HOME : ADOS MAMAN BOBO

Pour son quatrième film, la réalisatrice belge Fien Troch dresse le bilan implacable d’une société en roue libre, où se confrontent deux générations viscéralement déconnectées : d’un côté, les ados – avec leur insouciance, leur irresponsabilité et leurs excès ; de l’autre, les adultes, dans leur bulle, souvent dépassés, lâches et impuissants. Ces deux mondes, forcés de coexister, ne communiquent déjà plus, comme autant d’individualités réunies sous un même toit. La réalisatrice aborde habilement de nombreux thèmes aux confins de la relation parent-ado, tels que l’amitié, l’impact des réseaux sociaux, la sexualité, l’éducation, la réinsertion des jeunes, la pédophilie… Sans concession, ni manichéisme pour autant, c’est une galerie de personnages d’apparence banale qui nous est présentée, face à leur isolement, leur détresse et leur bouillonnement intérieur.

Home n’est pas un film pour ados, mais sur les ados

A l’instar d’un film de Larry Clark, Home n’est pas un film pour ados, mais sur les ados. On retrouve ainsi les sacro-saintes scènes de glande, de beuverie et de skatepark, que la réalisatrice a habilement laissées filmer sur un téléphone par ses jeunes acteurs. L’histoire gravite autour de trois jeunes de 16 ans : Sammy, l’archétype de l’adolescent pourri-gâté, en rébellion contre ses parents mais pas trop quand même, qui s’ennuie au point de poster sur Facebook son envie de tuer quelqu’un pour se sentir vivre. Le quotidien du jeune garçon se retrouve bouleversé par l’arrivée de son cousin Kévin, sorte de Matthias Schoenaerts en herbe, brut(e) de décoffrage, qui sort tout juste de prison. Il est recueilli par sa tante, la mère de Sammy et va tenter de canaliser cette violence en travaillant comme apprenti plombier dans la société de son oncle. Et enfin John leur meilleur ami, un grand dadais fragile, complètement à la dérive car maltraité par une mère folle, violente et abusive qui le pousse à bout.

Ces trois jeunes gens évoluent au milieu d’adultes présents sans être vraiment là. La mère de Sammy, le personnage adulte central du film, incarne en elle-même cette sombre dualité : femme de poigne dans la société de son mari, Sonja assume les responsabilités que sa sœur fuit en recueillant à contre cœur son neveu chez elle. En apparence, elle est cette mère que tous les adolescents voudraient avoir, aux petits soins et manquant d’autorité envers son fils. Et à l’opposé, lorsqu’il s’agira d’écouter la détresse de John, qui ne sait plus quoi faire pour échapper aux griffes de sa mère sadique, elle bottera complètement en touche et refusera de lui venir en aide. Difficile alors pour ces ados en manque de repères de se projeter dans ce monde adulte. On retiendra d’ailleurs la scène finale où l’on voit Kévin, paumé, face à ses contradictions : il a entre ses mains le pouvoir de changer de vie, mais on sent qu’il peut replonger dans la violence à tout moment, à cause d’un mot ou d’un mauvais regard. Comme en sursis dans un milieu déjà hostile.

Ce qui dérange dans ce film trash, rappelant bien souvent Elephant de Gus Van Sant, est cette distanciation de la caméra face à la vie intime des personnages, qui nous force à rester assez extérieur à l’histoire. Alors qu’on y parle de pédophilie et de violence, le spectateur n’est ni embarqué ni vraiment touché par le sort réservé aux trois jeunes et à leur entourage. Car la réalisatrice porte un regard quasi-clinique sur cette génération en perdition, proche des documentaires de Frederick Wiseman. Rien ne semble atteindre ces ados et pourtant, quand la situation les dépasse et face aux parents qui conservent un semblant d’autorité, ils pleurent, nous rappelant que l’enfance n’est pas si loin.

Et ce n’est pas la faute des acteurs si l’émotion tarde à venir. Débutants et sans maquillage, ils sont tous très talentueux, encouragés par la réalisatrice à une certaine liberté de jeu, gage de réalisme dans cette chronique impitoyable. La musique hypnotique et lancinante, signée par le compositeur Johnny Jewel (auteur de la BO de Lost River de Ryan Gosling) participe à la matérialisation clanique du monde ado, en y apportant une certaine profondeur, même si l’on peut regretter sa présence trop soutenue dans certaines scènes.

Finalement, l’incompréhension totale entre les ados et les adultes est à l’image de la scène d’ouverture du film : on y retrouve la copine de Sammy dans le bureau du proviseur qui doit s’expliquer de ses actes, après avoir accusé, avec d’autres élèves, l’un de ses professeurs de cacher des enfants dans sa cave. Le proviseur, fier de lui, pense être parvenu à raisonner la jeune fille et à lui faire comprendre la gravité de ses actes. Mais la communication entre eux est déjà inexistante. La jeune fille ne fera qu’abonder dans son sens pour sortir en vitesse du bureau et rejoindre ses copains. Un jeu de dupes dans lequel ados et adultes sont tour à tour trompés et trompeurs, et qui n’épargne personne.

Home, de Fien Troch avec Sebastian Van Dun, Robbie Cleiren, Karlijn Sileghem, Lena Suijkerbuijk. Pas de date de sortie. 2h26

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