Le Livre d’Image : Brûlons les livres !

Il y a quelques jours les amis de Monsieur Coupat — qui contrôlent la revue web Lundi Matin — ont diffusé un court-métrage en défense, entre autres, de la Zone d’Autonomie à Défendre de Notre Dame des Landes. L’objet a été attribué prétendument à Jean-Luc Godard. Si ses proches et son attaché de presse ont démenti que l’auteur du Mépris était à l’origine du ciné tract, il a également fait débat dans nos rangs. Des journalistes de grands médias sûrs de leur fait ont également partagé ce qui s’est avéré un pastiche, décidément réussi. Même chez les plus jeunes cinéphiles biberonnés aux twitcritics, la figure du maître continue d’exercer une certaine fascination et l’objet délictueux a donné l’occasion de débattre sur le cas Godard. Le Livre d’Image, 19e film de Jean-Luc Godard à se retrouver sur la croisette (pour 8 films seulement en compétition officielle et une seule récompense pour Adieu au Langage) ne pouvait rêver plus belle campagne marketing pour son grand retour.

Qu’est-ce que Le Livre d’Image ? Difficile d’y répondre tellement, une nouvelle fois, la pièce est conséquente. Il fallait s’y attendre à l’image d’Histoire(s) du Cinéma et d’une partie de ses derniers films, il s’agit ici tout d’abord d’un essai filmique, où le cinéaste pétrit les images souvenirs et les mots qui lui donne matière à réflexion. Si Vent d’Ouest, le fameux court-métrage qui a bousculé le temps d’une nuit les réseaux sociaux a pu se faire passer pour un faux comme moment du vrai, c’est qu’il rappelait que le cinéaste a toujours cherché à se créer l’image d’un éternel révolté. Quoi qu’on en pense, Le Livre d’Image va en déconcerter plus d’un pour sa vision radicale d’un avenir où il serait, sans doute, nécessaire de se débarrasser du livre. C’est paradoxal pour un auteur qui a toujours aimé filmer les livres, les voir passer de mains en mains et pour finir par coller les mots des autres, sur les images d’autres encore. Mais, le livre, finalement qu’est-ce que cela nous a apporté ? Une sacralisation de l’écriture : la toute-puissance des religions des livres qui ont façonné une grande partie des sociétés humaines. La croyance en ces textes religieux et la façon dont comme le dit le réalisateur les « criminels sanguinaires » (ces hommes qui ne veulent plus être des dieux, mais se satisfont lamentablement de la jouissance du pouvoir) utilisent la foi de leurs subordonnés dans les livres n’ont apporté que meurtres et génocides, guerres et attentats.

un livre peut faire trembler le pouvoir

Les amis de Monsieur Coupat le savent : un livre peut faire trembler le pouvoir. En 2008, le gang des criminels sanguinaires en France a créé une fiction pour interpeller des étudiants, pousser la main armée du pouvoir à utiliser des armes de guerre contre des intellectuels. Il y eut même un travail d’intoxication médiatique pour utiliser cette force et chercher à terroriser la population : « l’ultra gauche déraille » est resté célèbre. Mathieu Burnel, Julien Coupat, Yldune Levy étaient bien plus considérés comme terroristes parce qu’ils étaient derrière l’écriture anonyme de l’Insurrection qui vient que pour d’autres raisons. En 2008, en France, il était possible de se retrouver en prison, d’avoir sa vie brisée, parce qu’on était l’auteur d’un livre. Les méthodes utilisées contre « le groupe Tarnac » ont, depuis, été généralisées grâce notamment aux lois antiterroristes. Il y a quelques jours, des jeunes gens mobilisés contre la loi ORE ont tenté d’intervenir au Théâtre de l’Odéon qui commémorait les 50 ans de mai 68, ils ont la surprise de voir débarquer les forces de police avec des fusils d’assaut. Le 1er mai 2018, ce sont 400 personnes qui ont été arrêtées lors de la manifestation traditionnelle pour fêter la solidarité des classes laborieuses. 200 ont été libérés deux heures après, 100 personnes ont passé 46 h en garde à vue puis libérées à cause l’impossibilité de motiver leur arrestation et leur placement en garde à vue. Aujourd’hui, on sait juste que seules sept personnes ont été déférées devant la justice, et une seule a été condamnée. La violence de l’attaque du pouvoir est à mettre sur le compte de l’importance du moment : appelés par les syndicats, les manifestants étaient ce jour-là tout aussi nombreux que le cortège syndical à se présenter dans le cortège de tête. Le débordement souhaité par les amis de Julien Coupat commençait à prendre forme.

Le fameux Julien Coupat, prétendument du Comité Invisible, qui a terrifié deux gouvernements (Sarkozy/Hollande), alors qu’en fait « l’Insurrection qui vient » a été écrit par Mathieu Burnel…

Le livre est dangereux lorsqu’il est utilisé par le pouvoir, le livre est dangereux lorsqu’il est utilisé contre le pouvoir. Peut-on encore se libérer des criminels sanguinaires à travers le livre, à travers l’écrit. La chose se complique en effet, parce qu’à l’heure du net où le cinéaste puise une partie de ses images, tout est enregistré et tout peut être utilisé un jour où l’autre contre chacun d’entre nous. L’idée même de le savoir joue comme une prison mentale, nombreux sont ceux qui ont cessé d’émettre un avis d’importance sur internet. Les militants prennent de plus en plus l’habitude de ne plus écrire pour préparer une action d’importance. Le Festival de Cannes, cette année, a été vu comme la mise en avant d’œuvres censurées ou de cinéastes privés de liberté dans leurs pays. Le Livre d’Image, va beaucoup plus loin, puisque sa charge contre les criminels sanguinaires, le pouvoir sans tête qui s’est imposé grâce aux livres sacrés, est une charge mondiale. Ce n’est pas le pouvoir iranien, le pouvoir russe, ou le pouvoir kenyan le problème. La censure et la liberté de pensée sont en danger un peu partout sur la planète, et l’écrit sous sa forme livre est un outil dangereux dans toutes les mains. On se doute, que la réflexion paradoxale de Jean Luc Godard le pousse à espérer que le livre soit toujours dans les mains de révoltés, plutôt que dans celles des criminels sanguinaires.

Alors que faire ? Le cinéaste ne donne pas de réponses, mais quant à sa réflexion contre cet objet empoisonné qu’est le livre, on peut constater le regard du cinéaste sur l’enfance. Dans les vidéos qu’il a trouvés sur le net, se trouvent, en effet, régulièrement des enfants. Fréquemment l’ont voit apparaitre des « études américaines » évoquant la lente désaffection de la jeunesse pour les livres. À une époque où l’objet livre est devenu dangereux, où l’écrit est suspect… pourrait ont avoir le droit d’espérer grâce en partie à un renouveau de la tradition orale, où le savoir se partage non plus à travers le texte, mais à travers la voix et pourquoi pas grâce à un autre langage, celui de l’image ? Rappelons-nous que le cinéaste François Truffaut, proche de Godard, très attaché, lui aussi au livre a réalisé une belle adaptation de Fahrenheit 451 (dont le Festival de Cannes a, comme par hasard, programmé cette année la dernière adaptation télévisuelle par HBO), où des groupes de lecteurs pourchassés par le pouvoir, tentaient de conserver le savoir des livres en apprenant par cœur leur contenu. Même sacralisé, le livre reste un support qui ne contient pas l’essentiel : l’humanité créatrice du savoir. Et celle-ci survivra au livre.

Le Livre d’Image, de Jean-Luc Godard. 1h25. Prochainement en salles.

Après un parcours scolaire chaotique et pas mal de soirées vidéo bis, je me réfugie à l'université pour y faire grève et bouffer du film. Je m'y passionne pour la critique et l'écriture de scénario. Depuis, je m'efforce de trouver du boulot là où il est question de ciné. Après La Cinémathèque Française et UniversCiné et des collaborations aux Fiches du Cinéma et Culturopoing, je pris goût à l'ivresse du pouvoir, en 2012, en co-fondant Cinématraque. Je collabore également à La 7e Obsession.

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