3 Billboards : La vengeance est un panneau qui fait froid dans le dos

Voilà que le premier candidat sérieux à l’Oscar du meilleur film arrive sur nos écrans. Pourtant, si on avait demandé leurs avis aux critiques francophones il y a un mois, fort à parier que personne n’aurait misé sur le nouveau film de Martin McDonagh pour une telle catégorie. Bah ouais. On parle du type qui a fait Seven Psycopaths et Bons Baisers de Bruges ! On parle d’un réa que certains appelleront facilement le Tarantino du pauvre… Ce qui n’est insulte qu’uniquement si vous avez en tête que les pauvres n’ont pas le droit d’avoir de bons réalisateurs. Bande de classistes.

un grand retour sur le devant de la scène de Frances McDormand, qui n’avait pas été autant sous les feux des projecteurs depuis Fargo.

Blague à part, il faut avouer qu’on a du mal à imaginer McDonagh pondre un film qui puisse faire concurrence sérieuse à Steven Spielberg. Mais tout a changé pour 3 Billboards lors des Golden Globes. Durant la première grosse cérémonie de l’année, le nouveau film de McDonagh a raflé le trophée de meilleur film, ainsi que ceux de meilleur actrice pour Frances McDormand et meilleur acteur dans un second rôle pour Sam Rockwell. Du coup, histoire d’être à la page (ou à la bobine), on l’a vu. On va donc réfléchir au film à partir d’une question qui peut paraître conne, mais qui a le mérite d’offrir un angle intéressant sur la patte de McDonagh : est-ce que 3 Billboards est un film à cérémonie ?

« Non mais j’te pose la question Woody en fait. Est-ce qu’on est dans un film à cérémonie ? »

L’histoire est relativement simple ; le film tout en étant simpliste l’est beaucoup moins. Mildred Hayes (Frances McDormand) vit avec son fils dans le Missouri, dans une petite ville de ploucs. Il y a un an, Mildred a perdu sa fille de manière affreuse. Étant donné que la police semble plus occupée à taper sur des Noirs qu’à enquêter, la madame décide d’acheter trois vieux panneaux publicitaires sur une route peu empruntée afin d’y afficher une petite… piqûre de rappel. Cet événement déclenchera une réaction en chaîne qui, se mêlant à d’autres éléments (le cancer du chef de la police Woody Harrelson, par exemple), va mettre la ville sens dessus dessous, et à feu et à sang, littéralement. C’est donc une tragédie familiale, qui déborde et touche une communauté entière. On y voit des gens pauvres, des gens tristes, des gens qui ont des cancer, des gens qui font des monologues inspirés… Ouais ! C’est un film à cérémonie les gars ! McDonagh n’est plus le petit dramaturge irlandais prodige du théâtre anglophone, il a vendu son âme pour une statuette !

Du coup, c’est un film à Oscars ? On peut se plaindre à haute voix que Martin McDonagh nous a trahi, nous les fans de sa dramaturgie irlandaise, nous les fans de ses films bourrins ?

En plus, comble de la cerise sur le gâteau, les comédiens et comédiennes sont giga bons. On a droit à un grand retour sur le devant de la scène de Frances McDormand, qui n’avait pas été autant sous les feux des projecteurs depuis Fargo. Le rôle était fait pour elle, c’est certain : on ressent dans chaque trait de son visage la fatigue de cette femme qui refuse de se laisser marcher dessus, et qui pourtant reste attachante malgré son côté frappadingue je jure je crache je bois j’insulte tout le monde. La densité qu’elle propose dans ce rôle, ça transpire les Oscars. Autour d’elle, tout le monde brille : Woody Harrelson, en flic sympathique malgré son statut de flic, Peter Dinklage en love interest inattendu… Et on peut également mentionner vite fait le talent certain de Caleb Landry Jones. Il avait déjà impressionné dans le rôle du frère dans Get Out, mais là il parvient à ressortir très nettement avec un rôle pourtant relativement compliqué. Oui, j’en dirai pas plus, j’avais dit « vite fait » plus haut.

Battle of the Sexes (2017)

En revanche, celui qui vole (presque) la vedette à McDormand, c’est Sam Rockwell. Là encore, on a droit à une histoire taillée pour les succès aux Oscars : le type collectionne les rôles de second couteau dans tous les films depuis vingt ans, ce qui fait que le spectateur occasionnel connaît sa tronche mais pas grand chose de plus. Président de l’univers dans H2G2, prisonnier flippant dans La Ligne Verte, sans oublier sa performance solo dans le Moon de Duncan Jones… Sam Rockwell a TOUT fait. Et lui qui aime à se plaindre ici et là dans des podcasts (j’aime Sam Rockwell, je l’écoute parler dans des podcasts) qu’il joue dans des films que personne ne vont voir, il a enfin de quoi briller à la lumière ! Le rôle lui va comme un gant qui irait très bien à quelqu’un qui porte des gants : flic raciste alcoolique loser qui vit chez sa mère, que l’on ne parvient pas à détester parce qu’il reste attachant malgré tout, parce queeee c’est pas sa fauuuute s’il est comme çaaaaaa alors on veut le protégeeeeeer.

Du coup, c’est un film à Oscars ? On peut se plaindre à haute voix que Martin McDonagh nous a trahi, nous les fans de sa dramaturgie irlandaise, nous les fans de ses films bourrins ?

Pas vraiment. En fait, le film mélange cet espèce de classicisme très attendu avec… du bourrin. Cela passe d’abord par la langue : tout le monde s’insulte en permanence. Sauf que c’est pas des insultes de bas étage : disons que d’un point de vue du lexique, on est bien dans le white trash américain, mais d’un point de vue du style, on est dans la poésie mon gars. Il est comme ça, Martin McDonagh, il aime les personnages qui ont de la verve et qui savent faire rimer « chatte » avec palabres adroites. Et cela passe ensuite par la violence. Il y a toujours eu dans son cinéma une forme de complaisance vis à vis de la violence, une vision à la cool dirons-nous, ce qui peut déranger (à raison) certaines et certains. Mais son association au propos du film permet ici de la dépasser : en fait, c’est cette violence extrême qui rend finalement les personnages attachants. C’est la violence physique avant tout qui crée des rapprochements au sein de cette petite communauté d’Ebbing, dans le Missouri : parce que tout est pourri dans ce coin, parce que la ville semble n’être qu’un décor vide parce que vide de sens pour notre héroïne, la violence revigore. Au sens littéral du terme : elle redonne vie.

il a trouvé un compromis qui sublime son oeuvre

Mildred Hayes ne salue ni le drapeau, ni la police. Après on vous dit pas que c’est un modèle à suivre… Mais on ne vous dit pas le contraire non plus.

A travers le langage, on rit. On rit beaucoup, même. A travers la violence, on saute de son siège, parce que merde ça y va pas de main morte. A travers l’histoire, on est émus. Tu prends ces trois éléments, ça fait trois angles d’approche pour apprécier le film, ça fait trois panneaux publicitaires pour vendre le film, ça fait Three Billboards. Martin McDonagh n’a donc pas vendu son âme ; il a trouvé un compromis qui, s’il ne plairait certainement pas à tout le monde, sublime son oeuvre. Three Billboards, c’est pas juste un bon film de cérémonie, c’est peut-être le premier grand film de ce début d’année, dit le rédacteur de cet article avant de poser un point final, se demandant déjà qui viendra lui reprocher de ne pas avoir vu le Hong-Sang Soo.

Three Billboards : Les Panneaux de la Vengeance, écrit et réalisé par Martin McDonagh, avec Frances McDormand et Sam Rockwell, en salles le 17 janvier 2018.

Professeur d'anglais. Enseignant en ciné à l'INA. Scénariste parfois, réalisateur quand tout va mal. Comédien et chanteur pour les Kids des Etoiles. Fan #1 de Superman. Antifan #1 du Punisher.

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