On a vu le film d’Alain Chabat dans la Salle Mômes

on peut et doit réfléchir le cinéma dans toutes les réalités qu’il occupe

La Salle Mômes : C’est à la Villette que l’on trouve les plus étranges — et souvent géniales — des expérimentations bobos. Dernière idée en date, au Pathé du coin (g), une salle spécifiquement pensée pour les enfants. Ce n’est pas la première fois que ce cinéma tente de nouvelles choses : les séances 4DX, c’est aussi là-bas que ça se passe. Au fond, c’est assez logique : nous sommes à côté de la Cité des Sciences et de la Géode, hauts lieux de l’ouverture d’esprit.

Nous avons été invités à découvrir cette salle et par la même occasion le nouveau film d’Alain Chabat. Évidemment, un critique de cinéma sérieux et qui se respecte n’irait pas mettre les petons dans un endroit pareil. Heureusement, je ne suis ni l’un ni l’autre, et surtout je pense qu’on peut et doit réfléchir le cinéma dans toutes les réalités qu’il occupe. Je me suis donc rendu à la Villette avec ma petite cousine, direction la Salle Mômes ! À quoi donc ressemble ce lieu, qui a été pensé pour parfaire l’expérience des petits qui découvrent le cinéma… ?

Euuuuuuuuuuuuuh…

Qu’est-ce que c’est ce zouf ?!

La Salle Mômes a été pensée en partenariat avec la fameuse marque de jouets de construction en blocs que vous connaissez tous, ce qui explique la déco. Le reste, ce sont effectivement des Fatboy, des canapés… Et il y a aussi des jeux un peu partout pour les enfants. Un cauchemar, diront certains. Moi, pour être honnête, j’avais plutôt des étoiles dans les yeux en découvrant tout ça. Je n’étais d’ailleurs pas le seul : sitôt arrivée, ma cousine m’a balancé toutes ses affaires dans les bras pour partir jouer, me laissant le temps d’observer les lieux. Et de réfléchir.

si je suis très honnête : j’ai aussi apprécié ce lieu. Ma cousine a apprécié le lieu. Mais cela n’a pas grand chose à voir avec du cinéma.

En effet en observant les mioches courir partout, faire du toboggan (en vrai, c’était un mur d’escalade, mais son inclinaison était tel que les enfants l’ont tout de suite baptisé de leurs glissades), et fabriquer des pistolets en brique, je me suis demandé comment on allait faire pour les asseoir au moment du film. Et la réponse a été : difficilement.

Il se pose un réel problème ici, ou du moins une vraie question : quel est l’enjeu ? Selon la documentation qui nous a été fournie, il s’agit de faciliter l’accès au cinéma en faisant du lieu un endroit accueillant pour les enfants. Je suppose qu’il y a une démarche mercantile aussi derrière : si l’enfant se plaît, il voudra revenir et c’est donc tout bénef pour le cinéma. Et franchement, si je suis très honnête : j’ai aussi apprécié ce lieu. Ma cousine a apprécié le lieu. Mais cela n’a pas grand-chose à voir avec du cinéma.

Y a pas de chapitre de Deleuze sur le rapport du Duplo au cinéma je crois…

Dans l’idéal, un film devrait se suffire à lui-même. Les artifices qui l’entourent sont monnaie courante : la 3D, le format IMAX, les sièges qui bougent, les voisins qui mâchent le pop-corn trop fort et ceux qui pètent à la cadence d’un batteur de métal… Mais tout ça est directement lié au film. Dans la Salle Mômes, les artifices sont une aire de jeu. Une distraction, tout simplement.

La salle de cinéma, c’est être enfermé avec une œuvre, pour le meilleur pour le pire

Repensez à votre première séance de cinéma, si vous le pouvez. Si vous êtes cinéphiles, vous avez probablement un rapport très romancé à la salle obscure, à l’écran. Peut-être vous souvenez-vous de ce silence qui s’installe quand la lumière s’éteint. Peut-être que vous vous souvenez du pouvoir captivant de l’image, quand la plupart des mots vous échappent encore. Peut-être même que le p’tit gars de Mediavision était votre héros. Quand vous étiez gosse, sujet à toutes les distractions, le cinéma avait ce pouvoir de suppression. Il disait « maintenant regarde-moi, et moi seul ». Aujourd’hui, les distractions sont encore plus nombreuses, pour les enfants comme pour les adultes. Qui est capable de regarder un film sur sa télé sans jamais jeter un œil à son téléphone ? La salle de cinéma, c’est être enfermé avec une œuvre, pour le meilleur pour le pire. En soi, je ne peux pas être opposé à ce concept de salle pour enfants, avec des jeux. Je les ai vu s’amuser, et tant mieux. Ce que je ne sais, c’est que ça n’est pas vraiment pour moi. Au cinéma, j’aime que tout ce que je ressens soit lié au film, d’une manière ou d’une autre.

Pendant ce temps, Alain Chabat se demande quand est-ce qu’on va finir par parler de son film…

Le film d’Alain Chabat

L’autre problème qui a pu se présenter lors de la séance était le film : très franchement, malgré son rapport à Noël, Santa et Cie n’est pas destiné aux enfants les plus jeunes. Ces derniers, d’ailleurs, ont pour la plupart tenu environ vingt-cinq minutes avant de préférer se lever et aller jouer et courir partout, Duplo en main et hurlements en bouches.

Dans cette nouvelle comédie, qui admettons-le apporte un vent de fraîcheur bienvenu dans le paysage cinématographique actuel (Alain Chabat est un peu notre Père Noël à tous), le Papa Noël se rend sur terre pour trouver de la vitamine C afin de soigner ses 92 000 lutins soudainement tombés malades à quelques jours de la grande livraison.

Photo d’un Alain Chabat survitaminé.

Et si l’ouverture du film associe l’humour subtil et pince-sans-rire de Chabat avec une inventivité visuelle qui peut séduire tous les âges en possession d’un cœur qui bat, le reste est déjà plus difficile d’accès. Après la magie du royaume des lutins et de la petite maison d’Amélie Poulain (enfin, Audrey Tautou quoi) et du Père Noël, le monde réel (Paris) n’a pas grand-chose de séduisant. C’est même là tout l’intérêt du film : confronter un être magique à une réalité qu’il ne connaît pas du tout, en dehors de la nuit de Noël.

Certains diront donc que la comédie s’essouffle sur la longueur, ce qui est vrai. Mais certains choix humoristiques du film mènent à des réflexions qui parviennent à captiver notre attention. Notamment dans l’interprétation du personnage : nous avons affaire à un Père Noël qui ne conçoit pas cette fête comme la réalité capitaliste que nous connaissons tous. C’est précisément pour cela que Chabat est habillé en vert dans le film. Par ailleurs, il n’a aucune connaissance du concept d’argent. Cela peut paraître bête, mais ce genre de petites boutades a plus d’impact qu’il n’y paraît : il ramène Noël à son essence. C’est-à-dire montrer aux gens à qui nous tenons, que nous les aimons fort.

Vous trouvez ça niais ? Stupide ? Déjà vu ? Bah je vous emmerde, parce que moi, je vous aime. C’est un message plutôt classique et attendu pour un film de Noël. Mais c’est un nouveau film d’Alain Chabat, avec des bons gags, des super comédiennes et comédiens, et des milliers de tubes de Vitamine C. Parfois, ce n’est pas plus mal de se contenter de ce que l’on a. Surtout quand ce que l’on a, c’est Alain Chabat déguisé en Père Noël qui fait un câlin à un ours en peluche.

Santa et Cie, un film d’Alain Chabat, sorti le 5 décembre 2017

Professeur d'anglais. Enseignant en ciné à l'INA. Scénariste parfois, réalisateur quand tout va mal. Comédien et chanteur pour les Kids des Etoiles. Fan #1 de Superman. Antifan #1 du Punisher.

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