Yomeddine : AB Shawky, un cinéaste à surveiller

Abu Bakr Shawky arrive avec son premier long-métrage sur la scène internationale par la grande porte : la sélection officielle au Festival de Cannes pour concourir à la Palme d’Or. Ce n’est pas un accident, mais plutôt un regain d’intérêt pour l’Afrique qui voit naître une nouvelle génération de cinéastes sur ce continent : Idrissa Ouédraogo, Gaston Kaboré (Burkina Fasso), Souleymane Cissé (Mali), Paulin Soumanou Vieyra (Bénin), Henri Duparc (Côte d’Ivoire), Newton Aduaka (Niger), Mahamat Saleh Haroun (Tchad), Mohammed Lakhdar-Hamina (Algérie), Jean-Pierre Bekolo (Cameroun) ou bien Ousmane Sembène et Djibril Diop Mambéty (Sénégal), oncle de Mati Diop, actrice et réalisatrice qui se taille une petite réputation dans les cercles de la cinéphilie parigote. Les cinéastes africains ayant marqué le septième art, s’ils sont rarement mis en avant, sont pourtant nombreux. C’est tout à l’honneur du Festival de Cannes d’avoir fait en sorte de donner à beaucoup d’entre eux une couverture internationale en les sélectionnant régulièrement.

Toujours est-il qu’aujourd’hui semble se dessiner une sorte de nouvelle vague du cinéma africain, qui pourrait avoir comme fil d’Ariane une prise de distance vis-à-vis des anciennes puissances coloniales et une envie de métissage culturel. Si Le Challat de Tunis avait été remarqué à Cannes, Kaouther Ben Hania (Tunisie) s’est vraiment affirmée avec La Belle et la Meute. Mais cette démarche s’effectue parfois à l’écart de Cannes, à l’exemple d’un autre film égyptien qui avait marqué l’année cinéma 2017, Le Caire Confidentiel. Devant Yomeddine, on se prend d’ailleurs à penser à ce dernier. Non pour leur sujet évidemment, mais à cause des origines égyptiennes de leurs auteurs et de leur fascination pour le cinéma populaire international dont les grandes lignes ont été définies par le grand Satan Hollywood. On n’est forcément pas du tout surpris d’apprendre que Tarik Saleh et Abu Bakr Shawky partage un certain métissage : là où le premier est aussi suédois, l’autre est également autrichien. Les deux portent fièrement l’Égypte dans leur cœur, et les deux ont décidé de retourner à leurs racines et leur consacrer un film de fiction, influencés fortement par le cinéma états-unien.

Rafiki que l’on trouve sélectionné à Un Certain Regard est également à la croisée des chemins, cela se ressentait dans une certaine recherche visuelle, le tout donnant aussi un arrière goût de film étatsunien indépendant qui rendait l’ensemble assez inoffensif (il est tout de même dommage de voir son film interdit de projection dans son pays et de risquer la prison pour avoir réalisé un film typiquement Sundance). Yomeddine, bien qu’il ne soit pas sans défaut, arrive à éviter cet écueil. Le film est modeste dans sa construction en road movie, mais aussi dans sa volonté de se concentrer uniquement sur deux personnages charismatiques. Pour arriver à convaincre de la profondeur humaniste de son Yomeddine, le cinéaste s’est aussi reposé sur deux films majeurs du 7e art qui sont, quand on réalise un premier film, des marqueurs importants : The Kid de Charlie Chaplin et Le Voleur de Bicyclette de Vittorio De Sica. Difficile de ne pas penser à ces deux œuvres charnières devant la belle relation qui se noue entre Beshay et Obama. Deux chefs-d’œuvre qui ont cherché à trouver de la beauté là où il n’y avait que la cruauté et le désespoir. Ce qui frappe devant Yomeddine, c’est qu’à l’instar de ses modèles, il n’y a pas un regard cynique sur le monde, bien au contraire. C’est sans doute parce qu’il ne s’agit pas d’un film sans espoir qu’il a retenu l’attention des sélectionneurs.

Ce refus du misérabilisme et du cynisme, on le doit aussi au travail d’acteur de Rady Gamal, qui doit composer avec les stigmates de sa maladie lui ayant rongé une partie du corps et son visage. Il n’y a pas chez AB Shawky une attirance vis à vis de la « monstruosité » comme il en existe chez David Lynch, ni une envie de creuser la chair comme chez Cronenberg. Bien qu’il soit difficile de ne pas penser à Elephant Man, comme lors d’une scène particulière dans un train, Shawky filme ici l’homme composant avec un handicap plus social que physique. Lorsque Beshay se trouvera par hasard devant une monstrueuse parade, Shawky prendra le parti d’y voir l’humanité qui se dégage des parias, plutôt que d’aller dans le sens convenu d’aujourd’hui: celui de voir dans les éclopés de la vie, des humains comme les autres capables du pire comme du meilleur, surtout du pire. Bien évidemment, comme beaucoup trop de premier films, il cède (surtout vers la fin) à des maladresses visuelles (des ralentis sans intérêt) et des fautes de goût dans la narration (des flashbacks inutiles) mais cependant on reste admiratif par la capacité d’AB Shawky à créer des formes: l’arrivée de la belle mère du héros, sur la tombe de sa fille restera probablement une des plus belles scènes du festival.

Yomeddine, d’AB Shawky, avec Rady Gamal et Ahmed Abdelhafiz. 2018.

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