Reprise Quinzaine : Et si les festivaliers n’avaient aucun goût ?

Un grand homme a dit un jour, il faut toujours commencer par enfoncer les portes ouvertes, cela évite de se les prendre en pleine face ensuite. Pour cette raison, déclarons ici qu’une œuvre filmique n’est jamais indépendante de ses conditions de visionnage : voir les Dents de la Mer au cinéma, ça n’est pas voir les Dents de la Mer sur un téléviseur cathodique monochrome sans son, fixé au mur derrière le bar d’une auberge en plein Tibet. La projection n’est pas la même, le public diffère, et même la personne que vous êtes, vous spectateurs et spectatrices, change d’une situation à l’autre.

La Reprise de la Quinzaine au Forum des Images :

Pour cette raison, nous vous proposons de jeter un second coup d’œil à quelques films projetés au Festival de Cannes cette année, mais très loin de la mer et du soleil. On se retrouve donc à la fin du mois de mai dans les sous-terrains parisiens des Halles, avec tous les retraités de Paris (on a compté, ils sont tous là) pour la fameuse Reprise de la Quinzaine. Notre but ? Répondre à une question très simple : est-ce que les gens qui voient les films à Cannes n’ont aucun goût ?

Yakoi.

Pardon ?

Derrière cette phrase provocatrice et mal venue de la part de quelqu’un qui a déjà fait le festival, et dont les collègues font le festival tous les ans, se trouve pourtant une vraie réflexion. A quel point est-ce que l’ambiance du Festival de Cannes favorise ou nuit, embellit ou massacre les films projetés en sélection ?

Parce que soyons honnêtes, la dizaine de jours au bord de la Méditerranée au mois de mai, c’est quand même franchement n’importe quoi. Probablement le seul endroit au monde où tu te retrouves face à face avec les plus belles personnes que tu as vu de toute ta vie, dans les plus belles tenues de soirée que tu as vu de toute ta vie, dans un McDo à huit heures du matin pour ton café pré-projo. Sur la Croisette, plusieurs univers se côtoient alors que jamais ô grand jamais ils ne devraient se croiser. Il y a tellement de films, de sélections, de soirées, de conférences. Tellement de publics différents ! Entre les influenceurs et invités de marque, les cinéphiles rêveurs, les touristes opportunistes, les critiques bougons et mal lunés… Sans parler de la partie Marché du Film, qui est probablement LE côté le plus chelou de tout ce festival. Moins que ses événements corporate, projections business et catalogues de films abracadabrantesques, ce sont ses participants qui viennent ajouter une touche de chaos capitaliste à l’énorme usine cacophonique qu’est le Festival de Cannes.

Forcément, toutes ces distractions, ça éloigne des films. Il est facile de passer un côté d’un chef d’oeuvre, ou de surestimer un truc correct. Jetons donc un œil à quelques films projetés lors de la Quinzaine, et comparons ce qui en a été dit sur la Croisette avec ce qu’on en pense maintenant.

Les Oiseaux de Passage, de Cristina Gallego et Ciro Guerra

Vos avis :

La vérité :

En effet, le film qui ouvrit la Quinzaine est très bon, vous ne vous êtes pas trompés. Cette nouvelle collaboration du couple Guerra/Gallego envoie du pâté bien sévère, en faisant d’abord croire à une fresque ethnographique au sein des tribus Wayuu, avant de devenir un film de mafia centré sur la famille. Mon collègue David a eu raison d’utiliser des guillemets pour parler de « western » : on a beaucoup parlé de ce genre pour qualifier le film sur la croisette, mais il n’en a que le décor désertique. Il n’y est point question de liberté et de vie sans loi, bien au contraire : il est question des contraintes imposées par les systèmes familiaux. La première scène du film montre la matriarche annoncer à sa fille qu’elle devra désormais protéger sa famille : le thème est lancé, la tragédie aussi.

Oui, c’est ici que Télérama est à côté de la plaque : Les Oiseaux de Passage est prévisible parce que c’est une tragédie, où les fantômes de l’impérialisme capitaliste vient détruire des familles entières. Les oiseaux de passage, ce sont les humains selon Shakespeare, mais ce sont ici les Américains de passage dans le désert qui viennent déclencher la cupidité. On sait que tout va mal finir, et cette épée de Damoclès qui rend le film intéressant.

En plus, vous étiez trop bourrés à Cannes pour remarquer que l’acteur principal ressemble à Kyan Khojandi, et clairement cela manque à toutes vos analyses.

Teret, d’Ognjen Glavonic

Vos avis :

La vérité :

Effectivement, ce premier film de fiction (le réa avait fait des documentaires avant) est insupportable. Face à l’absence totale d’action dans la grande majorité des scènes, le public du Forum des Images est pourtant resté bien serein, alors qu’il y avait de quoi péter une durite. Au début du film, le personnage principal se faisait tellement suer que lorsqu’un spectateur a ouvert une canette de coca, il s’est soudain tourné vers lui pendant que je réprimais un fou rire.

Mais le vrai problème n’est ni son rythme insoutenable, ni sa fin attendue. Le vrai problème, c’est nous ! Teret parle d’un conflit que nous connaissons très mal, de pays et peuples que nous connaissons également très mal. C’était aussi le cas du film Les Oiseaux de Passage, mais son format lui permettait d’expliquer ses spécificités locales et donc de s’exporter. Ici, les choix de mise en scène font du film une œuvre absolument impossible à comprendre. Par moments, la caméra abandonne son personnage principal pour s’égarer sur d’autres êtres qui croisent sa route ; ce sont les meilleurs scènes du film et pourtant on sent qu’il nous manque les clés de lecture.

Juger ce film me semble donc, extrêmement présomptueux. Je juge ainsi mes collègues qui se sont permis de le juger, et agit par conséquent de manière présomptueuse à mon tour. Elle est pas belle la vie ?

Mandy, de Panos Cosmatos

Vos avis :

La vérité :

Voilà, on a trouvé un cas de typique de film surestimé par les festivaliers et festivalières. Forcément, un revenge movie ultra gore et totalement barré visuellement qui met en scène Nicolas Cage qui trucide des hippies satanico-chrétiens à l’aide d’une arbalète et d’une hache qu’il a forgée lui-même, le tout sur fond de King Crimson et d’une des dernières bandes sons de feu Jóhann Jóhannsson… C’est parfait pour réveiller tout le monde.

Parce que oui, faut l’avouer, on s’endort beaucoup à Cannes. Y a pas mal de films chiants. Qui sont aussi très bons parfois, mais surtout chiants. Pour rester éveiller, je suis persuadé qu’un paquet de gens tiennent grâce à la coke. Et bah Mandy, c’est un rail de coke inattendu en plein festival. D’un seul coup t’es pleinement éveillé parce que tu regarde Nicolas Cage comparer la taille de sa tronçonneuse avec un méchant bonhomme.

Sauf que voilà, c’est quand même pas si ouf ce film. Oui, certaines séquences sont jouissives. Oui, l’esthétique est irréprochable, cohérente et unique. Sauf que c’est giga long ! Le film aurait pu durer trente minutes de moins et être mille fois plus efficace, et plaisant. Cette version là suffit bien à réveiller un festivalier, mais visionné en dehors du festival tranquillement à Paris, ça reste longuet. Et aussi totalement macho, et un peu con quand même. Mais on retiendra de vraies séquences mythiques au sein du film tout de même, comme la superbe publicité pour le GOBELIN CHEDDAR, dans laquelle un Gobelin vomit du cheddar sur un gosse.

Voilà voilà…

La Reprise Quinzaine ne fait que commencer au Forum des Images ; si vous aussi avez envie de vous sentir supérieurs aux festivaliers et festivalières de Cannes, allez y voir un film ou deux. Et surtout, faîtes l’effort d’être bien pédant et suffisant, prenez exemple sur moi.

Si cet article vous a plu, sachez que Dzibz a aussi proposé des analyses de la Sélection Officielle sans avoir vu les films, simplement en analysant les tweets durant le Festival.

Si vous préférez les analyses plus sérieuses à ce genre d’article débile, vous pouvez relire toute la couverture Cinématraque du Festival, plus d’une cinquantaine d’articles ! 

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