K. O. : Patron incognito

Après Les revenants, son retour au petit écran qui l’avait vu débuter acclamé par le plus grand monde avant de laisser perplexe sur sa seconde saison, Fabrice Gobert revient au cinéma. Sept ans après son premier long, Simon Werner a disparu, hybride imparfait mais passionnant entre John Hughes et Gus van Sant, c’est aujourd’hui K.O. qui se se présente sur les écrans précédé d’un solide buzz. Un film high concept par l’une des références de la light-SF française porté par un casting XXL ? Difficile d’en demander plus pour se chauffer.

Antoine Leconte (Laurent Laffitte) est un exécutif haut placé dans la hiérarchie d’une des chaînes de télévision majeures du pays. Une chaîne généraliste, spécialisée dans des déclinaisons thématiques, au management tyrannique et dont le logo est composé de plusieurs lettres C superposées, au passage (suivez mon regard…). Macho, arrogant, bling-bling, possédant une emprise psychologique sur une épouse dépressive et alcoolique qu’il trompe à tour de bras, il est le symbole du blaireau en costard qui inonde les sphères de pouvoir. Un jour, il tombe dans le coma et se réveille dans une réalité parallèle. Une réalité où il n’est plus le patron… mais le présentateur météo de la chaîne. Et c’est loin d’être la seule chose qui a changé dans son existence.

Reprenant le goût de l’étrange qui baignait notamment un film comme La moustache d’Emmanuel Carrère, adapté de son propre roman, K. O. charrie immédiatement tout un lot de références venues davantage de l’autre côté de l’Atlantique (la scène d’ouverture inspirée de Snake Eyes par exemple). Par son goût de la boucle de réalité parallèle qui se répète inlassablement, sa structure fait immédiatement planer l’ombre d’Un jour sans fin, référence revendiquée de Gobert (jusqu’au clin pas du tout caché au présentateur météo). K. O. en est en quelque sorte le pendant sombre, moins pensé dans sa dimension morale (à la Capra) que comme un châtiment cruel infusé du mauvais esprit de Cronenberg. Mais le film reprend bel et bien cette progression faite d’échecs répétés, à la manière d’un die and retry vidéoludique, ce qui lui confère un aspect ludique particulièrement addictif.

K. O. met en scène des formes de masculinité tourmentées

On sent que Gobert et sa scénariste Valentine Arnaud prennent un malin plaisir à réorganiser toutes les pièces de l’échiquier, à renverser les dynamiques sociales à l’oeuvre, à faire de ses princes des pauvres. Sous couvert d’une forme qui emprunte à celle de la fable, le réalisateur questionne les rapports sociaux toxiques, qu’il s’agisse de ceux de pouvoir au sein de l’entreprise, de domination masculine, de l’argent roi. En explorant non seulement la psyché d’un « homme d’en haut » se retrouvant de l’autre côté de la barrière sociale, il met en scène des formes de masculinité tourmentées, jouant de manière assez brillante sur le lien très fort qui unit virilité incarnée et virilité symbolique. Les scènes pathétiques de ces ex-tout puissants réduits à organiser des fight clubs clandestins pour se sentir « homme » à nouveau participent d’un portrait d’ensemble d’une complexité bienvenue.

K. O. est aussi la preuve supplémentaire de la capacité de Laurent Lafitte à donner corps à ces personnages masculins constamment remis en cause dans leur propre identité de genre. Que ce soit dans la veine comique (Papa ou maman) ou dramatique (Elle), l’acteur se plaît à incarner avec ce qu’il faut de recul et de mesure ces décalages et ces bouleversements identitaires. Capable d’insuffler de vraies percées d’humour au beau milieu de l’angoisse existentielle de son personnage, il porte sur ses épaules un film bâti sur et pour lui.

On ne passer pas sous silence les réels écueils qui ternissent un tableau d’ensemble pourtant flatteur. La fin ouverte se veut sujette à interprétations, mais tombe un peu artificiellement La multiplication des sous-intrigues et des personnages rend certains caducs, tandis que certains parti pris de scénario peuvent étonner par l’importance disproportionnée qu’elles acquièrent au fil du film (la figure du boxeur SDF principalement). Le film tente par moments de caser tellement de personnages et de destins croisés qu’on a l’impression que Gobert oublie qu’il n’est plus dans une saison de série de dix épisodes mais dans un film de deux heures. Le récit flirte tantôt avec le schématisme sur-signifiant, tantôt vers le trop-plein poétique. L’équilibre est parfois précaire, mais retombe souvent sur ses pattes grâce à un sens du rythme et de la narration assez redoutable. On ne lui en tiendra pas rigueur, tandis ce thriller de l’intérieur aux accents fantastiques parvient à assimiler avec succès ses références et à se trouver une identité en marge du cinéma de genre, porté par une mise en scène robuste et affirmée. Ce cinéma un minimum audacieux même si maladroit a non seulement le mérite d’exister, mais en plus de commencer à attirer des gros noms. Verra-t-on de meilleurs films français cette année ? Très probablement. En verra-t-on des aussi ambitieux ? Beaucoup moins.

K. O. de Fabrice Gobert avec Laurent Lafitte, Chiara Mastroianni, Pio Marmaï…, 1h55

Hubert Bonisseur de la Bath de la critique française, ma plume a la finesse d'un klug aux marrons de Monsieur Preskovic. J'aime Bill Murray plus que de raison. Par contre, j'aime pas trop les voleurs et les fils de pute. Je suis là parce que je connais l'ouvreuse. J'officie aussi sur le site de Première parce que ça sonne bien sur un CV.

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