Creepy : The Shock Doctrine

Kiyoshi Kurosawa est l’un des cinéastes que nous chérissons dans ces pages et avec lequel nous chercherons toujours à entretenir un dialogue, comme ce fut le cas en 2014 au festival de Belfort. Nous avions pointé du doigt avec lui un changement sensible de son cinéma, préférant l’apaisement à ses fantasmes de destruction. Vers l’Autre Rive, qui avait suivi, confirmait cette tendance où le cinéaste plongeait carrément dans une love-story à la Minghella. Creepy casse cette dynamique pour un très classieux retour aux sources. C’est en effet avec son polar Cure que Kurosawa s’est fait connaître à l’international (il était, au Japon, identifié pour quelques romanporno).

la figure du mal, sous les traits de Teruyuki Kagawa

Avec Cure, on découvrait un maitre du film noir, dans tous les sens du terme, qui rejoignait Seven de David Fincher dans sa vision désespérée du monde. À la fin des années 90, cet autre polar avait donné le ton des décennies à venir. C’est d’ailleurs à ce film qu’on pense aujourd’hui et il se peut que Kiyoshi Kurosawa ait voulu répondre à l’artiste américain vingt ans après. Difficile, en effet, de ne pas penser au film du cinéaste américain lors de la prise d’otage par un serial killer dans le commissariat, ou bien avec la relation qui se noue entre l’ex-policier, sa femme et son ancien élève. Mais c’est évidemment la figure du mal, sous les traits de Teruyuki Kagawa, qui rappelle le plus fortement Seven et son serial killer campé par Kevin Spacey. Leur apparente banalité et la sophistication des crimes qu’ils commettent en font des frères jumeaux. Et tout comme l’acteur américain qui a dû longtemps vivre avec ce rôle de psychopathe, Kagawa marquera sans nul doute longtemps la mémoire des spectateurs. Mais plus encore, ce qui relie ces deux personnages c’est leur filiation directe avec leur matrice : Hans Beckert, incarné par Peter Lorre dans M. Le Maudit. Cette référence est d’autant plus intéressante que Fritz Lang, à travers sa chasse au criminel, cherchait à interroger ses contemporains sur l’efficacité de tuer un monstre tout en créant un autre encore plus grand, plus ignoble. Cette hydre fut assez vite au fascisme et à la montée du nazisme.

Les suites criminelles de l’accident de Fukushima ont marqué profondément le cinéaste japonais, et Creepy souligne très clairement l’ancrage de l’artiste dans une charge à peine masquée aux dernières mutations du système financier globalisé. L’imbrication des responsabilités au sein de l’entreprise capitaliste est aujourd’hui tellement complexe qu’il paraît difficile de désigner un coupable. Les Japonais, et Kiyoshi Kurosawa en particulier ont compris que la plus-value de l’énergie nucléaire reposait sur des conflits d’intérêts, sur la corruption, et surtout sur la capacité à tirer profit de la sous-traitance faite par des entreprises aux mains des yakuzas. Alors que les morts s’accumulent autour de la centrale nucléaire, les responsables se sont tous défilés. C’est dans ce climat qu’a été réalisé Creepy, où il est là aussi question de crimes impunis et de mises en scène morbides particulièrement vicieuses. Ce qui est dérangeant, c’est la banalité du mal et la façon dont les victimes sont utilisées pour être elles-mêmes complices des crimes. Si l’on voulait rejeter tout rapport entre le système de la fiction et celui du monde économique que nous subissons, Kurosawa ajoute un détail qu’il est difficile de minimiser: le metteur en scène des crimes est identifié comme chef d’entreprise. Si le cinéaste décrit la vie calme d’un quartier d’une banlieue d’une métropole japonaise, il met en lumière la violence qui s’exprime au cœur de l’entreprise pouvant détruire autant les familles que les êtres eux-mêmes. Les humiliations, le harcèlement, les brimades deviennent des techniques tout à fait acceptables dans le management d’entreprise. La violence du milieu encourage tout un chacun à les utiliser pour conforter sa position dans la société. Pour bien supporter le monde du travail, certains recourent aux drogues, quand d’autres finissent par se supprimer plutôt que de s’accommoder de la douleur de vivre. Sans trop en dévoiler, c’est bien cette violence perverse qui est au cœur de la dernière œuvre de Kurosawa.

Kiyoshi Kurosawa radicalise sa pensée

Plutôt qu’un retour aux sources, Creepy annonce un nouveau virage dans la carrière du cinéaste japonais. Après avoir mis en scène ses angoisses et son pessimisme, puis avoir tenté d’apaiser son public face à la catastrophe de Fukushima, Kiyoshi Kurosawa radicalise sa pensée en l’inscrivant dans un territoire que l’on croit connu, mais qui se dérobe sous nos pieds. Ce faisant, il analyse à travers son œuvre, un système monstrueux qui engendre perversions et violences. Cette nouvelle mutation de son cinéma se confirme avec son prochain film que nous avons vu la chance de voir à Cannes. Il y a de quoi se réjouir de voir un cinéaste nous offrir en l’espace de quelques mois des films aussi fascinants et divers que Le secret de la chambre noire (en février dernier), Creepy (aujourd’hui) et Avant que nous disparaissions (en octobre prochain).

Creepy, de Kiyoshi Kurosawa avec, Hidetoshi Nishijima, Teruyuki Kagawa, Yūko Takeuchi, Masahiro Higashide. 2h10. En salle.

Après un parcours scolaire chaotique et pas mal de soirées vidéo bis, je me réfugie à l'université pour y faire grève et bouffer du film. Je m'y passionne pour la critique et l'écriture de scénario. Depuis, je m'efforce de trouver du boulot là où il est question de ciné. Après La Cinémathèque Française et UniversCiné et des collaborations aux Fiches du Cinéma et Culturopoing, je pris goût à l'ivresse du pouvoir, en 2012, en co-fondant Cinématraque. Je collabore également à La 7e Obsession.

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