureusement manque de deux trois petites bricoles pour réussir à convaincre totalement. Son esthétique est vraiment plaisante, on se plaît à se perdre dans les décors qui sont de plus en plus brouillons au fur et à mesure que la peur envahit l’écran, et la musique est une des meilleures de tout le festival. On peut aussi se réjouir de l’approche « à la Amblin » ; on suit des gamins aventuriers, plus malins et habiles que les adultes remplis d’hypocrisie et autres démons. Mais c’est le scénario qui part à la pêche… On manque de structure, de finesse dans les séquences. L’idée des pigeons est bien explorée, le rapport à la crasse et la classe sociale, en revanche l’exploration de la peur est à peine creusée. C’est dommage, car sur le papier, on avait là un super film populaire, mais ses maladresses d’exécution l’empêche de… déployer ses ailes, ne me jugez pas pour cette blague il est tard je suis fatigué mon hémoglobine est remplie d’humulone.

Projection spéciale : Have a Nice Day

Cela aurait pu être un des événements de l’édition 2017 ; un film chinois cru et violent, dont l’atmosphère rappelle la sécheresse et la poésie de la série Fargo de Noah Hawley. D’abord découvert à Berlin, le film avait été ensuite retiré de la sélection annecienne suite à des menaces de la part du gouvernement chinois. Aucune surprise si vous connaissez le bonhomme à sa tête, dont la répression atteint des proportions sans pareilles ; pour les plus anglophones d’entre vous, la dernière émission de John Oliver parlait justement de ça.

Le film arrive donc en 2018 au festival, c’est-à-dire après la célébration de l’animation chinoise, en surfant sur le buzz si j’ose parler comme un cinquantenaire se voulant « à la page web » de la culture web. Et si Have à Nice Day n’est pas l’uppercut que l’on avait pu s’imaginer, il n’en reste pas moins un film très réussi. C’est l’histoire d’un chauffeur de gang qui vole une grosse somme d’argent à son patron pour payer une opération de chirurgie esthétique à sa copine en Corée du Sud. C’est aussi une histoire de destins croisés, d’un plan qui tourne mal, d’ironie du sort… Des choses assez classiques, donc. Mais plus que les personnages, ce sont les décors qui nous resteront en tête : on est loin de la belle Chine des médias, ou des grands paysages que nous proposent les épiques historiques. On est dans la crasse industrielle, la précarité et le sexe. Une Chine qui n’est pas belle à regarder, mais qui fait plaisir à voir ; une Chine démythifiée.

Have a Nice Day, Annecy Cinématraque

Et c’est sur ce film que s’achèvera notre festival ; rendez-vous dans un dernier texte pour parler de la clôture et faire un petit bilan nécessaire sur cette édition riche en émotions, rencontres et glaces parfumées.

Renaud et Lucas font du pédalo à Annecy, prennent le café avec Guillaume Meurice et font rager les veganes au barcue Pixar. Ah oui, et sinon, parfois ils voient des films.

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