Nous sommes en 1906, et l’Empire Britannique ne s’est jamais (en apparence), porté aussi bien. Oui, en ce début du siècle, il est bon d’être un homme blanc, européen et riche comme l’est Percy Fawcett. « Comme en tout temps », m’expliqueront les âmes les plus alertes. Mais voilà : Percy, lui, n’est pas content ! PAS CONTENT, ON VOUS DIT ! Et l’on peut le comprendre : Impossible, pour lui, d’être considéré à sa juste valeur par l’aristocratie angliche à moustache. La faute à son paternel qui a souillé son sang de liqueurs impures et par la fièvre du jeu condamnant la réputation de sa descendance.

Percy Fawcett mouille son slip

Heureusement, car il faut bien que film se fasse, une occasion en or, l’Eldorado s’offre à Percy. La société des géographes lui propose une expédition en Amazonie. L’exploration, la conquête, la gloire ! Une aventure digne de sa bravoure. Mais aussi, qui est la promesse d’une rencontre entre la civilisation et la vie sauvage. Là, c’est clair que Percy Fawcett mouille déjà son slip — sachez que j’offre une pinte à la première personne qui comprend le double sens monumentalement nul que je viens de poser — ! C’est là que les surprises commencent, et que James Gray frappe de face avec quelques morceaux de cinéma bien mastoc.

The Lost City of Z est un monument. Il est fort probable que la rédaction de Cinématraque ne soit pas la première à vous l’apprendre. Cependant, nous avons la prétention de penser que l’on peut apporter un peu plus de profondeur et, entre nous, n’avons-nous pas raison ? Plus sérieusement — car c’est un film qui le mérite — de longues discussions au sein de la rédaction n’ont fait que confirmer que nous avions le désir d’en parler et pas la moindre envie, que vous, lecteurs.rices, ne le ratiez !

Aux yeux des géographes, Percy a déjà un côté sauvage

James Gray et le faux classicisme : le héros qui trébuche

Loin de moi l’envie de trop m’étendre sur le reste de la filmographie (géniale) de Jimmy Gris, mais c’est là que les connaisseurs auront échappé au piège d’une lecture simpliste de cette épopée spectaculaire. Tous ses films s’ancrent dans une codification graphique, une approche de la mise en scène et un souci du détail dans la grammaire cinématographique qui sont éminemment et évidemment classiciste. Mais c’est là que Gray puise sa plus grande force, car sous le vernis et les larges tapisseries se cachent des secrets bouleversants semblables à ceux que Percy Fawcett découvre lors de ses expéditions.

Et ici, cette déconstruction du classicisme passe par la figure de Percy, protagoniste principal à la praxis paradoxale jusqu’à son paroxysme dans (spoilers) la disparition totale et sans retour, en pleine jungle. Mettons de côté les allitérations pédantes un moment et tentons d’éclaircir ça : le personnage de Charlie Hunnam est d’abord tout ce qu’il y a de plus héroïque dans les codes de l’aristocratie britannique. Comprenez cela comme : c’est le plus doué pour chasser le cerf. Par contre, ce n’est pas pour autant que cela fait pour lui quelqu’un d’adapté à la « civilisation » telle que l’entendent les Britons : quoi de plus logique alors que de l’envoyer là où ses talents seront plus utiles ? C’est qu’aux yeux des géographes, Percy a déjà un côté sauvage.

le héros découvre qu’il n’est pas le nombril du monde

C’est lors de sa première expédition que la praxis se met en route ; après avoir découvert des poteries au plus profond de la jungle amazonienne, Percy comprend que sa vision du monde — et celle de l’Empire — est fondée sur un mensonge abject qui place l’homme blanc au centre de l’Histoire. Premier mouvement : le héros découvre donc qu’il n’est pas le nombril du monde… Mais le succès de l’expédition le propulse à la tête du Top 50 des personnalités les plus hot de l’Empire britannique. Adieu l’héritage pourri du papa, et bonjour la gloire et la célébrité !

Deuxième mouvement donc : le héros découvre qu’il est le roi du monde. Et bim, voilà que Charlie Hunnam se prépare à faire le grand écart, et il est clair maintenant que cela ne peut que se terminer dans la douleur. Enfin… ça finit mal ? Je vous propose de débattre sur cela vendredi soir devant vos pintes respectives, ou avec moi si vous êtes le/la premier.ère à avoir trouvé le double sens du deuxième paragraphe.

Adieu l’héritage pourri du papa, et bonjour la gloire et la célébrité !

Le héros bien pensant et ses œillères 

Le paradoxe est en place, le paradigme prêt à changer : Percy Fawcett annonce à la haute des Angliches qu’il a trouvé les traces d’une cité antique en Amérique du Sud, et qu’une civilisation aurait donc précédés la leur. On entre dans le vif du sujet de The Lost City of Z qui porte tout son être dans son titre ! Nous comprenons, enfin, l’obsession de Percy Fawcett pour cette cité antique et induit sa volonté de détruire le système raciste plaçant l’homme blanc au centre du monde. Le paradoxe c’est qu’en opérant de la sorte, il continue de s’imposer, lui l’Occidental, comme principal protagoniste de l’Histoire. Enfin, jusqu’à ce que la fin du filme le libère totalement de cela, en le retirant carrément du cadre…

Prêt à mourir comme une merde

Regardons ensemble ce qu’il s’y passe : Percy vient de passer vingt putains d’années à être obsédé par la découverte d’une cité cachée. 20 fucking years, à tenter de transformer les codes qui régissent le monde occidental rien qu’à la force de sa volonté. Son bref passage dans les tranchées apparaît presque comme un rêve, face à la réalité : les songes amazoniens qui rythment le vrai de sa vie. Et là, alors qu’il est poursuivi par une tribu de natifs, il tombe nez à nez avec une autre, toute aussi menaçante. Prêt à mourir comme une merde, Percy est abasourdi lorsque la deuxième tribu ne lui saute pas dessus et préfère attaquer la première. Le message est clair comme de l’eau de Volvic : petit aristocrate, tu es peut-être le héros de ta propre histoire, mais chez nous, tu n’es qu’une note de bas de page. Ça, c’est une délivrance.

détruire le système raciste plaçant l’homme blanc au centre du monde

Le poids de l’héritage, le fardeau de l’hérédité

Là où le paradoxe devient tragique, c’est dans la relation père-fils qui s’installe tout au long du film. Elle commence avec un père absent, celui de Percy, mais dont l’ombre persiste à le cataloguer comme un raté. En essence, il y a une volonté simple ici : celle de dépasser le père d’échapper à son influence malaisante et réussir à exister en dehors de lui ; en d’autres termes, se faire un nom autre que le sien.

un des éléments essentiels de la tragédie

Mais voilà, Percy aussi est un père ; et un père absent, qui plus est. Ses passages brefs dans l’existence de ses enfants, entre deux expéditions, n’apparaissent que comme des fragments d’une vie que la famille n’aura jamais. Ainsi, et sans même s’en apercevoir, Percy devient une nouvelle incarnation de son propre père : ses obsessions de cité perdue font de lui la risée de toute la société, et son absence permanente nourrit la haine grandissante du fils ainé. C’est à travers les yeux de celui-ci que nous voyons la figure de Percy se métamorphoser dans les quarante dernières minutes du film. Funny fact, c’est le ptit gars Tom Holland (The Impossible) qui interprète le fils Fawcett dans la fin du film, et qu’on se le dise : il est désormais spécialiste du « je vole un long métrage en quelques scènes avec une performance ahurissante » (voir ses apparitions dans Civil War pour cerner encore mieux le talent du bonhomme). Le tragique ne s’arrête pas là, mais je n’ai pas forcément envie de tout spoiler non plus ; seulement, sachez que si vous êtes familier avec le principe des Rougon-Macquart de Zola, vous ne devriez pas vraiment être étonnés. C’est d’ailleurs un des éléments essentiels de la tragédie : la surprise y est toujours exclue.

Percy ne peut plus vivre ailleurs que dans la jungle

Parabole filmique sur le déclin de l’Empire 

Les plus chartistes d’entre vous auront remarqué avec intérêt que la période couverte par le film, à savoir le premier quart du 20e siècle, est un moment charnière pour ce qui a été autrefois l’Empire britannique. En fait, le parcours de Percy Fawcett fait écho sous bien des aspects à l’histoire coloniale de son pays, et tout particulièrement à son déclin. J’insiste sur le terme déclin : comme dans le film, tout est dans la longueur. Évidemment : à partir du moment où Percy révèle aux Britons que premièrement, non, ce ne sont pas eux et leurs feuilles de thé qui ont inventé le principe de civilisation. Et deuxièmement, la mission sacrée de l’éducation des sauvages n’est qu’une connerie dont la violence n’a d’égale que la nature aberrante : tout le principe qui fonde son pays s’effondre. Et ce sans que qui que ce soit, à part Percy et Robert Pattinson (j’ai oublié de mentionner que le pote de voyage de Percy c’est Robert Pattinson avec une barbe), ne s’en rende compte ! Et c’est logique après tout. Ou tout du moins, réaliste : au début du 20e siècle, les Britanniques ont déjà jeté de l’huile sur le feu, ils sont déjà dans la phase descendante. Mais les acquisitions de nations entières par mandats en 1918 leur jouent des tours ; ce n’est pas que leur rival passéiste côté Ottoman qui ne survit pas au recentrage du monde, ce sont eux également. C’est ainsi que Percy ne peut plus vivre ailleurs que dans la jungle ; en s’apercevant des erreurs de son propre monde, il en a perdu l’identité. Pour lui, ce sont les Britanniques les sauvages, ce qui est d’autant plus évident lors de sa présentation devant la société des géographes sur sa découverte d’une cité perdue. Ici, James Gray traite avec une justesse historique ahurissante le côté abruti de l’aristocratie britannique (regardez donc des vidéos du Parlement britannique sur YouTube), tout en donnant à voir les civilisations amazoniennes sans la moindre forme de jugement. Ce ne sont pas des « bons sauvages », ils sont, tout simplement.

Personnages anachroniques et contemporanéité de l’œuvre filmique : The Lost Film of Gray

Il paraît alors évident à tous que le nouveau film de James Gray est profondément politique, et contemporain; c’est là au fond qu’il dépasse tout classicisme et s’inscrit à la fois dans une démarche engagée socialement et politiquement.

Évidemment, James Gray invoque David Lean dans le spectaculaire, et révoque l’esprit de Werner Herzog. Ce dernier est une mention trop facile, certes, mais il est évident que formellement et thématiquement, le cinéaste étatsunien a l’ambition de s’en démarquer. C’est bien pour ça que l’opéra au beau milieu de l’Amazonie est ici un point de départ, un égarement, un symbole de la fausse vision civilisationnelle des Européens.

C’est la femme Gray par excellence

En s’y opposant, James Gray ne fait que confirmer qu’il construit son cinéma comme politique, et c’est d’autant plus évident à travers la figure de Nina Fawcett, l’épouse de Percy, interprétée par Sienna Miller. C’est la femme Gray par excellence, et donc bien trop moderne pour son temps : trop indépendante, trop progressiste, trop en avance sur tout en fait. Au final elle ressemble à son mari, dans le sens où elle se meut dans une société qui lui refuse sa place.

Sienna Miller: C’est la femme Gray par excellence

Il ne faut pas s’y tromper : James Gray s’échine évidemment à faire un film sur le début du 20e siècle, les costumes ont beau être d’époque, il ne fait finalement que parler du présent. Il parvient à transmettre une idée métafilmique qui structure toute sa filmographie.

The Lost City of Z, ce n’est pas qu’un long métrage sur une cité perdue que l’on ne trouvera jamais.C’est, également, une ode au film rêvé, celui que la technique tente d’atteindre du bout des doigts sans ne parvenir qu’à l’effleurer.

Ainsi James Gray signe un putain de chef d’œuvre. Oui, je le dis, chef d’œuvre…

Le geste est sublime.

The Lost City of Z, de Jams Gray. Avec Charlie Hunnam, Tom Holland, Sienna Miller, Robert Pattinson. 2h21