BlacKkKlansman : Spike Lee fonce dans le tas !

En apprenant que Roma d’Alfonso Cuaron était au cœur d’une bataille stratégique entre Netflix et Le Festival de Cannes, les cinéphiles étaient un peu circonspects face à la volonté du cinéaste de sacrifier une sortie salle pour son film tourné en 70 mm. Comment profiter de l’œuvre dans toute sa splendeur s’il ne connaît comme moyen de diffusion qu’un écran d’un smartphone ? On a donc fait notre deuil de voir des films comme Roma ou le dernier Scorsese, The Irishman sur grand écran. Il est par contre étonnant de voir débouler sur la croisette le dernier film de Spike Lee, qui est lui un habitué de Netflix : documentaires, séries, films, on peut découvrir l’artiste en le prenant sous tous les angles. On est encore plus surpris de voir son dernier film BlacKkKlansman, qui tente de mettre en image l’histoire vraie de l’infiltration du Ku Klux Klan par deux flics : l’un noir, l’autre juif.

le souci de BlackKklansman est le même que les comédies françaises

Disons le haut et fort, Spike Lee est toujours aussi efficace dans l’écriture comique, en télescopant, ici, deux époques : la fin des années 70 avec le repositionnement stratégique de la communication de l’« Organisation » par la volonté d’un homme, David Duke ; et aujourd’hui, après la montée en puissance de Donald Trump. Une grande partie des dialogues se jouent des époques, et donne à l’ensemble du métrage une véritable dimension comique qu’il faut souligner. Le problème provient des choix de cadrage et de montage qui renvoient au petit écran. Tout le souci de BlacKkKlansman est le même que les comédies françaises : c’est formaté pour le petit écran, voire ici le tout petit écran du smartphone. Quand Kechiche réalise pratiquement tout son film avec des gros plans, pour La Vie d’Adèle, c’est pour scruter les secrétions corporelles, faire déborder la chair sur tout l’écran de cinéma. Lorsqu’Hitchcock tournait pour la télévision, il expérimentait tout autant que pour le cinéma et se permettait parfois de fusionner ces découvertes pour tout type d’écrans, donnant à ses créations télévisuelles une touche de prestige, et d’efficacité à ses derniers films de cinéma. Spielberg est aujourd’hui le seul héritier la méthode Hitchcokienne. Rien d’étonnant, dès lors, que le Golden Boy n’est guère enchanté de croiser à la cérémonie des Oscars des films pensés pour Netflix. Sans remettre en question la qualité artistique de ces œuvres, ce sont juste des films de télévision. BlacKkKlansman est un parfait représentant de ces téléfilms dont on sait qu’ils ont bien plus de chance de fonctionner sur petit écran. Gros plan, plan rapproché taille, champ contre-champ, tout ça passe très bien sur sa tablette, mais donne l’impression d’une paresse artistique dès lors que le tout est projeté sur grand écran.

Du coup, l’on se demande si la sélection de cette sympathique comédie en compétition n’est pas un moyen de ne pas fermer la porte définitivement à Netflix. Le question reste posée. On pourrait s’arrêter là. Mais BlacKkKlansman est un film de Spike Lee et un film de Spike Lee qui ne prend pas sa batte de baseball pour taper sur le spectateur n’est pas tout à fait un film de Spike Lee. Là-dessus ce nouvel opus à sa filmographie est un beau spécimen. Après avoir souligné la victoire des deux agents gouvernementaux, après l’arrestation d’éléments terroristes du KKK, et avoir repéré sa présence aux seins des institutions gouvernementales, Spike Lee décide, comme si l’on n’avait pas compris le message, de finir son film par des vidéos Youtube mettant en valeur la montée des organisations paralimitaires fascistes et nazies aux USA et leur récupération politique par Donald Trump. Cela aurait pu s’arrêter là dans le genre, mais Lee enfonce encore le clou et oblige ses spectateurs à voir sur grand écran l’attentat fasciste de Charlottesville où un suprémaciste blanc à décidé d’utiliser sa voiture pour foncer sur une manif antifascite, tuant Heather D. Heyer, une assistante juridique de 32 ans. La méthode est contestable, d’autant qu’on a pas besoin de Spike Lee pour savoir que la montée du fascisme aux USA, en Amérique du Sud, ou en Europe n’a rien de drôle. Même si en rire, paradoxalement, ne fait pas de mal.

BlackKklansman de Spike Lee, avec John David Washington, Adam Driver, Corey Hawkins, Topher Grace, Laura Harrier. Sortie prochainement.

Après un parcours scolaire chaotique et pas mal de soirées vidéo bis, je me réfugie à l'université pour y faire grève et bouffer du film. Je m'y passionne pour la critique et l'écriture de scénario. Depuis, je m'efforce de trouver du boulot là où il est question de ciné. Après La Cinémathèque Française et UniversCiné et des collaborations aux Fiches du Cinéma et Culturopoing, je pris goût à l'ivresse du pouvoir, en 2012, en co-fondant Cinématraque. Je collabore également à La 7e Obsession.

1 Comment

  • […] l’accent sur le politique, qu’il concerne le sujet des films primés (Une affaire de famille, BlacKkKlansman, Capharnaüm) ou ceux qui les font (Spike Lee et surtout Jafar Panahi). Si l’on veut appliquer ce […]

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