Un beau soleil intérieur : Tempête dans un verre d’eau

Alors voilà, il va falloir qu’on se parle.

Parce que c’est important qu’on se dise des choses.

C’est un peu compliqué à expliquer.

Mais communiquer c’est très important.

C’est même la base de la confiance entre les gens.

Donc bon, c’est un peu difficile j’en conviens…

Mais il faut mettre les choses au point.

Ca va pas vous faire plaisir mais c’est ce que je ressens.

Vous en avez déjà marre, hein ? Huit lignes de monologue qui tournent en rond et la moitié d’entre vous qui a déjà cliqué sur la petite croix en haut du navigateur pour retourner sur Twitter. Maintenant imaginez ça sur 1h35 et vous aurez une idée de ce qu’est la première véritable comédie de Claire Denis.

Il faut dire qu’il a bien fallu s’y reprendre à deux ou trois reprises quand on l’a entendu pour la première de la bouche d’Edouard Waintrop lors de la présentation de la sélection de la Quinzaine des Réalisateurs. Cinéaste exigeante, l’une des rares représentantes du cinéma d’auteur à avoir même fait des œillades au cinéma de genre, Claire Denis n’est pas forcément reconnue pour le taux de rigoloterie de son cinéma. Vivement donc l’année prochaine pour découvrir le remake de La Croisière du Navigator par Michael Haneke et le buddy-movie de Michel Franco.

Et pour l’occasion, c’est un casting maousse qui vient entourer l’héroïne du film, incarnée par une Juliette Binoche royale (on y reviendra), et dont on suit les mésaventures amoureuses à longueur de film. Xavier Beauvois, Nicolas Duvauchelle, Philippe Katerine, Alex Descas, ou encore notre Gégé Depardieu national… Le tout chapeauté par Christine Angot, qui signe le scénario de ce Beau soleil intérieur, qui fait écho à l’une des plus belles scènes du film, la dernière, entre ces deux monuments du cinéma français que sont Binoche et Depardieu.

Il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée

Des vrais bons moments, Un beau soleil intérieur en propose, principalement à ses extrémités. Plus réjouissant encore, on comprend bien vite que Claire Denis comprend, assimile et maîtrise rapidement deux des grandes caractéristiques de la comédie que sont le décalage et le rythme. Décalage dans la façon dont certaines répliques cinglent de par leur niveau de langage ou leur frontale crudité, noyés dans un verbiage savamment entretenu. Rythme, dans sa capacité à provoquer le rire nerveux, voire burlesque, de l’accumulation de paroles ne menant nulle part, témoignages de l’incommunicabilité qui ronge les relations humaines et a fortiori les relations amoureuses.

Il y a le banquier d’affaires snob, imbuvable envers les prolos, la galeriste infect de mépris de classe, le beauf taiseux…Autant de personnages parfois taillés à la serpe mais dont le caractère s’épanouit dans le langage, propulsé au rang de moteur narratif et ressort comique principal. C’est ce qui fait la force d’Un beau soleil intérieur

Ou plutôt ce qui ferait sa force si le film durait vingt-cinq minutes. Le problème, c’est qu’il en dure soixante-dix de plus, sans que les modalités humoristiques ne varient réellement. L’ensemble donc tourne très rapidement en rond, au point de paraître par moments interminable. Pas foncièrement bien original dans le propos (les grands bourgeois comme les gens du peuple ont perdu le sens de la communication, ne concevoir sa vie qu’à travers sa relation amoureuse et sexuelle à autrui ne conduit qu’au reniement de soi), le film esquisse quelques bribes intéressantes, comme dans cette scène que partagent Binoche et Duvauchelle dans l’appartement de cette première, qui devient l’espace d’un instant la prédatrice des deux, renvoyant l’homme à la fragilité de sa masculinité archétypale.

Un beau soleil intérieur vaut essentiellement en tant que portrait de l’actrice Binoche, LA Binoche, totalement investie dans ce rôle peut-être pas assez complexe pour la palette de son jeu. « J’ai embrassé le film comme les hommes du film« , l’entendait-on dire sur scène pour présenter le film. La déclaration est presque trop modeste, tant elle arrive à incarner une héroïne qui passe pourtant sa vie à naviguer à travers la vacuité et l’égoïsme des hommes.

Tentative très inaboutie dans l’absolu, Un beau soleil intérieur aurait pu être un super court-métrage s’il avait pris conscience de la nécessité de varier ses effets comiques et s’il s’était extirpé de son dispositif monomaniaque et éreintant. Reste un rôle de choix taillé pour une de nos plus grandes actrices, un sens du recours à la banalité des choses avisés, et la frustration de tomber au final sur un objet filmique trop désincarné pour qu’on ait réellement envie d’en rire.

Un beau soleil intérieur de Claire Denis, avec Juliette Binoche, Gérard Depardieu, Xavier Beauvois…, 1h35

Sortie en salles prévue le 27 septembre

Hubert Bonisseur de la Bath de la critique française, ma plume a la finesse d'un klug aux marrons de Monsieur Preskovic. J'aime Bill Murray plus que de raison. Par contre, j'aime pas trop les voleurs et les fils de pute. Je suis là parce que je connais l'ouvreuse. J'officie aussi sur le site de Première parce que ça sonne bien sur un CV.

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