Irreplaceable You : Un seul être vous manque…

Le coup de force marketing de The Cloverfield Paradox (maquiller sous une sortie Blitzkrieg un film raté dans les grandes largeurs en profitant de l’énorme appel d’air du Super Bowl, quelle maestria !) nous avait laissé sur la confirmation que Netflix, porté par son ambition disruptive (#StartUpNation) quant à la consommation des biens culturels, avait un coup d’avance sur la concurrence en la matière. Et voilà que deux semaines plus tard, la firme de Reed Hastings se prend à balancer son mélo américain de la Saint-Valentin un 16 février. On veut bien rejoindre l’avis de ceux qui pensent que de toute façon c’est qu’une fête commerciale, mais cet étrange retard avait de quoi nous interpeller.

Il nous fallut donc prendre notre mal et nos petits cœurs d’artichaut en patience et attendre pour découvrir, ce vendredi 16 février donc, Irreplaceable You, premier long-métrage de Stephanie Laing. Résolument étiquetée HBO, cette productrice créditée notamment au générique de Veep, Vice Principals ou Eastbound and Down passait donc derrière la caméra avec la tâche de nous sortir le petit mélo de février pour ceux qui aiment l’amour, le grand, l’intense, celui avec des gens beaux, riches, avec des apparts spacieux à la décoration nordique et des bonnets tricotés main. Reste ensuite l’axiome à suivre : si vous faites une comédie, les deux survivent ; si vous faites un mélo, l’un des deux meurt à la fin.

Irreplaceable You est donc un mélo. Avant de monter sur vos grands chevaux, calmez-vous tout de suite : ce n’est pas un spoiler. C’est même le premier plan du film : un élégant (au sens prestige, serious business) plan aérien morcelé, avec notes de piano et discours sur l’existence décanté par la voix ouateuse et délicate de Gugu Mbatha-Raw, qui se termine sur une tombe du nom qu’on devine rapidement être celle de l’héroïne du film. Comprenez : vous êtes dans un mélo, ne vous inquiétez pas, vous allez chialer.

Un film qui ne s’autorise aucun écart ni aucune sortie de route

Irreplaceable You navigue dans ce petit monde des romances glamour mais pas trop, où tout est fait pour mettre nos glandes lacrymales sur un petit couffin de soie en attendant de les faire exploser. Un monde ouaté et confortable où l’on peut entendre Christopher Walken balancer que Gugu a le cul plat sans coup férir et où les gens sont toujours charmants même quand ils vomissent dans l’évier. Un monde constitué jusqu’au plus petit de ses figurants de têtes déjà connues et croisées quelque part pour nous rappeler des bons souvenirs. Si vous trouvez que j’exagère, voici la liste à peu près complète des gens qu’on peut croiser en seulement 1h36 de film :

_Michael Huisman de Game of Thrones (si vous ne le reconnaissez pas c’est normal, car 99% de son charisme est situé dans la barbe qu’il a rasée pour les besoins du film)

_Kate McKinnon du Saturday Night Live

_Le Yellow King de True Detective

_Timothy « Jonah Ryan » Simmons de Veep

_Alanna Masterson de The Walking Dead

_Claire Holt de plein de shows de la CW

_Brian Tyree Henry d’Atlanta

_Gayle Rankin de GLOW

_Jackie Weaver d’Animal Kingdom

_Steve Coogan de… vraiment, j’ai besoin de vous présenter Steve Coogan ?

_Christopher Walken de Hairspray

Même dans ses épreuves, ses moments de douleur et de deuil, Irreplaceable You s’avance comme un pyrobate à qui on aurait remplacé les braises par un revêtement capitonné. Impeccablement calibré pour nous faire pleurer aux instants A, B et C traditionnels, il ne s’autorise aucun écart ni aucune sortie de route et remplit son cahier des charges méticuleusement. Ayant éventé son dénouement dès ses premiers instants, Irreplaceable You opère donc par le trop-plein, débordant constamment de sous-intrigues, de relations annexes, au risque qu’on ne s’attache au final à pas grand monde là-dedans (à l’exception d’un Christopher Walken qu’on est enfin content de voir dans un truc à peu près regardable ces temps-ci). On se pose devant non pas pour ses révolutions narratives mais pour voir des gens beaux qui pleurent et qui s’embrassent pour nous rendre jaloux, comme un roller coaster de Disneyland dont on connaît le moindre virage, mais qu’on continue à faire pour lever les bras et faire des doigts sur la photo vendue quinze balles à la sortie. C’est à la fois assez nul parce que terriblement mécanique, et charmant parce que porté par trop de gens de talent pour qu’on déteste totalement le résultat.

Moins un film qu’une déclaration d’intention

Mais alors me direz-vous (et franchement je serais vexé qu’on n’y pensiez pas à ce moment-ci de votre lecture), pourquoi pondre un papier sur un film au fond très oubliable ? Il s’agit en réalité d’une question de timing. Évidemment parce que c’est un film romantique tire-larmes qui tombe en pleine semaine de Saint-Valentin (deux jours trop tard, mais quand même). Mais surtout parce qu’il tombe en pleine ascension de son actrice principale. Et que non content d’être un véhicule au service intégral de son héroïne, le film s’insère dans une véritable stratégie de mise en avant du lien très étroit qui lie l’actrice britannique à la plateforme de SVOD. Irreplaceable You débarque à peine dix jours après The Cloverfield Paradox, film choral dont elle s’accaparait progressivement le rôle-titre à grands coups de concours de « qui qui sera la plus parfaite ? » avec Elizabeth Debicki (seul véritable intérêt de suivre ce nanar spatial involontairement comique, merci Chris O’Dowd, my man).

Gugu Mbatha-Raw fut révélée aux États-Unis par Beyond the Lights. On a pu certes l’apercevoir dans Belle, drame historique en beaux costumes un peu gneugneu (avec Sarah Gadon, autre magnifique blonde diaphane), dans Jupiter Ascending, dans Miss Sloane, mais aussi malheureusement dans un paquet de films assez oubliables voire carrément dégueu (Seul contre tous, Free State of Jones, La belle et la bête version Bill Condon). Mais le regard de biche et la dégaine de parfaite working girl de Gugu restent encore aujourd’hui associés, et sans doute pour longtemps, à San Junipero. L’opus romanticus de la création de Black Mirror, déflagration pop qui hante encore comme jamais l’imaginaire collectif aujourd’hui, n’a pas uniquement élevé la Britannique au pinacle de la romcom (encore une fois, face à une superbe blonde au teint pâle, Mackenzie Davis, tiens). Elle a pavé la route qui nous amène à demander si Gugu Mbatha-Raw n’est pas en train de devenir la première véritable star principalement labellisée Netflix.

Si la plateforme de SVOD a certes fait un pas de géant dans le milieu de la production cinématographique et audiovisuelle de l’autre côté de l’Atlantique, peut-on pour autant considérer qu’elle a contribué à révéler des stars depuis ses débuts dans la production de contenus originaux ? Plutôt connue pour sa propension à s’offrir des renforts prestigieux (Kevin Spacey à ses débuts avant l’affaire qu’on connaît, Adam Sandler quand on y croyait moyen, Martin Scorsese maintenant qu’ils ont l’argent pour), Netflix n’a jamais vraiment été perçue comme une pépinière de talents, du moins en ce qui concerne son offre cinéma. Ses révélations sont encore pour l’instant généralement circonscrites à une seule œuvre (Millie Bobby Brown de Stranger Things, les acteurs des séries Marvel…). Et les quelques noms qui semblent véritablement s’inscrire dans une logique de long terme sont souvent de vieilles connaissances (Will Arnett, amené par le revival d’Arrested Development, puis fidélisé par Bojack Horseman et Flaked), généralement cantonnées aux niches de la production indépendante (Macon Blair ou le frères Duplass).

À défaut de bousculer nos convictions, Irreplaceable You offre à réfléchir la possibilité d’une étape supplémentaire de la stratégie Netflix. Maintenant que la plateforme a créé ses propres licences et ses propres locomotives, il est temps pour elle de créer ses propres stars. Le film est non seulement un véhicule pour sa star, qui en est de toutes les scènes et quasiment tous les plans, mais sa sortie a même donné lieu à une campagne sur les réseaux sociaux avec la création d’un « Gugu Mbatha-Raw Appreciation Day », assorti de la création d’un compte Twitter, Strong Black Lead, visant à mettre en valeur les projets par des figures noires proéminentes de l’entertainment hollywoodien.

Tout cela pour dire qu’alors que la plateforme de SVOD se voit souvent reprocher entre autres son absence de vision dans son offre de films originaux (et c’est pas les premiers retours du Mute de Duncan Jones, sorti la semaine suivante, qui lèveront le doute), ce genre de petits signes et de petits films inaperçus marquent un phénomène nouveau qu’il conviendra de suivre dans le futur. En construisant ainsi une logique qui dépasse le simple stade de l’épiphénomène, on peut y voir un peu de continuité, une continuité qui pourrait s’avérer séduisante pour certains jeunes talents qui pourraient s’y révéler, portés par la machine à hype perpétuelle. N’est-ce pas là en partie la marque d’un studio majeur de l’industrie ?

Irreplaceable You de Stephanie Laing avec Gugu Mbatha-Raw, Michael Huisman et Christopher Walken, disponible sur Netflix.

Hubert Bonisseur de la Bath de la critique française, ma plume a la finesse d'un klug aux marrons de Monsieur Preskovic. J'aime Bill Murray plus que de raison. Par contre, j'aime pas trop les voleurs et les fils de pute. Je suis là parce que je connais l'ouvreuse. J'officie aussi sur le site de Première parce que ça sonne bien sur un CV.

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