L’échange des princesses : Les enfants du siècle

Comme régulièrement à chacune de ses éditions, l’Arras Film Festival s’ouvre encore cette année au film d’époque en costumes, fleuron de notre goût pour les adaptations de notre littérature y compris historique. En attendant Les gardiennes de Xavier Beauvois qu’on aura l’occasion de découvrir ce week-end, c’est Marc Dugain qui s’avance en s’attaquant à L’échange des princesses de Chantal Thomas, conteuse malicieuse des dernières heures de la monarchie absolue qui avait déjà eu les honneurs du grand écran avec Les adieux à la reine en 2012.

L’échange des princesses revient sur un épisode particulier au tournant de la Régence préparant le couronnement de Louis XV, alors trop jeune pour assurer la succession de son grand-père. Nous sommes en 1721. Louis XIV a déjà été emporté depuis six ans par la maladie (ou plutôt les maladies vu l’état déplorable de sa santé lors de ses derniers mois : ischémie, arythmie, fistule anale et gangrène au programme). Louis XV n’a que onze ans et ne pourra régner que deux ans plus tard, à sa majorité. La France se retrouve donc avec un roi trop jeune pour enfanter un héritier légitime au trône et se retrouve sous la menace de la branche espagnole de la famille. En effet, Philippe V, duc d’Anjou et petit-fils lui aussi de Louis XIV, verrait d’un bon œil un décès prématuré du jeune souverain pour devenir roi de France. Quelques mois plus tôt, son royaume fut battu par la Quadruple-Alliance des royaumes de France et de Grande-Bretagne, du Saint-Empire romain germanique et des Provinces-Unies des Pays-Bas. Ses velléités expansionnistes prennent du plomb dans l’aile et font de lui un roi surveillé par toute l’Europe, et surtout par sa famille française.

En guise d’apaisement (ou plutôt de neutralisation commune), les deux royaumes conviennent d’un « échange » : la fille du Régent Philippe d’Orléans (Olivier Gourmet), Louise-Élisabeth (Anamaria Vartolomei), est envoyée en Espagne pour épouser le fils de Philippe V (Lambert Wilson), Louis Ier (Kacey Mottet-Klein). Dans le même temps, Marie-Anne Victoire (Juliane Lepoureau), fait le chemin inverse et est promise au jeune Louis XV (Igor van Dessel). Mais de nombreux problèmes viennent entâcher ces unions de sang : la jeune Louise-Élizabeth ne goûte que très peu la vie à la cour d’Espagne et refuse d’honorer son statut. Et de l’autre côté, si Louis XV n’est à l’époque âgé que de onze ans, sa future épouse est quant à elle encore plus jeune (vieillie de quelques années dans le film, elle n’avait que trois ans à l’époque!) et pas du tout en âge d’offrir un héritier à la couronne de France.

Cette alliance aussi déraisonnable que d’un cynisme extrême est aussi un formidable jeu d’échecs politique, et constitue la principale force du film de Dugain, qui dépeint une ère du chaos qui préfigure déjà l’irrémédiable déclin des monarchies de droit divin. C’est sans doute ce qui frappe le plus dans son film. Nous sommes près de 70 ans avant la Révolution, et pourtant la monarchie semble déjà à l’agonie, décimée par les décès, les intrigues et les comportements scandaleux. Plus rien ne fonctionne et le Royaume de France ne semble tenir que parce que son voisin espagnol est dans un état aussi délabré.

Le portrait de la France de L’échange des princesses est celle d’un pays qui n’arrive plus à se renouveler, dont le règne exceptionnel de Louis XIV est devenu comme un fardeau pour ses héritiers qui ne sont pas prêts à en assumer la charge. Des héritiers en culottes courtes broyés par des parents qui en aspirent la force vitale. Il s’en dégage un implacable sentiment d’injustice face à un sort qu’ils sont de toute évidence incapables d’assumer. Un siècle avant les romantiques, ils illustrent ce que disait Musset des enfants de son siècle : « Tous ces enfants étaient des gouttes d’un sang brûlant qui avait inondé la terre ; ils étaient nés au sein de la guerre, pour la guerre. Ils avaient rêvé pendant quinze ans des neiges de Moscou et du soleil des Pyramides ; on les avait trempés dans le mépris de la vie comme de jeunes épées ».

La grande force du texte de Chantal Thomas et de sa mise en images par Dugain, c’est de ne pas figer ses héros dans leur posture de victimes, et d’en faire des ados modernes avant l’heure. Ils sont idéalistes, rêveurs, ils adorent faire chier leurs parents, n’en faire qu’à leur tête, vouloir se prendre pour des grands et surtout, surtout, ils ne pensent qu’au cul. De la petite Marie-Anne Victoire, persuadée de l’amour inconditionnel d’un roi qui la méprise, au roi Louis, puceau libidineux obsédé à l’idée de pénétrer les jupons de sa future épouse, ils sont à l’image de la Marie-Antoinette de Sofia Coppola : des jeunes comme les autres.

Tout n’est à l’évidence pas grandiose à l’écran : au plan d’ouverture absolument magnifique semblant rendre hommage aux lumières des tableaux de Watteau succède rapidement un art de la perruque un peu bancal, particulièrement déstabilisant chez le d’habitude relativement dégarni Olivier Gourmet. Le rythme un peu cérémonial ne rend pas toujours hommage à la vivacité d’esprit des manigances et rebondissements qui s’ourdissent dans la cour de France et d’Espagne. Et Marc Dugain n’est de toute évidence pas Benoît Jacquot, qui avait autrement su mettre en valeur le verbe de Chantal Thomas (lequel proposait pourtant une intrigue nettement moins passionnante).

On ne saura cependant bouder son plaisir à l’idée de voir poindre une réelle émotion dans un genre qui n’est jamais plus barbant que quand il est trop corseté. Particulièrement incisif dans sa manière de démontrer l’absurdité des systèmes patriarcaux de la diplomatie par le mariage, le film de Dugain est un exercice de style réussi, plein de cœur et d’esprit, à l’image de sa très belle dernière réplique. Il faut juste se forcer un peu à gratter les dorures à l’image de l’époque qu’elle dépeignent : vieilles, usées et fatiguées.

L’échange des princesses de Marc Dugain avec Lambert Wilson, Olivier Gourmet, Kacey Mottet-Klein…, sortie en salles le 27 décembre.

Hubert Bonisseur de la Bath de la critique française, ma plume a la finesse d’un klug aux marrons de Monsieur Preskovic. J’aime Bill Murray plus que de raison. Par contre, j’aime pas trop les voleurs et les fils de pute. Je suis là parce que je connais l’ouvreuse. J’officie aussi sur le site de Première parce que ça sonne bien sur un CV.

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