Les Proies : l’enfer, c’est les hôtes

Tandis que la guerre de Sécession bat son plein, des jeunes filles d’un internat exclusivement féminin recueillent un soldat du camp adverse blessé, et plutôt beau gosse, parce que c’est Colin Farrell. Une sorte d’Airbnb vraiment chicos sur le papier pour le guerrier, tant ses hôtes sont toutes plus charmantes les unes que les autres. Bonnes chrétiennes (mais surtout pas mal attirées par leur blessé), elles décident de soigner le mec avant de, c’est promis juré craché, le livrer aux autorités compétentes.

Comment reconnaître un critique de cinéma snob à Cannes ? Les Proies est une occasion en or pour ce faire : il aura forcément vu le film original (en tout cas il le dira) duquel est tiré ce Coppola, et l’y préfèrera, évidemment. Bon, perso, pardonnez mon inculture, mais je n’ai pas vu ce film original : on a bien cherché, mais à Cinématraque, personne ne l’a vu. Apparemment, tout le monde nous dit que c’est un chef-d’oeuvre : c’est fou comme les vieux films dont on fait des remakes sont tous des chefs-d’oeuvre.

Il conviendra donc de ne pas prendre cette critique comme une vérité absolue : en effet, il est plausible que toutes les qualités que l’on a décelées du film de Sofia Coppola soient de pâles copies de ce qu’il y a 45 ans Don Siegel mettait en scène. C’est promis, on regardera le film en rentrant.

Peut-être y avait-il déjà dedans ces grands jeux d’actrices. Dans cet internat, en effet, comme dans la belle maison de Virgin Suicide il y a quelques années maintenant (ça ne nous rajeunit pas), ce qui intéresse Sofia Coppola, c’est de filmer une bande de filles, dans des cadres dignes de jolies peintures. D’aucuns parleront d’esthétique publicitaire, nous préférerons arguer qu’en terme de composition des plans, c’est un superbe travail de photographe. Chaque actrice est splendide, Nicole Kidman en tête, la véritable reine de cette 70e édition qui, après How to Talk to Girl at the Parties et Mise à Mort du Cerf Sacré, nous rappelle bien qu’elle est une actrice exceptionnelle. Dans le film, elle interprète la cheffe, complètement chamboulée par cette intrusion dans son internat, tiraillée entre l’attirance et le besoin de garder le contrôle de sa maison. Comme dans le film de John Cameron Mitchell, elle donne la réplique à Elle Fanning, troublante au possible, ado complètement tordue, aguicheuse et inquiétante.

Le film fonctionne parce que sous ses airs ultra-classiques (lumière léchée, gros travail sur les costumes, musique très très classique – même si évidemment créée par Phoenix), il est avant tout une très drôle farce. Dans cette grande maison, il va s’agir pour chacune d’être celle qui sera la préférée du soldat. Alors on sort les jolies boucles d’oreilles, on dénude ses épaules, et on fait des petits tours incognito devant la chambre en espérant que la porte soit entrouverte.

Et lorsque Les Proies se mue en thriller, le film n’oublie pas sa drôlerie. Le cinéma de Sofia Coppola évolue d’une manière assez intéressante. Délesté de ses artifices hipsters (la musique en décalage total avec les images, les jolis plans qui s’éternisent, les héros sous filtres Instagram qui réfléchissent en gros plan etc.), il prend une direction légère et comique qui contraste complètement avec la mise en scène toujours aussi soignée et splendide de la réalisatrice. Et c’est dans ce décalage que réside tout l’intérêt du film.

Là où beaucoup des réalisateurs de cette 70e édition cannoise semblent devenir des caricatures d’eux-mêmes (Kawase, Hazanavicius ou encore et surtout Baumbach), Sofia Coppola continue de faire des zigzags dans sa filmographie, de nous surprendre, de s’amuser avec nos a priori à son égard. Et c’est franchement agréable.

(Dzibz n'étant pas mon vrai prénom) Red'chef ici, extrêmement sévère avec les autres, mais pas du tout avec moi, hashtag YOLO.

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