Senses : Quatre filles et un spleen

On vous parlait il y a quelques jours de la sérialisation des blockbusters avec Infinity War. Et voilà que sort sur les écrans ce qui est présenté sur les affiches promotionnelles comme un « film-série », à savoir Senses. En effet, le distributeur a décidé de découper le film en trois morceaux et de les sortir à une semaine d’intervalle au cinéma. (Episode 1 et 2, le 2 mai, 3 et 4 le 9 mai et épisode 5, le 16 mai).  Cette idée est pour le moins surprenante, nous ne parierons pas sur la volonté des spectateurs de sortir trois fois le portefeuille, et risquée, espérons que tous ceux qui rentrent dans la salle sont bien au courant de cette décision au risque d’interrogations justifiées… D’autant plus que ce découpage ne répond à aucune logique inhérente au film. Non, Senses n’est pas une série, ou un film-série, encore moins une série-film ou n’importe quelle autre invention marketing. Il’ s’agit d’un film de 5h17. D’un film merveilleux de 5h17.

Quatre amies japonaises (trois mariées, une divorcée) s’interrogent sur leur parcours  et sur ce qu’il leur reste à vivre. Au fil des moments qu’elles passent ensemble, elles découvrent de nouvelles facettes de leur personnalité respective, alors qu’elles pensaient si bien se connaître. Tout commence par l’annonce de Jun sur sa demande de divorce. Ses amies, surprises, finissent par se questionner fatalement, en miroir, sur leurs propres décisions et tout commence à se fissurer.

Hamaguchi filme avec une douceur infinie cette recherche brusque et soudaine de bonheur et de liberté pour ces femmes jusqu’alors coincées dans des rôles qui ne leur conviennent pas. Le film surprend par la précision et la transparence avec laquelle il analyse les sentiments de ses héroïnes. On a l’habitude d’un cinéma japonais moins loquace et plus sobre émotionnellement. On parle beaucoup dans Senses et on parle de choses cruciales. Les quatre femmes semblent crever en permanence un abcès qui les bloquait. En se livrant et en s’exprimant sur ce qu’elles ressentent, elles donnent au spectateur un bout de leur pscyhé. Difficile alors de ne pas être en empathie, d’autant plus que la mise en scène sobre mais élégante d’Hamaguchi contraste avec la force brute et cruelle des discussions. On ne sort pas de ce film avec la joie de vivre au coeur. Car malgré l’énergie qui se dégage des personnages, c’est un constat amer sur le couple que dresse Hamaguchi. Les hommes n’ont d’ailleurs pas le beau rôle, et peinent à réellement exister et c’est tant mieux tant les quatre actrices crévent l’écran.

Le cinéaste se permet quelques audaces. Ainsi, la lecture publique par une écrivaine à la voix monocorde d’une nouvelle quasiment in extenso donne lieu à un incroyable moment de cinéma, car le réalisateur est assez confiant en lui-même et en son sujet pour laisser le spectateur seul face à la lectrice. Entre regards caméras, dialogues intimistes et scènes qui s’étirent, le cinéaste nous plonge au coeur des émotions de ses personnages. Il y a beaucoup de Nouvelle Vague française dans le regard de Hamaguchi, impossible de ne pas penser à Rohmer. On est d’autant plus impatient de voir ce que le réalisateur proposera à Cannes (il est sélectionné pour Asako), qui lui donnera peut-être enfin la reconnaissance du public français. Nos reporters sur place vous donneront très bientôt leur avis, donc restez connectés !

Senses, Ryusuke Hamaguchi, avec Sachie Tanaka, Hazuki Kikuchi, Maiko Mihara et Rira Kawamura . En salles le 2 mai. Et le 9 mai aussi. Sans oublier le 16 mai.

Ouvert à la discussion et tolérant, je ne pense pas détenir la vérité sur les films que je critique. Il se trouve seulement que j'ai meilleur goût que vous. Quand je ne regarde pas des films, je lis des comics parce que rêve d'être Peter Parker. Je me mue tous les mois en critique littéraire dans un podcast : "Des Mots et Débats".

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