Un couteau dans le cœur

Sélectionner Un Couteau dans le cœur, second film seulement de Yann Gonzalez, pour la compétition officielle, c’est permettre à une nouvelle génération de cinéastes de l’Hexagone de bénéficier d’un coup de projecteur encore plus puissant qu’une sélection parallèle. Est-ce un hasard que cela tombe sur ce cinéaste que l’on suit depuis ses débuts et surtout Les Rencontres d’Après Minuit ? Ses partis pris artistiques radicaux, mais pouvant fédérer un public, détonnent dans le paysage cinématographique métropolitain. Et pourtant en poursuivant son numéro d’équilibriste entre cinéma pop et rigueur rohmerienne, il fabrique son propre chemin parallèle à d’autres funambules tels que Virgil Vernier ou Clément Cogitore qui explorent une voie où fusionnent des univers qui s’étaient, ici, rarement croisés. La force visuelle et les univers qu’ils construisent vont jusqu’à pousser d’autres cinéastes plus jeunes encore à creuser cette voie d’un autre cinéma. Le dernier en date, Dominique Rocher, a fait appel à la chef opératrice de Virgil Vernier, la monteuse de Cogitore et au directeur artistique de Gonzalez pour proposer un film avec des zombies à l’identité singulière (La nuit a dévoré le monde). Cette même passion pour un cinéma de genre, qui saisit certains cinéastes français qui refusent dans un même mouvement de singer le cinéma d’exploitation US, préférant trouver une identité qui leur est propre, c’est pour le moins réjouissant. Voir Quentin Dupieux et Julie Ducournau à la tête d’un jury du CNC spécifiquement attaché au cinéma, dit, de genre peut également nous donner l’espoir d’une montée en puissance du cinéma transgenre.

Gonzalez cherche la poésie

L’esthétique queer qui a toujours alimenté le cinéma de Yann Gonzalez est une nouvelle fois sublimée dans Un Couteau dans le cœur. Il s’affirme également comme un cinéaste sincèrement touché par le cinéma outrancier qui, fut une époque, pullulait dans les vidéos clubs. Là où la mode est de transformer les nanars en opération marketing pour l’egotrip de stars hollywoodiennes, en laissant par ailleurs les bas instincts des mâles cis hétéros s’exprimer, Gonzalez cherche la poésie qu’il y a dans le cinéma amateur et les films fauchés. De courts en longs métrages il continue à étendre son monde et décide avec son dernier film d’appliquer son univers esthétique au film d’époque : ce moment charnière où les années 70 ont laissé place aux années 80. La fin du punk, le début de la Cold Wave, la fin du LSD et l’arrivée en masse de l’héroïne, où l’exubérance fit un dernier tour de piste avant les ravages des overdoses, du sida et du chômage de masse. Le cinéma fantastique et d’horreur allait connaître une reprise en main par Hollywood après le succès d’Halloween de Carpenter, qui confirmait après La Nuit des Morts Vivants qu’il y avait de quoi se remplir les poches avec les tueurs sanguinaires et les zombies. En marge de ce cinéma d’exploitation, un autre cinéma allait devenir un symbole des changements radicaux qui étaient en train de s’opérer à cette époque : le cinéma pornographique, et le porno gay en particulier.

C’est donc ce milieu que le cinéaste à choisi d’ausculter en sublimant l’outrance et les fragilités. Plus que les autres milieux du cinéma de la marge, le porno gay a été le premier attaqué par la violence de son époque. Sans doute parce que fragilisé et repoussé par les institutions, ce milieu s’est construit en famille. Et c’est une évidence que Yann Gonzalez ne pouvait que se retrouver dans ce cocon plein de stupre. Car le jeune cinéaste ne s’est pas fait tout seul, ni seulement grâce à sa cinéphilie, le cinéma de Yann Gonzalez existe aussi et surtout grâce à sa famille. Il y a son frère, Anthony, qui avec son groupe M83 travaille l’univers sonore des films de Yann. Mais aussi ses deux fidèles acteurs que sont Nicolas Maury (qui réalise ici une nouvelle belle performance) et Kate Morgan, sa muse. Ces deux acteurs indissociables du cinéma de Yann Gonzalez traduisent bien l’importance du corps et de la voix dans son univers. Rien d’étonnant à voir débarquer Éric Cantona dans Les Rencontres d’Après Minuit ou aujourd’hui Vanessa Paradis, qui trouve ici un de ses plus beaux rôles. L’un comme l’autre ont un corps, mais surtout une voix qui en font des objets à filmer uniques. Celle de Paradis a de plus un grain récent dû à l’âge, qui rend la musicalité de sa voix singulière et assimile parfaitement la diction si particulière que le cinéaste demande à ses acteurs d’utiliser. Les choix radicaux défendus par Yann Gonzalez ont sans doute déstabilisé le public cannois, mais s’il y a bien une chose qu’il faut reconnaître à ce festival, c’est de savoir bousculer son spectateur.

Un Couteau dans la Cœur de Yann Gonzalez, avec Vanessa Paradis, Kate Moran, Nicolas Maury. Sortie prochainement.

Après un parcours scolaire chaotique et pas mal de soirées vidéo bis, je me réfugie à l'université pour y faire grève et bouffer du film. Je m'y passionne pour la critique et l'écriture de scénario. Depuis, je m'efforce de trouver du boulot là où il est question de ciné. Après La Cinémathèque Française et UniversCiné et des collaborations aux Fiches du Cinéma et Culturopoing, je pris goût à l'ivresse du pouvoir, en 2012, en co-fondant Cinématraque. Je collabore également à La 7e Obsession.

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  • […] le très beau Les Îles de Yann Gonzalez (qui était en compétition officielle cette année avec Un Couteau dans le cœur, où l’on retrouve d’ailleurs Mandico en tant qu’acteur) ainsi que After School […]

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