Song To Song : « Slower. It’s a love story. »

Il y a quelques semaines, nous avions lancé un petit jeu sur Twitter qui a rencontré un certain succès : nous vous avions demandé de « citer ce Tweet avec une phrase pouvant s’appliquer à la fois au cinéma de Terrence Malick et de Michael Bay ». Chers(ères) lecteurs(ices) : vous fûtent très inspiré(e) (s), et ici on a bien rigolé. Il faut dire qu’aussi inattendus que cela puisse paraître, les deux bonshommes partagent des traits assez surprenants. Quand on parle:

  • d’un casting ahurissant, étrangement utilisé.
  • d’une ouverture sur voix off un peu péteuse.
  • d’une caméra qui virevolte dans tous les sens comme bon lui semble

ET

  • d’une avalanche d’images de coucher de soleil à en donner mal au crâne…

Oui, il faut bien admettre que la ressemblance — superficielle certes — y est. C’est douloureux de se l’avouer, mais c’est comme ça.

Les valseuses

C’est en poussant la comparaison plus loin dans les orties que cela devient intéressant. En effet, Terrence Malick depuis quelques années – difficile de se le cacher – inquiète même ses plus grands fans. To The Wonder, c’était déjà un peu hermétique. Mais alors, Knight of Cups:  qu’est-ce que c’était que ce gloubi boulga, où est-ce qu’on va ?  Le problème majeur résidait dans la répétition de l’image, une exploitation plastique jusqu’à la vider de tout son sens. C’est que dans un cinéma où la forme élevée dicte autant le fond, tourner en rond est synonyme d’épuisement, de tarissement. Oui, si l’on peut apprécier ces deux volets : difficile de ne pas reconnaître que Terry finissait par se mordre la queue. Et ça, c’est typiquement ce que Michael Bay fait depuis le premier Transformers : toujours la même chose ; à un point où le Nostalgia Critic a publié une « non-critique » du long métrage avant sa sortie et sans l’avoir vu, en devinant ce qu’il se passerait, comment les acteurs seraient utilisés et comment la forme interviendrait sur le fond: il avait raison à 90%. Le parallèle prend ici tout son sens: je ne voulais pas être capable de deviner l’œuvre de Terrence « ai-réalisé-Les-Moissons-du-Ciel-le-plus-beau-film-au-monde-tu-peux-pas-test » Malick avant de l’avoir vu.

Song To Song égaye notre été

Puis 2017 arrive, et la comparaison Malick/Bay s’arrête net: parce que la rigolade, ça va deux minutes, mais il faut bien qu’on passe aux choses sérieuses. C’est d’abord Voyage Of Time qui vient chambouler la fin du printemps, par séances éparses (procédé un peu… bidon franchement, laissez-nous voir le film tranquillement siouplait) avec une exploration des fantasmes métaphysiques de Tree of Life, et dont on vous a déjà parlé ici. Et c’est maintenant Song To Song qui égaye notre été face aux bouses habituelles qui nous poussent à bouder les multiplex, à squatter les rétrospectives ou ressorties de Andrei Tarkovsky, Bong-Jon Hoo et les David Lynch en tous genres.

Voyage à Rome

Parce que certaines choses ne peuvent changer (théorie de l’auteur toussa, blablabla prout), l’amour est le sujet principal de Song To Song. Ryan Gosling aime Rooney Mara, qui a aimé Michael Fassbender, qui a aimé Natalie Portman et tant d’autres : deux heures et huit minutes qui déploient des romances fortes et légères, passagères et solides ; des désirs qui se chevauchent, s’affrontent, se complètent, s’observent, se mutilent, se subliment, s’enveniment, se découvrent, se jouent se chantent et se filment.

du twerking dans un film de Terrence Malick

En termes de cadre, le titre met au diapason : nous sommes dans l’univers musical. Song to Song s’ouvre d’ailleurs en plein festival à Austin, dans le Texas. C’est déjà une surprise, vous qui êtes habitués à entendre du classique chez Malick : accrochez-vous bien, parce que cette fois, on a du Die Antwood dans la bande-son, du Red Hot Chili Peppers à l’écran, et du twerking. Oui, 2017 est l’année où la France ose inviter Donald Trump pour le 14 juillet, et aussi l’année où l’on peut voir du twerking dans un film de Terrence Malick. Bien évidemment, une seule de ces deux informations est merveilleuse. Bon, le Terry a quand même gardé deux trois pistes orchestrales pour nous mettre le cœur en vrille, mais c’est trop tard, le bien est fait. Le rock, l’indé, la folk, la pop… S’invitent dans l’œuvre comme pour mieux raconter ces histoires d’amour inachevées, ces romances flottantes qui sont si typiques de notre époque : Des mélodies rebelles filmées dans la douceur.

Johnny « Sex Pistols » Rotten

Iggy Pop

The Black Lips

Bon, mais de quoi ça parle?  Michael Fassbender est un producteur de musique. Un génie, mais aussi un monstre terrifiant. Bien plus qu’il ne l’a jamais été dans les longs métrages de X-Men, c’est une bête de sexe largement plus inquiétante que son personnage dans Shame puisque justement ici, il est étranger à toute honte. Fassbender lance la carrière du musicien talentueux Ryan Gosling et lui présente la future femme de sa vie, Rooney Mara. Sauf que voilà, avant de se taper Natalie Portman, Fassbender s’est aussi — et durablement — envoyé Rooney Mara. Autour des ces personnages principaux en gravitent d’autres : Bérénice Marlohe, Cate Blanchett et surtout Lykke Li, interprétant l’ex de Gosling, portant sur leurs dos tant d’histoires qui ne connaissent ni débuts, ni fins. C’est une des beautés de la narration de Song To Song:  on se promène de chroniques en récits sans en deviner tenants et aboutissants. Tout comme le long métrage passe de chanson en chansons — c’est le sens du titre du film — sans jamais nous laisser savourer une intro, ou une outro. Le délice naît dans la frustration d’un parcours où les personnages dépassent et débordent le cadre. Nous, spectateurs, ne faisons que passer un instant, juste assez pour être frappé(e) (s) en plein cœur.

Slower. It’s a love story

Les plus perspicaces auront remarqué que le paragraphe précédent ressemblerait presque à un synopsis… Cela voudrait-il donc dire que le film comporte un scénario, qu’il est compréhensible:  « eh oui Jamy, et pas qu’un peu! »  C’est que Song To Song renoue avec une certaine familiarité en termes de narration, et surtout que Malick retrouve le chemin des dialogues. Dans le long métrage, on a de vraies répliques:  elles sont rares, éparses et toujours présentées avec distance, mais elles sont là. Point de retour en arrière pour le réalisateur, mais une réinvention, tant ceux-ci s’intègrent organiquement à la voix off, la langue maternelle du cinéma malickien. C’est en leur sein que l’on trouve les plus belles poésies, comme lorsque Rooney Mara dit à Ryan Gosling au piano « slower. It’s a love story ». (Plus doucement. C’est une histoire d’amour).

Cet équilibre narratif permet de donner plus de force aux envolées lyriques et musicales de Malick, et surtout de faire exister ses créations. Car le bonhomme emploie, toujours, la crème de la crème des plus beaux visages du tout Hollywood : autant que l’on puisse en profiter!  En vérité, il donne vie — par la douceur de sa mise en scène dans les moments intimes — aux personnages à travers leurs corps. Ce sont les épaules tombantes du mélancolique Ryan Gosling, les mains fortes et menaçantes de Fassbender, le ventre plat et fragile de Rooney Mara, et les jambes de Natalie Portman, les vraies stars du film. Cette dernière est d’ailleurs le clou du spectacle. Si j’en crois vos réactions jusque là, vous n’avez d’yeux que pour Rooney Mara, et je comprends, mais tout de même, un peu de sérieux quoi: Natalie Portman les gars! Pour elle seule, le film vaut la peine d’être vu. Elle apparaît en plein milieu de l’œuvre, avec une simplicité et une mise en scène qui transmet immédiatement la douceur et la tristesse de son rôle sans qu’il soit dénaturé par la persona de l’actrice-star. Fassbender est là, assis dans un diner et étouffant l’espace. Soudain surgit Natalie Portman, tenue rose et tablier de serveuse, les cheveux blond… trop pure, trop fragile, pour voir la tragédie qui l’attend entre les griffes de cet homme. Elle brille d’une tristesse infinie. Se permettre un si grand tour de force avec un monument tel que Natalie Portman en plein milieu du film, je marche sur des œufs là, mais je suis à peu près sûr de moi : seul Malick en est capable. Voilà, j’ai les pieds dégueulasses et toutes les poules de la basse-cour sont fâchées, mais ça valait le coup, c’est dit. Et tout ça, grâce à cet équilibre dans la mise en scène.

La La Land

La réinvention formelle va plus loin que cela dans Song To Song, puisque l’image et la caméra aussi sont touchées par le changement. Niveau cadre, déjà, nous sommes globalement proches du Malick de ces dernières années : grands-angles et lumières naturelles (Lubezki, évidemment), la recherche constante de l’élégance… Mais cette fois, certains plans sont un peu dégueulasses : Genre, tourné à la GoPro, avec du bruit partout à l’image, comme si ce que l’outil capturait devenait plus important que le reste. On peut mettre au même plan ici le fait que les personnages regardent par moments la caméra, et s’il vous plait corrigez-moi si je me trompe, mais je crois que c’est une première chez lui. Cela peut sembler banal, mais quand Natalie Portman nous fixe profondément, le visage entier parcouru de peur, ça ne l’est plus du tout. C’est au fond ces choix esthétiques qui permettent l’intervention de figures de la scène dans leurs propres rôles sans que cela porte atteinte à la diégèse. Les passages, d’Iggy Pop et de Patti Smith, sonneraient ultra faux sans cette souplesse formelle. Là, au contraire, ça dépote. Difficile de saisir où s’installent la captation et la direction d’acteurs, ce qui donne au tout une grâce inouïe. On pensera ici à la séquence où Val Kilmer (oui, Val Kilmer dans un Malick, 2017 année de tous les possibles) interprète un rockeur survolté qui est tellement pété qu’il se fait jeter de la scène où il se produit… Seulement, voilà, cette expulsion rédhibitoire n’était en rien prévue : c’est simplement Val Kilmer qui aurait été pris d’un acte de folie. Dès lors, la moindre image prend une autre valeur : les instants de tendresse de Rooney et Ryan paraissent bien plus qu’une expression de la volonté du cinéaste. Ils semblent être des moments de l’intime pudiquement préservés par la caméra. Et c’est d’autant plus spectaculaire que Lubezki se balade souvent à quelques centimètres des visages des comédiens(nes) pour obtenir l’esthétique malickienne, mais ces derniers parviennent toujours à donner l’impression d’être seuls au monde. Bon sang de bonsoir, que ce film est bon!

Le plus beau film de l’été, il est là.

Vous noterez que beaucoup ne sont pas d’accord avec nous. Certains voient que vacuité et pédantisme pseudo-intellectuel, d’autres y perçoivent simplement un raté grandiloquent: je vous rappellerai, alors, gentiment, que les autres ont tort et que nous avons raison… bisous! En l’espace de deux films, mais surtout à travers Song To Song, Malick se réinvente formellement et évite de s’enfermer dans un cinéma monolithique désuet. Au contraire, il atteint un équilibre fragile et sublime qu’il n’avait pas touché depuis des lustres dans sa fiction. Alors, laissons les rageux rager, arrêtons les comparaisons stupides avec Michael Bay, et profitons pleinement de cette nouvelle sortie de qualité. Le plus beau long métrage de l’été, et peut-être de l’année, il est là.

Song To Song, de Terrence Malick, filmé par Emmanuel Lubezki. Avec Rooney Mara, Ryan Gosling, Michael Fassbender, Natalie Portman. Sortie le 12 juillet.

Professeur d’anglais. Enseignant en ciné à l’INA. Scénariste parfois, réalisateur quand tout va mal. Comédien et chanteur pour les Kids des Etoiles.

Fan #1 de Superman. Antifan #1 du Punisher.

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