On avait laissé Tom Ford ni plus ni moins que dans l’antichambre des Oscars il y a de cela déjà six ans. Celui qui jusqu’ici s’étaient plutôt illustré en signant les robes de quelques vedettes distinguées de la cérémonie (l’Oscar de Charlize Theron en 2004, la cape de Superman de Gwyneth Paltrow en 2012, la boule à facettes de Margot Robbie l’an dernier, tout ça c’est lui) avait signé à l’époque des débuts qui en avaient séduit plus d’un avec son premier long, A Single Man.

Adapté du roman éponyme de Christopher Isherwood (le papa de Cabaret par ailleurs), A Single Man était une évocation du deuil poignante, traversée d’élans plastiques fabuleux. Minéral et plus intérieur que jamais, le dandissime Colin Firth y signait la plus grande prestation de sa filmographie, formant un couple platonique et désespéré bouleversant avec Julianne Moore. Ford avait réussi à l’époque à trouver un juste milieu parfait entre ses évidentes qualités de plasticien et la structure plus propice au vagabondage du stream of consciousness de son héros.

A Single Man avait révélé en Ford un véritable cinéaste

D’autres ont pu plus longuement détailler la manière dont Tom Ford mettait la forme au profit du fond, de l’isolement par le cadre de George Falconer à la saturation de lumière de ses moments de résurrection aux côtés du jeune Kenny (Nicholas Hoult, beau comme un éphèbe dionysiaque). Toujours est-il qu’A Single Man avait révélé en Ford un véritable cinéaste qui, loin de se contenter d’être un bel enlumineur, avait trouvé dans le septième art un nouveau mode d’expression de sa sensibilité s’artiste. Et de sensibilité, A Single Man n’en manquait pas, à l’image de cette sublime scène de danse, érotique et désespérée, entre George et sa meilleure amie Charlotte.

Il aura fallu attendre six ans pour voir si le coup d’essai était ou non transformé. Et comme pour son précédent effort, Tom Ford choisit de prendre la littérature comme support en adaptant le roman Tony and Susan d’Austin Wright. Un temps envisagé pour une adaptation sur HBO à sa publication en 1993, le bestseller raconte l’histoire de Susan Morrow, riche galeriste de Los Angeles incarnée par Amy Adams, en proie à une solide crise de milieu de vie, délaissée par un époux (Armie Hammer) plus accaparé par ses affaires en crise et ses affaires à droite à gauche.

Un soir, Susan reçoit le manuscrit d’un roman, le fameux Nocturnal Animals, signé de son ex-époux Edward, alias Jake Gyllenhaal. En l’occurence, l’intrigue de ce dernier s’avère être aux antipodes de l’univers dans lequel elle se laisse décrépir. Susan se retrouve en effet transportée au fin fond du Texas, où le héros du roman, Tony, se retrouve victime d’un gang de voleurs de voitures qui kidnappe sa femme et sa fille. On évitera d’en dévoiler trop mais les choses vont sérieusement se gâter pour ce père de famille sans histoire, qui va peu à peu sombrer dans une quête assoiffée de vengeance avec l’aide d’un flic mourant joué par Michael Shannon et sa plus belle moustache.

Série noire pour une nuit blanche

Sur le papier, voir Tom Ford se frotter au genre du polar poisseux de la Bible Belt peut sembler un peu étrange. Ce n’est en réalité qu’un clin d’oeil à la jeunesse du couturier/cinéaste, né à Austin, capitale du Texas et symbole de la schizophrénie du plus célèbre des états de rednecks du sud américain. Ancien bastion de l’industrie traditionnelle, celle que l’on surnomme la Weird City est aujourd’hui devenue un des cœurs des hautes technologies américaines et surtout la capitale américaine de la culture hipster. Austin, c’est la ville de South by Southwest, un ilôt écolo, LGBT-friendly et, ô blasphème dans le plus rouge des Red States, démocrate. Et ça tombe bien, car ce choc des extrêmes est justement ce qui donne corps à Nocturnal Animals, à plus d’un niveau.

Un Texas dénaturé par un double point de vue

La grande intelligence de Nocturnal Animals est d’exposer son système narratif avec une grande clarté, sans pour autant rien nous expliquer. D’aucuns qualifieront hâtivement la partie « fictionnelle » (au carré) du film, d’artificielle, de proprette, parce qu’on n’y retrouve pas la poussière, les virevoltants et une BO signée Nick Cave. C’est oublier trop vite la question de la médiation, cruciale au cœur même du film et qui fait d’ailleurs l’essentiel de son charme. Le Texas de Nocturnal Animals est le Texas non seulement celui d’une fiction, mais d’une fiction imbriquée au sein même d’une fiction. Un Texas dénaturé par un double point de vue donc : celui de Tom Ford certes, mais aussi celui de Susan, puisque celle-ci n’est nulle autre que la démiurge de l’univers qui prend vie à l’écran.

La partie texane se déroule donc dans un désert reconstruit à partir de la littérature par l’esprit d’une socialite angelina, élevée avec une cuillère en argent dans la bouche, et qui a justement divorcé de son mari parce qu’elle ne s’imaginait pas finir sa vie au fin fond du pays des culs terreux. Il apparaît donc d’un coup plus légitime que ce Texas semble lisse, dévitalisé et que les locaux y ressemblent à des cowboys Marlboro en jean Wrangler. Ce double système d’énonciation que Tom Ford n’explicite jamais ne fait que renforcer l’empathie qui se noue autour du personnage pourtant terriblement froid de Susan, une femme qui a passé tellement de temps ces dernières années à essayer de museler son trouble intérieur qu’elle en est devenue hermétique à ceux qui cherchent à établir le premier contact (vous l’avez celle-là?). Personnage incarné avec ce qu’il faut de justesse et de recul par la toujours brillante Amy Adams, dont le visage triste et le regard hanté habitent chaque plan qu’elle investit.

Un plan en particulier illustre parfaitement cette dynamique du récit. On y voit un homme, au beau milieu d’un champ, tenir en joue sa victime un fusil à la main, prêt à tirer. Le temps semble suspendu en attendant le coup de feu. Quand soudain, une chevelure rousse fait irruption au premier plan pour obstruer l’espace. Un zoom arrière et un reflet de lumière dévoilent le subterfuge : il s’agit en réalité d’une photo exposée dans le salon de Susan. Le portrait d’une femme nue affiché dans son bureau, cette œuvre sur la revanche qui semble la fasciner au détour d’un couloir… Tous sont autant de lieux de projection de l’inconscient, tout comme l’est le roman de son ex-mari.

Les démons de minuit

C’est en somme un processus tout ce qu’il y a de plus humain qui prend forme ici, celui de construire mentalement l’univers d’un roman à partir de nos propres expériences, modeler les visages de ses héros sur des visages connus. Nocturnal Animals ne fait en cela que rejoindre le sillon de la réflexion sur le cinéma comme palimpseste de l’écrit, à ceci près qu’ici la figure du palimpseste y est matérialisée sous nos yeux. C’est à ce moment-là que le film de Tom Ford bascule et devient une réflexion sur le souvenir et le regret, qui pousse le spectateur à scruter le moindre écho entre les deux univers. Une vision exigeante que Ford tisse avec subtilité sans jamais prendre le spectateur par la main. Qui est notamment cette jeune femme incarnée par Isla Fisher, qu’on devine délibérément choisie par le cinéaste pour sa ressemblance avec Amy Adams, running gag entretenu par les deux actrices elles-même depuis des années ? Ou cette jeune adolescente qui ressemble elle aussi énormément à la propre fille de Susan, bien que les deux personnages soient aussi interprétés par deux actrices différentes ?

Plus qu’une anomalie, ce Texas étrangement glamourisé n’est qu’un des symptômes du grand conflit qui traverse le film, et qui prend les allures d’une réflexion de classe. Il est l’illustration de l’incompatibilité entre les désirs de jeune femme de Susan et son statut d’héritière de la grande bourgeoisie, symbolisé par une mère à la choucroute aussi démesurée que son mépris (Laura Linney, quasi méconnaissable). Une incompatibilité qui l’a accompagné toute sa vie d’adulte, autour de laquelle se joue aujourd’hui son malaise existentiel, et qui rejaillit fatalement sur sa perception des choses. Ce Texas fictif, où les personnages féminins n’ont pas droit de cité et qui ressemble plus à un musée à ciel ouvert comme le parc à thèmes de Westworld qu’à un western de John Ford, est justement une aberration car il est le fruit des deux pôles antinomiques autour desquels Susan s’est construite. Et sans rien en dévoiler, la fin du film ne fera que confirmer tout cela avec une assurance quasi nihiliste.

l’ensemble apparaît de facto comme plus théorique

Il serait cependant bien exagéré de considérer Nocturnal Animals comme une réussite aussi éclatante que ne l’était A Single Man. Parce que les résonances personnelles y sont moins fortes (ou en tout cas moins évidentes), l’ensemble apparaît de facto comme plus théorique (A Single Man est pourtant constamment théorique, ce qui n’a jamais empêché l’émotion). Parfois moins intéressé par le contenu de ce qu’il film que par le dispositif qu’il installe, Tom Ford s’autorise moins d’embardées stylistiques, peut-être aussi intimidé à l’idée d’égarer ceux qui seraient déjà déroutés par les allers-retours entre passé et présent, entre « réel de la fiction » et « fiction de la fiction ». Plus impersonnelle et marquée de l’influence de certains modèles (du Hitchcock par ici, notamment dans la bande-son signée Abel Korzeniowski, du Winding Refn par là…), sa réalisation s’avère toujours gracieuse mais moins euphorisante.

Fatalement lorsque l’on se retrouve face à une telle densité théorique, Nocturnal Animals accuse à certains moments quelques plongées de rythme, particulièrement dans la timeline du passé, étrangement dépassionnée, qui rejouent la partition sans surprise de l’artiste maudit et de l’épouse matérialiste et pragmatique. L’étrangeté de l’ensemble, la froideur caractéristique à travers laquelle la plupart des acteurs secondaires donnent vie à des personnages qui ne sont vus par Susan que comme des figurants de sa propre vie, tiennent parfois le spectateur à une distance qui empêche de développer la même empathie pour Susan que celle que l’on éprouvait pour George Falconer.

Il n’en demeure pas moins qu’à de nombreux égards, Tom Ford nous offre avec Nocturnal Animals une œuvre dont la richesse thématique et narrative témoigne d’une ambition bienvenue. Plus riche et profond qu’il n’en a l’air, le film sera loin de parler à tout le monde mais n’est à coup sûr pas la baudruche vide décrite par ses détracteurs. Et mine de rien, six ans plus tard, c’est à nouveau dans l’antichambre des Oscars qu’on le retrouve alors que le film a permis à Aaron Taylor-Johnson de repartir avec le Golden Globe du meilleur second rôle masculin. Logique pour un homme qui a toujours aimé les cérémonies clinquantes.


Nocturnal Animals de Tom Ford avec Amy Adams, Jake Gyllenhaal, Michael Shannon, Aaron Taylor-Johnson…

En salles depuis le 4 janvier