Manhattan Stories : le mumblecore toujours aussi has-been !

On devrait pourtant être habitué à force. Et pourtant, on peut encore aujourd’hui se laisser embarquer par un titre et un pitch tous deux prometteurs et trompeurs. Et d’autant plus lorsque le distributeur français prend certaines libertés pour attirer le spectateur dans les salles alors que le film est resté confidentiel dans son pays d’origine, en l’occurrence les États-Unis. Le deuxième long métrage de Dustin Guy Defa en est une parfaite illustration. À l’origine titré Person to person en résonance au court métrage éponyme et à son sujet, la connexion particulière et les relations complexes et souvent maladroites que les gens peuvent entretenir entre eux, celui-ci a été rebaptisé pour sa sortie française Manhattan Stories. Et si le synopsis évoque bien « une journée à Manhattan » et la « connexion » qui existe entre les différents personnages du film, on est surtout attiré par cette dernière mention : « l’énergie de New York ». Sans avoir consulté la fiche imdb et attiré par la promesse de s’immerger pendant 84 min dans la Grosse Pomme avant de la croquer à nouveau en vrai l’été prochain, on s’attend donc à un film enlevé, nerveux, romantique, plein de clichés et de belles images, véritable invitation au voyage pour les amoureux de la mégapole aux multiples visages.

Mais dès le générique, on comprend que quelque chose cloche. Dustin Guy Defa plante le décor. Son décor. Il ne cherche pas à sublimer la ville. Il enchaine au contraire les images neutres : un banc décrépi, une rue anonyme, une boutique sans âme, un éboueur… Nulle trace d’Empire State Builing, Brooklyn Bridge et autres lieux emblématiques. Quand il s’aventure enfin sur un territoire familier, Central Park, il n’en filme que quelques bouts de pelouse et en fait le théâtre d’un meurtre qui n’aura aucune incidence sur l’histoire. Defa s’intéresse plus aux gens qu’aux lieux. On pourrait être dans n’importe quelle bourgade de l’Amérique profonde, voire de la Corrèze ! Mais ça, on ne le savait pas avant de rentrer dans la salle. Nous, on est venu pour New York !

Nous, on est venu pour New York !

Cette déception évacuée, on se dit qu’on sera au moins emporté par « l’énergie » des personnages principaux. Sauf que dans son film choral, Defa met en scène des New Yorkais désabusés, dépassés, fatigués, tourmentés, par leur sexualité, leurs — mauvais — choix. Des gens normaux, des losers, des paumés, des sans-grades, qui cherchent leur place dans la société et parfois dans le cœur de leur partenaire. Le spectateur est invité à les suivre sur une journée. 24 heures pendant lesquelles certains vont devoir prendre des décisions cruciales, du moins à leur niveau, et se voir sous un jour nouveau. Le tissu narratif repose sur cinq histoires individuelles distinctes, mais là où Defa surprend, c’est dans l’absence d’interaction entre les personnages principaux. On s’attend à les voir inévitablement se croiser au détour d’une rue ou dans un magasin avant la fin du film. Mais le jeune metteur en scène a choisi de les traiter à distance sans aucune réelle connexion entre eux. Un choix audacieux tout comme le seul moment de « bravoure » et la seule idée originale du long métrage : une « poursuite » en vélo dans les rues de New York entre deux sympathiques losers, dont l’un a été escroqué par l’autre, qui prête à sourire tant on est loin du rythme endiablé du Tour de France ou de « Premium Crush ».

Manhattan Stories s’inscrit dans la veine du petit film indépendant et fauché, tourné en 16 mm, avec la volonté affichée de recréer l’atmosphère des années 70. Un film léger, parsemé de rares moments comiques qui tentent de relever un ensemble assez fade et sans énergie, malgré la tendresse évidente de Defa pour ses personnages et ses acteurs. Hormis Michael Cera, seule vraie « star » du film, le casting se résume à une succession de têtes vaguement connues, actrices et acteurs de série — Brian Tyree Henry, a. k. a Paper Boi d’Atlanta ou encore Abbi Jacobson de Broad City —. L’un des frères Safdie, Benny, passe en coup de vent, tandis que Philip Baker Hall, acteur fétiche de Paul Thomas Anderson, apporte pour quelques minutes son humanité et sa mélancolie. Mais la vraie révélation et l’un des rares du film à réellement toucher le spectateur par sa candeur et son authenticité reste Bene Coopersmith, acteur occasionnel, vendeur de disque à Brooklyn, menuisier à ses heures, au charisme particulier selon son réalisateur. À lui seul, il aurait pu (dû ?) être le sujet du film. À New York ou ailleurs. Au moins, on n’aurait pas été trompé par la marchandise.

Manhattan Stories, de Dustin Guy Defa avec Michael Cera, Brian Tyree Henry, Abbi Jacobson, Benny Safdie, Philip Baker Hall, Bene Coopersmith.  En salle le 16 mai

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