Un jour ça ira : Djibi Diakathé, une révélation

Dernière partie de notre entretien avec les frères Zambeaux, ils reviennent pour nous sur la difficulté de construire des personnages dans une situation précaire et sur leur rencontre avec Djibi Diakathé, enfant charismatique, qui a bousculé leur idée de départ.

un gamin qui savait tenir un discours tout à fait cohérent

Comment avez vous construit vos personnages, à quel moment avez-vous décidé de suivre untel plutôt qu’un autre ?

Stan :

Par coup de cœur. Moi, cela m’avait toujours branché les gosses, c’était un lieu débordant de gosses, mais on avait peur que seuls, ils ne puissent pas forcement tenir le propos pour un film entier, et puis avec la fragilité du lieu, il fallait partir vite. Il faut du temps pour construire, encore plus avec des enfants. En étant en banlieue on avait rencontré tous les gamins, on les voyait au quotidien, on les voyait grandir, on s’est rapproché d’eux.

On en avait localisé pas mal, il n’en manquait peut être qu’un qui puisse tenir le discours et celui là c’est Djibi, les six derniers mois. Il y a eu tout de suite un coup de cœur, parce que c’était un gamin qui savait tenir un discours tout à fait cohérent. Et il y avait une autre gamine, qui s’appelait Ange, qui était un personnage secondaire. Elle avait plus de mal avec la parole, parce qu’elle était plus timide, on avait plus de mal à la comprendre. Alors elle a trouvé son créneau : c’était la musique. Et c’est très bien comme ça.

Djibi est arrivé, enfant responsable de sa mère, la regardant avec ses yeux de gamin, l’appelant « ma princesse » et l’assumant, alors qu’un gamin de cet âge en aurait honte, lui non. Il avait fait du théâtre, il avait une soif d’apprendre qui était énorme. C’était un gamin originaire du Sénégal, mais qui ne connaissait rien du Sénégal, pour lui quand tu lui demandais son pays : c’était Paris, le 19e. Et en même temps c’était le seul gamin issu de l’Afrique subsaharienne qui était un enfant unique, donc qui était exactement comme les petits blancs du quartier (le 8e arrondissement). Et puis il y avait quelque chose de très beau sur le langage : lui comprend le bambara mais n’en parle pas un mot, sa mère comprend le français sans pouvoir le parler. Donc les deux parlent une langue différente, mais en se comprenant parfaitement. Ils avaient tellement été compagnons de galère qu’ils débordaient d’amour l’un et l’autre.

Djibi était entre le monde des enfants et celui des adultes. Il fédérait toute la bande des gosses et en même temps il était très aimé par les grands, par les travailleurs sociaux. Et il arrivait à glisser entre tous ces univers. Donc c’était un fil, un fil pour le film, et en dehors du film c’était un personnage qu’on avait envie de regarder, de continuer à suivre, de voir grandir. Et c’est devenu un proche, je dirais, pas un ami, pour un gosse de cet âge là, mais un proche. On va passer des week-ends, on va faire du sport ensemble. On gardera un lien tant qu’il le souhaitera, pareil pour sa mère.

C’est un film qu’on a voulu politique dès le début

Edouard :

Le risque c’était d’enfermer les enfants dans un monde d’enfants et de manquer de profondeur par rapport à la problématique. C’est un film qu’on a voulu politique dès le début : ce n’était pas seulement « des gosses dans un centre d’hébergement d’urgence ». Le parti pris c’est qu’on est toujours porteur d’une histoire plus grande que nous et Djibi était parfait pour ça. Parce qu’il avait les soucis des grands, il était capable de les objectiver comme on dit en sociologie. Mais il avait aussi les jeux des gosses et pouvait autant jouer longuement avec un petit à pousser des billes dans les couloirs qu’avoir des discussions avec les adultes. Il était à la fois dans les jeux de gosses, à courir partout et puis interprète de sa mère dans la préoccupation des grands et il était ultra volontaire. Quand on a demandé à Djibi s’il voulait écrire des textes, le premier jour, il a dit qu’il n’avait rien à dire mais il s’est mis tout de suite à écrire. Il arrivait à la Zep à n’importe quelle heure…

Stan :

…c’était devenu son espace. Mais il restait un gamin, et ça lui arrivait de bouder. C’est trop bien de bouder. Djibi c’est un coup de cœur et je pense qu’il fallait se donner du temps et que la route nous a conduit de façon logique et cohérente à notre film. On pensait trouver quelqu’un en arrivant au centre et c’est au dernier moment qu’on a trouvé le personnage principal autour duquel plein d’autres choses survenues bien longtemps avant son arrivée pouvaient se greffer. Et même symboliquement, Djibi est arrivé le 31 décembre. Il arrive dans un centre d’hébergement d’urgence et les premiers mots qu’il écrit c’est « pleurs, cafards, argent, bonne année ». « Il y avait la grande fête au centre, et moi j’étais comme un clochard, j’avais honte » « et puis je voyais ma mère pleurer, mais tous les gosses venaient me chercher, et ma mère pleurait mais de joie cette fois, alors je pleurais de voir ma mère pleurer » « et puis finalement j’ai rejoins les enfants ». Et là c’est bon, c’est parti. Même si c’est douloureux, humiliant d’arriver dans un tel moment, bah au bout de deux trois jours, c’est zappé, parce qu’il y avait une telle vie, tellement de gamins, que c’est bon tu passes à autre chose. C’est la force extraordinaire de ces gosses, de Djibi, mais de ces gosses en général.

Et puis c’était des gosses qui aimaient l’endroit où ils étaient. On parle des gens qui arrivent comme des parias. Ils respectaient ce pays bien plus que des français de quatre générations. Ils avaient envie de se battre, ils vivaient dans un lieu avec 47 nationalités différentes, et ils calculaient même pas. Bon ça transpirait parfois par leur parents, mais eux : c’est magique. La leçon elle est là, qu’est ce qu’on nous bassine avec les discours politiques, tout est là !

Pourquoi avoir fait le choix de limiter le décor du film au centre, alors que vous aviez la volonté de suivre les enfants ? Pourquoi ne pas les avoir filmés à l’école, par exemple ?

Stan :

C’est un de nos clashs permanent.

Edouard :

J’ai défendu, dès le premier jour, l’idée du huis-clos : déjà parce qu’il n’y avait pas de fin quand on a commencé. On n’aurait jamais fini. Si on les suivait à l’école, il aurait fallu les suivre au sport, si on les suivait au sport, il fallait les filmer dehors, pourquoi pas les suivre jusqu’au relogement, et si on les suivait jusqu’au relogement pourquoi pas attendre qu’ils aient 18 ans. Et pourquoi pas attendre leur premier boulot ? A un moment, dans la construction intellectuelle, c’est le tonneau des danaïdes. Et puis en plus je trouvais que ce lieu incarnait tellement de trucs… et d’où l’idée que la seule sortie, c’est une sortie très scénarisée : on sort en drone !

Stan :

La métaphore est très scénarisée, mais pour le réel pas du tout : c’est les gosses qui vont chercher leur journal dans lequel ils ont écrit. C’est ça la seule sortie. « On a écrit dans notre bulle, en huis-clos mais aujourd’hui on parle au monde ».

Edouard :

« On parle au grand public, tout à coup on parle de nous ». Symboliquement, dans la construction du discours, on a totalement renversé la charge de la preuve. C’est à dire que ce n’est pas un journaliste qui vient recueillir leur parole et qui repart avec pour en faire ce qu’il veut. C’est eux qui l’élaborent qui la valident et ensuite le média la publie telle quelle. Mais ce sont eux les auteurs.

Stan :

Ce n’est pas un père Noël qui arrive dans le centre en jetant des Libé. C’est eux qui vont se le payer au kiosque.

Edouard

Ils sont auteurs de leurs récits et c’était notre souci déontologique. On s’est donc posé des questions méthodologiques. Comment pouvait on être certain qu’ils gardent les clefs de ce récit. Le premier écueil aurait été de leur faire faire des recueils. Quand je réunis des gosses pour un atelier d’écriture, je ne leur demande pas ce qui leur passe par la tête, mais ce qu’ils ont dans la tête, et pour aller chercher ce qu’il y a dans votre tête, ça va prendre un plus de temps, ça va être douloureux. Il y a l’élaboration d’un processus lent. Et Djibi, lui, revenait à n’importe quelle heure à la Zep et disait : « Tel mot. Je le veux plus. J’ai réfléchi : tel qualificatif je le remplacerais par un autre ».

Ce droit de regard, c’était aussi le droit de changer un mot

Stan :

C’est un truc important. Ils avaient en permanence un droit de regard sur leur progression ou sur la progression du film. Ce droit de regard, c’était aussi le droit de changer un mot trois jours après. Parce qu’ils avaient compris que ce mot pouvait se retourner contre eux (ou pas), mais qu’ils pouvaient le changer…

Edouard :

…parce qu’il était impropre. Nous quand on fait des textes on a le droit de corriger jusqu’au dernier moment ; on a un secrétaire de rédaction qui relit et nous dit « t’es pas clair » ; on a voulu jouer ce rôle là : être leurs secrétaires de rédaction. Après il y a des codes, des conditions d’efficacité pour que les discours portent. Mais on a essayé de les accompagner dans cette phase de co-construction – mot à la mode – du récit pour être sûr qu’ils en soient les auteurs, au sens propre, vraiment. Ça a tellement marché, ils ont tellement accompagné le processus que Stan a proposé à Djibi de voir les montages successifs, dix sept fois, et Djibi a toujours refusé. Et quand Djibi a vu le montage la première fois sur grand écran il a très bien compris qu’il était le porte étendard d’une communauté.

En dehors d’Ange et Djibi avez vous eu des nouvelles des autres pensionnaires du centre ?

Stan :

Oui, une cinquantaine d’entre eux étaient à la première de la projection. On a revu tous les gosses qui gravitent autour de Djibi, ils étaient tous là, sauf deux qui sont venus après. Étant donné que le centre est fermé depuis un an, qu’ils ont été dispatchés à droite à gauche, cette projection était une grosse interrogation. Et ils étaient là. Ils étaient beaux. Ils auraient pu dire « c’est quoi ces deux artistes avec leurs caméras ? ». Il ne faut pas être naïf, les gens sont contents parce que tu discutes avec eux, tu les aides pour les papiers administratifs, mais quand tout le monde se sépare, tu ne sais pas si les liens étaient solides, t’es pas sûr qu’il soient là après. Et puis ils étaient là, avec émotion avec générosité, et tout le bordel habituel. Et c’est ça qui est beau.

Edouard :

Il ressortait de l’ambiance de la projection du film celle qu’on voulait mettre en place pour le film : quelque chose de grave et joyeux à la fois. Il y avait de purs moments d’émotion lacrymale, mais ça c’est terminé avec tout le monde debout qui tapait dans les mains en chantant pendant le générique de fin, ça s’est terminé en fête quoi.

Stan :

Moi, pendant la projo, j’étais à l’arrière, et j’ai vu une maman d’un petit tchétchène, qui est sorti en pleurs et disant « c’est vraiment beau, c’est vraiment beau ».

Un jour ça ira, de Stan et Edouard Zambeaux. Documentaire. Sortie le 14 février.

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