La Vie de Château / Les Derniers Parisiens

Si La Vie de Château débute avec les paroles de Paris, de Joséphine Baker, c’est que Paris, ville lumière fait partie d’un imaginaire que le monde du spectacle a réussi à créer et qui s’est diffusé à travers la planète. C’est l’une des cités les plus présentes dans le septième art, n’importe quel film catastrophe hollywoodien ne manquera pas d’y faire une halte pour une journée de tournage au moins. Fortement centralisé, le cinéma français a parfois tendance à résumer son regard sur le monde à travers les petits tracas de la vie parisienne d’une bourgeoisie blanche de peau. Ce qui est par contre plus rare, c’est qu’un long métrage prenne place au cœur d’un arrondissement populaire de Paris. Les réalisateurs français proviennent sociologiquement des classes aisées et il n’y a pas de mystère: ils filment ce qu’ils connaissent.

style néocolonial et aux tarifs exorbitants

Cette année, nous avons pourtant eu l’occasion d’assister à deux sorties en salles d’œuvres traitant de deux quartiers pauvres parisiens typiques. Il y a quelques mois, c’était le cas avec Pigalle dans Les Derniers Parisiens d’Hamé et Ekoué, et aujourd’hui avec le quartier de Château d’eau dans La Vie de Château de Modi Barry et Cédric Ido. Les récentes élections ayant sacré le très oligarchique mouvement En Marche, grand vainqueur des législatives à Paris, semblent avoir été anticipées par ces artistes. L’importance de ces deux films par les temps qui courent, c’est qu’ils documentent un Paris populaire en voie d’extinction. S’il y a toujours eu une population aisée au cœur des quartiers pauvres, ce n’était pas forcément suite à des décisions politiques. Ce n’est plus le cas depuis quelques années où la Mairie de Paris a voulu « réhabiliter » certaines zones de Paname, souvent en prétextant le bien des habitants. C’est ce qui est arrivé au quartier Pigalle qui s’étend jusqu’à Barbès. Ce qu’ont filmé les deux membres de La Rumeur, ce sont les périples des ultimes prolétaires et des galériens qui assistent à la transformation de Pigalle en simple spectacle. Les épiceries sont, ainsi, rachetées par des marques franchisées et les boutiques finissent par n’avoir qu’une fonction publicitaire (elles sont rarement bénéficiaires). On retiendra également la Brasserie Barbès au style néocolonial et aux tarifs exorbitants dans un quartier encore largement fréquenté, aujourd’hui, par des descendants de victimes de la colonisation. Évidemment cette population se trouve parmi les plus pauvres. Il suffit de maîtriser un peu l’œuvre du groupe de rap La Rumeur pour admettre le geste politique derrière Les Derniers Parisiens. La démarche adoptée par Barry et Ido est beaucoup moins subversive, mais tout aussi parlante.

Le geste politique derrière Les Derniers Parisiens

La Vie de Château est une photographie de la station de métro Château d’eau et des rues environnantes, connues pour ses salons de coiffure et surtout pour les rabatteurs à charge de ramener des clientes dans ces temples de soins de beauté. D’aucuns auraient trouvé matière à documentaire, en décrivant le quotidien difficile de ces travailleurs précaires; ce n’est pas cette voie qu’ont choisie les deux jeunes cinéastes. Le premier long métrage de Barry et Ido est souvent tenté par la comédie, bien qu’il ne fasse pas mystère des embûches rencontrées par les habitants du quartier : un parti pris évident pour tous ceux qui fréquentent les lieux populaires de la capitale. La vie se déroule dans la rue où on  débat, on fait la fête et on plaisante. Mais tout comme Pigalle, Château d’Eau est une zone marchande importante de Paris, et le commerce légitime côtoie l’illicite, participant ensemble à l’activité financière de la Ville lumière, à son rayonnement. Il y a quelques années, le cinéaste Philippe Lefebvre montrait très bien, dans Une Nuit, l’association incestueuse que liait la société respectable avec les voyous. En suivant le parcours de deux flics dans l’obscurité parisienne, le réalisateur laissait comprendre que la situation enviable des caisses de la capitale ne tenait plus qu’à travers les relations troubles entre l’économie licite et l’illégale. Dans La vie de Château, ces deux économies se croisent, non par volonté crapuleuse, mais plus parce qu’il est ardu, mais pas impossible, de faire autrement.

le film traduit avec un certain humour la difficulté de survivre dans la capitale – La Vie de Chateau –

Barry et Ido décrivent le quotidien des habitants du quartier, son commerce parfois clandestin, souvent fait de bouts de ficelles, et de boulots précaires. Centré sur le personnage de Charles, « le prince du quartier », le film traduit avec un certain humour la difficulté de survivre dans la capitale. Si Charles est à la tête d’une équipe de rabatteurs pour le compte de sa patronne (Félicité Wouassi), il doit se confronter à un concurrent, Bébé, aux méthodes plus agressives. C’est à travers leurs yeux et l’économie de la débrouille que l’on va découvrir l’envers du décor d’un arrondissement qui nous est pourtant familier.

Drôle et festif

Il y a un autre point où le film rejoint Les Derniers Parisiens, c’est l’importance donnée à la musique. Là où Hamé et Ekoué ont proposé à Demon (membre régulier de La Rumeur) de s’occuper de la bande originale de leur œuvre, les auteurs de La Vie de Château ont fait appel à un habitant du quartier: le compositeur italien Nicola Tescari. Le film profite aussi de l’influence de la mouvance artistique, coupé-décalé dont la musique est en train de se démocratiser. On a pu voir ainsi, l’année dernière les lycéens en révolte contre la Loi Travail faire bouger les rues de Paris à coup de Champions League de MHD dont l’afro-trap fusionne rap et coupé-décalé. Ce clin d’œil à cette culture populaire ne se limite pas à la musique, mais se traduit par le soin apporté aux costumes. Pour couronner le tout, on remarque la présence de Serge Beynaud, star du coupé-décalé. Ainsi, les deux réalisateurs ont choisi de rendre hommage à un style aujourd’hui adopté dans le monde entier, bien qu’il soit né à Château d’Eau. Drôle et festif, ce long métrage n’en est pas moins sincère et il n’est pas étonnant que la rappeuse Casey ait accepté d’écrire une chanson inédite pour le film. Casey, dont on connaît le parcours incorruptible et surtout remarqué pour être une companiera de… La Rumeur.

La prestation impeccable de Slimane Dazi – Les Derniers Parisiens –

L’air de rien, Les Derniers Parisiens et l’œuvre de Barry et Ido, en plus de décrire à hauteur d’hommes, l’underground parisienne, tracent également le chemin d’une street culture qui semble conquérir le monde. De la même manière, ces films mettent en avant des comédiens trop souvent sous exploités. Les Derniers Parisiens bénéficient du charismatique Reda Kateb, ami de jeunesse d’Hamé, mais on n’a pas assez salué la présence et la prestation impeccable de Slimane Dazi (dont l’aura impressionne dans Le Caire confidentiel, dans un rôle muet). De la même manière La Vie de Château s’appuie sur des acteurs solides, déjà vus dans Bande de Filles (Assa Sylla) ou Inglorious Bastards (Jacky Ido). Félicité Wouassi avait eu Jacky Ido comme partenaire dans Aide toi, le ciel t’aidera. L’on pense, alors, à Saïd Taghmaoui au cours d’une scène de Wonder Woman. Le comédien français digresse de façon étonnante. Il y explique au personnage interprété par Gal Gadot, qu’il ne voulait pas être ce petit malin escroc à ses heures (au grand cœur). C’est la réalité de la guerre qui ne lui a pas donné d’autre choix qu’abandonner sa carrière d’acteur. On songe, évidemment à ce qu’a vécu Saïd Taghmaoui qui perçait l’écran dans La Haine de Mathieu Kassovitz. Malheureusement, le cinéma français lui a longtemps refusé des rôles de premier plan, lui proposant seulement la possibilité d’être l’arabe de service. Si l’on ne se fait plus d’illusion sur la disparition des quartiers populaires parisiens, il serait dommage de priver le septième art d’un nombre incroyable de talents en leur suggérant les mêmes rôles, où pire en oubliant leur existence.

Les Derniers Parisiens, de La Rumeur avec Reda Katteb, Mélanie Laurent et Slimane Dazi. Sortie DVD le 5 aout

La Vie de Château, de Modi Barry et Cédric Ido avec Jacky Ido, Tatiana Rojo, Jean-Baptiste Anoumon, Félicité Wouassi, Gilles Cohen, Assa Sylla, Serge Beynaud. 1h17. Sortie le 9 aout.

Après un parcours scolaire chaotique et pas mal de soirées vidéo bis, je me réfugie à l'université pour y faire grève et bouffer du film. Je m'y passionne pour la critique et l'écriture de scénario. Depuis, je m'efforce de trouver du boulot là où il est question de ciné. Après La Cinémathèque Française et UniversCiné et des collaborations aux Fiches du Cinéma et Culturopoing, je pris goût à l'ivresse du pouvoir, en 2012, en co-fondant Cinématraque. Je collabore également à La 7e Obsession.

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