Frost : l’Ukraine des neiges

L’habitué Sharunas Bartas est de retour à Cannes. Habitué des grands festivals depuis deux décennies, le cinéaste lituanien refait parler de lui cette année, dans le sillage de la rétrospective que le Centre Pompidou lui a consacré il y a quelques mois. Cette fois-ci, Bartas se plonge non seulement dans un sujet d’actualité (le conflit russo-ukrainien en Crimée), mais il s’offre une petite coquetterie en castant dans sa distribution une star glamour, et une Frenchie qui plus est en la personne de Vanessa Paradis, dans le rôle d’une militante partisane de la résistance ukrainienne que les deux héros du film croisent au coeur de leur périple.

Le périple de Rokas (Mantas Janciauskas, un sosie en plus chevelu de Jimmi Simpson) et de sa petite amie Inga (Lyja Maknaviciute), c’est celui de deux jeunes du pays de Jonas Mekas et Arvydas Sabonis qui vont faire la route de Vilnius à Donetsk pour livrer un van entier d’aide humanitaire aux résistants à l’invasion des armées de Poutine. Un voyage long, tortueux, qui leur fera croiser la route de personnages qui vont leur amener à questionner la nature même du conflit qui se joue, et leur propre relation par rapport à la guerre.

Petite surprise : ça parle beaucoup pour un Bartas. Enfin, plus particulièrement, ça parle beaucoup pendant trois ou quatre séquences (les meilleures du film) pendant lesquelles on assiste à une prise de conscience progressive de nos héros sur l’ampleur du bourbier dans lequel ils sont en train de s’enliser. Ces longues discussions, presque des successions de monologues d’un quart d’heure, rappellent aussi la difficulté de comprendre un conflit aussi complexe géopolitiquement mais aussi celle pour les soldats sur place de comprendre les racines même de leur loyauté (une rencontre notamment avec un soldat né de père russe et de mère ukrainienne).

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Mais paradoxalement, elles mettent le doigt sur un des principaux défauts du film : la difficulté à saisir les intentions et la raison d’être du voyage de ces jeunes. Au fur et à mesure de leur périple, on découvre peu à peu deux jeunes post-ados tellement paumés, y compris géographiquement, qu’on en vient presque à se demander pourquoi ils se sont lancés dans une aventure à laquelle ils ne comprennent absolument rien. Leur naïveté confondante instaure malgré elle une distanciation vis-à-vis de personnages dont on apprend presque à se désintéresser. Alors quand ils passent la plupart des 135 minutes du film à regarder par des fenêtres, à se faire la gueule ou à se lancer des banalités sur la vie à deux, difficile de rester véritablement à flot.

Le film pour le reste, ne déconcertera pas les fans du Lituanien, qui retrouveront son amour des longs plans sur des étendues désertes et des plans de trente secondes sur des ornières enneigées (qui fait lui même écho à son travail photographique). Il n’en demeure pas moins que la proposition de cinéma tend tellement vers l’austérité formelle qu’elle laissera sur le carreau tout ceux qui ne sont pas contre un cinéma un tant soit peu généreux de temps en temps. Étouffant, le style Bartas contribue à tellement tarir ses effets que le minimalisme en devient pesant. Une séquence illustre symboliquement ce parti pris : au départ de Kiev, première véritable étape de leur trajet au cours de laquelle ils croisent entre autres le personnage de Vanessa Paradis (insignifiant, pas intéressant pour deux sous et présent à peine un quart d’heure à l’écran), Inga aimerait brancher l’autoradio pour se mettre un peu de musique. Refus catégorique de son amoureux qui ne se sent pas d’humeur. Car oui, ce serait dommage de rajouter un peu de musique là, ce serait trop joyeux.

Qu’on le précise bien, les amoureux de la patte Sharunas Bartas trouveront probablement leur compte dans ce film de toute évidence maîtrisé, notamment dans cet épilogue (le dernier tiers du film dans son ensemble est de loin le plus solide) où l’on comprend enfin les véritables motivations du voyage de Rokas, sorte d’Icare va-t-en guerre qui ne désire en réalité qu’une chose : voir le conflit se faire sous ses yeux. Il n’en demeure pas moins qu’en arrivant la séance de 8h45 du septième jour du Festival, on commence un peu à traîner des pieds. À ce moment-là, on aurait tout pris Sharunas, tout. Même un petit bout de pop lituanienne sur un autoradio.

Frost de Sharunas Bartas, avec Mantas Janciauskas et Lyja Maknaviciute, 2h12

Hubert Bonisseur de la Bath de la critique française, ma plume a la finesse d'un klug aux marrons de Monsieur Preskovic. J'aime Bill Murray plus que de raison. Par contre, j'aime pas trop les voleurs et les fils de pute. Je suis là parce que je connais l'ouvreuse. J'officie aussi sur le site de Première parce que ça sonne bien sur un CV.

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