Une Femme Douce : Un renoncement artistique

Si la femme est douce, le film l’est beaucoup moins. Le nouveau film du cinéaste ukrainien Sergei Loznitsa est une œuvre qu’on dira exigeante, pour être dans le ton du cinéphile. Elle refuse en tout cas de se faire apprivoiser. Basée à l’origine sur « La Douce« , courte nouvelle de Fedor Dostoïevski, elle avait autrefois inspiré Robert Bresson et plus récemment Raphaël Nadjari. Ce qu’en fait Loznitsa s’éloigne de l’oeuvre du créateur des « Démons« , mais en conserve la moelle: La femme douce. À travers la détermination, la fragilité apparente et la douceur qu’impulse à son personnage l’actrice Vasilina Makovtseva, on retrouve le modèle Dostoïevskien.

C’est un calvaire de Sisyphe qu’elle doit affronter

Mais le cinéaste préfère conter une toute autre histoire. La femme douce, ici, se donne l’objectif de retrouver son mari disparu au sein d’une prison au milieu de nulle part. Confrontée à la lenteur administrative et à la mauvaise foi des fonctionnaires, ainsi qu’aux menaces de policiers corrompus, elle doit également subir les fausses pistes de villageois aussi débonnaires qu’alcoolisés. C’est un calvaire de Sisyphe qu’elle doit affronter. Cette volonté du cinéaste de vouloir s’éloigner du matériel d’origine peut très bien s’expliquer. Bien que le territoire décrit n’est jamais vraiment nommé, on se doute qu’il s’agit d’une caricature à peine déguisée de la Russie. Tout dans le film est sujet, au mieux à une satire de la Russie, au pire à enfiler tous les poncifs possibles et imaginables concernant la Russie. On aura droit à tout : les beuveries à coup de vodka, la police violente et corrompue, la bratva et la haine des ONG.

À ces clins d’œils forcés à « l’esprit » Russe, Loznitsa brouille les cartes en ne cachant pas l’influence du cinéma russe sur son dernier film, tout comme il ne se gêne pas pour utiliser quelques chansons du répertoire des chansons populaires russes. Le paradoxe est au coeur de Une Femme Douce, pour une raison que l’on devine assez simple. Si l’on peut voir le film comme un pamphlet contre l’idéologie nationaliste de la Grande Russie qu’impose de plus en plus clairement le clan Poutine, le cinéaste Ukrainien ne peut que constater ce qu’il doit à la culture Russe. Une Femme Douce est une métaphore de l’Ukraine d’aujourd’hui, prise en étaux entre les enjeux internationaux là où elle souhaiterait une indépendance pure et simple. La situation actuelle ne pouvait être pire : Alors même que les Ukrainiens luttaient contre une corruption et une violence généralisée « à la russe » de l’appareil d’État, du flic de base aux plus hautes responsabilités de l’État, ils se sont retrouvés abandonnés par l’Europe et repris en charge par le camp Poutine. L’Ukraine est à l’image de Une Femme Douce, frêle mais déterminée face à la violence Russe tout en ayant conscience que leur indépendance n’est qu’un leurre : les enjeux géopolitiques sont beaucoup trop importants pour qu’ils puissent un jour obtenir leur indépendance.

le piège de la violence gratuite

Et c’est là que le film se perd, n’arrive pas à assumer la charge politique qu’il est pourtant assez facile de percevoir. Sergei Loznitsa n’assume pas sa démarche subversive, préférant noyer le poisson dans une réflexion sur l’absurdité de la vie. Alors que le film s’achemine vers un superbe final, Loznitsa impose une séquence sacrifiant l’art au spectacle de façon totalement gratuite. En tombant dans le piège de la violence gratuite, en faisant subir à ses spectateurs une longue scène de viol, le cinéaste met à mal tout ce qu’il avait pourtant réussi à construire jusque-là. Une séquence puante qu’il n’assumera même pas, en tombant dans la facilité scénaristique. Un twist final qu’on a déjà du mal à accepter dans le cinéma bis étasunien. C’est d’autant dommage, qu’il aurait pu se servir des codes du cinéma populaire américain pour parfaire sa charge subversive. Après tout, si la situation en Ukraine est si désespérante, c’est parce que l’Union Européenne a refusé de s’imposer en médiateur, laissant les USA s’opposer à la Russie sur le territoire Ukrainien. Enfermant, sans doute pendant encore de nombreuses années, les ukrainiens dans une prison en proie à la violence et à la corruption.

Après un parcours scolaire chaotique et pas mal de soirées vidéo bis, je me réfugie à l'université pour y faire grève et bouffer du film. Je m'y passionne pour la critique et l'écriture de scénario. Depuis, je m'efforce de trouver du boulot là où il est question de ciné. Après La Cinémathèque Française et UniversCiné et des collaborations aux Fiches du Cinéma et Culturopoing, je pris goût à l'ivresse du pouvoir, en 2012, en co-fondant Cinématraque. Je collabore également à La 7e Obsession.

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