Un Grand voyage vers la nuit de Bi Gan

Un des films les plus attendus cette année à Cannes a été étrangement tenu à l’écart de la compétition officielle : Un grand voyage vers la nuit du très jeune cinéaste chinois Bi Gan. Le cinéma chinois à tendance à se renouveler fréquemment, et les cinéphiles ont pris l’habitude de voir les anciennes têtes du cinéma indépendant se retrouver prises en main par la technocratie de ce que l’on nomme toujours, avec beaucoup d’ironie, le Parti communiste chinois. Il y eut pendant longtemps le règne du cinéma HK, qui avec la rétrocession a fini par rendre les armes. Les grands noms des années 80, 90 ne font plus qu’aujourd’hui que des films qui préfèrent rester sages face aux institutions. Même Johnnie Too s’est retrouvé à réaliser Drug War sous le patronage du pouvoir. L’intrépide Jia Zhangke a été lui-même obligé de s’accommoder du pouvoir et se retrouve aujourd’hui député du Parti.

une errance en forme de road movie

Du coup, les cinéphiles ne s’attachent plus à des cinéastes, et il parfois plus intéressant de découvrir une jeune pousse que de continuer à suivre un maitre. C’est dans ce contexte qu’est arrivé Bi Gan, avec Kaili Blues (2015) une errance en forme de road movie qui a surpris son monde par son audace visuelle. En plus d’être incroyablement cadré et mis en lumière, le premier film de Gan recelait en son sein un plan séquence assez dingue de quarante minutes à travers la campagne chinoise, où l’on voyait la caméra suivre les protagonistes, puis pénétrer dans un village, traverser une rivière pour se retrouver sur l’autre rive du village. Avec les moyens du bord, Bi Gan réussissait à bluffer tout le monde. Un grand voyage vers la nuit se veut une nouvelle tentative, pour ce cinéaste qui se dit toujours amateur, de repousser encore plus loin le champ de ses expérimentations. Le récit importe peu, bien qu’on se doute qu’il s’agit de broder sur un maigre script de polar, on a plus l’impression dans la première partie du film d’être devant une sorte de l’Année dernière à Marienbad (Alain Resnais, 1961), sauf qu’Un grand voyage vers la nuit est bien plus proche de La Soif du Mal (Orson Welles, 1958), par la façon dont il dresse un portrait d’une Chine Ville Prison à travers un plan séquence encore plus étourdissant que celui de Kaili Blues.

D’une longueur de 50 minutes, il inspecte tout les coins de ce camp partant des entrailles de la Terre jusqu’à s’envoler littéralement au-dessus de la ville. La performance est d’autant plus remarquable que s’il s’était déjà confronté aux contraintes techniques du plan séquence, véritable moment de vie, il accentue la magie en utilisant un procédé rare dans ce genre de production : l’utilisation de la 3D. Tout comme d’autres réalisateurs, Bi Gan ne voit pas l’intérêt (pour l’instant) de fabriquer un film entier en trois dimensions, mais il souhaite ici par son utilisation retransmettre l’effet des rêves et surtout de ces moments où l’on se voit en train de voler. Peut-être est ce dû à l’heure matinale et au manque de sommeil, mais on peut lui dire que c’est très réussi. Le film devrait être distribué en plein mois d’août, en France, mais dans une copie 2D. Faisant de la projection cannoise, à l’instar du Livre d’Image de Jean-Luc Godard, un moment unique qu’il sera difficile d’oublier.

Un Grand voyage vers la nuit de Bi Gan, avec Tang Wei, Sylvia Chang, Huang Jue et Lee Chong-Chi. Sortie le 28 aout 2018

Après un parcours scolaire chaotique et pas mal de soirées vidéo bis, je me réfugie à l'université pour y faire grève et bouffer du film. Je m'y passionne pour la critique et l'écriture de scénario. Depuis, je m'efforce de trouver du boulot là où il est question de ciné. Après La Cinémathèque Française et UniversCiné et des collaborations aux Fiches du Cinéma et Culturopoing, je pris goût à l'ivresse du pouvoir, en 2012, en co-fondant Cinématraque. Je collabore également à La 7e Obsession.

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