CLAIR-OBSCUR : DU RAKI ET DES FEMMES

Peut-on réduire un film inégal à la puissance d’une scène complètement dingue ? C’est la question que l’on peut raisonnablement se poser à la suite de la projection de Clair-Obscur, le dernier film de la réalisatrice turque Yesim Ustaoglu, en compétition officielle.

L’histoire se penche sur la vie plus ou moins tragique de deux femmes, issues d’horizons complètement différents. La première, Sehnaz, est une psy brillante, en couple avec un architecte charismatique et plutôt chouette en apparence, mais rarement présent à la maison. De fait, le bonheur de cette femme est factice, mais nous y reviendrons plus tard… La seconde, Elmas est une très jeune femme voilée, vivant sous le joug d’une vieille dame diabétique et d’un homme d’une quarantaine d’années, qui s’avéreront être respectivement sa belle-mère et son mari. Un soir de tempête, un drame se produit dans leur appartement : Elmas est retrouvée à l’aube à moitié-morte sur le balcon de sa chambre, tandis que la police découvre les corps sans vie de sa famille. Pour tenter de comprendre ce qu’il s’est passé, la jeune femme est internée à l’hôpital dans le service de Sehnaz, qui réussira peu à peu à gagner sa confiance.

Une fois n’est pas coutume, c’est donc sur la place de la femme que se joue le véritable enjeu du film. En se concentrant sur le destin malheureux de ces femmes mal-aimées, Yesim Ustaoglu dénonce en filigrane toute la dichotomie de la Turquie : d’un côté, le poids de la religion, des traditions et de la famille qui, de manière arbitraire, peut légitimer le mariage forcé d’une jeune fille de 13 ans et la pousser à bout ; de l’autre, la modernité d’une classe « occidentalisée » qui cache une violence et une frustration latentes.

Alors on danse?

Or, pendant tout le début du film, le spectateur a du mal à voir où la réalisatrice veut en venir, tant les histoires des deux femmes apparaissent décorrélées. Et quand ce lien survient, on assiste à un vrai décalage dans le poids du malheur que connaissent ces femmes, dont la vie misérable de l’une fait difficilement écho à la vie plutôt aisée de l’autre. La tragédie d’Elmas nous impose en effet une vision manichéenne de l’histoire et des personnages. Face à l’enfer que cette dernière a vécu, les problèmes de couple de Sehnaz apparaissent dès lors assez « triviaux », le narcissisme de son mari étant bien souvent elliptique ou réduit à une sexualité insatisfaite, jusqu’à la scène finale. Les nombreuses zones de flou du scénario laissent au film un certain goût d’inachevé (ATTENTION – SPOILER ALERT MAIS EN FAIT NON PARCE QU’ON N’A PAS LA REPONSE : Que s’est-il vraiment passé dans cet appartement ? Elmas a-t-elle vraiment tué son mari et sa belle-mère ? A-t-elle été abusée par son père ? Qu’en est-il de sa sœur ? Est-elle tombée enceinte de son mari ? Que s’est-il vraiment passé sur cette couverture dans la cabane au fond du jardin ? Et toi, ça va sinon ?), alors qu’il y avait matière à faire quelque chose de grandiose. En témoignent les scènes de sexe particulièrement crues et audacieuses (et par là-même engagées pour du cinéma turc), et de nature saisissante superbement filmées, comme ces vagues déferlantes de la Mer Morte qui emportent tout sur leur passage, y compris les tourments des deux héroïnes.

Elmas (l’actrice Ecem Uzun) pleine de grâce

Toujours est-il qu’en début d’article, on se demandait si une scène magistrale pouvait, à elle seule, suffire à balayer les faiblesses d’un film. Et il est vrai que la scène de confidences entre Elmas et sa psy nous est tout simplement apparue comme un mini-chef d’œuvre. De longues minutes filmées en plan séquence de pure douleur, qui sortent le spectateur de sa torpeur et le font décoller illico dans l’émotion. C’est le moment où Elmas imagine avec ses mots, ses gestes et avec l’aide de Sehnaz, ses retrouvailles déchirantes avec sa mère qui l’a abandonnée. Dans cette scène absolument dingue, tout est criant de vérité et on a rarement vu pareille intensité dans un jeu d’actrices, qu’il s’agisse de l’interprétation à la fois douce et directive de Funda Eryigit qui incarne la psy, mais surtout de la jeune Ecem Uzun, qui fait de cette performance schizophrène un moment de grâce absolue dont on ne ressort pas indemne.

Alors verdict : Clair-Obscur, à conseiller ou pas ? (ATTENTION – SPOILER ALERT MAIS EN FAIT NON PARCE QU’ON N’A PAS LA REPONSE).

Clair-Obscur, de Yeşim Ustaoğlu, avec Mehmet Kurtulus, Okan Yalabik, Metin Akdülger, Funda Eryigit, Ecem Uzun. Pas de date de sortie. 1h45.

3 thoughts on “CLAIR-OBSCUR : DU RAKI ET DES FEMMES

  1. Au début de Clair-obscur, dès que les premières séquences des deux histoires ont été présentées, la parenté thématique du film avec Quelque chose d’autre (1966), de Vera Chytilova, m’a sauté à la figure. Et pourtant les deux films n’ont apparemment rien à voir même s’il s’agit pour les deux films du destin parallèle de deux femmes. Le film de Chytilova qui présente la vie d’une championne d’athlétisme complètement bouffée par l’entraînement de niveau international et celle d’une femme au foyer qui s’ennuie et finit par prendre un amant, est assez proche du documentaire, surtout pour l’athlète. Néanmoins, si la violence est beaucoup plus présente physiquement dans Clair-obscur, elle m’apparaissait profonde et sournoise dans Quelque chose d’autre. Les deux films, réalisés par des femmes partent du même désir de dénoncer ce que la société fait aux femmes, le régime “socialiste” de Tchécoslovaquie, en 1965 et le régime turc actuel. J’étais sorti de Quelque chose d’autre avec le moral à zéro, il y a 52 ans. Les deux protagonistes ne sont pas sympathiques. Avec le film de Yesim Ustaoglu, c’est très différent. Ici, on est complètement avec ces deux femmes, l’une, psychologue dans un hôpital, apparemment libérée mais pas heureuse, qui attend le mâle dans son bel appartement et l’autre, subissant la tradition enfermante de la religion, esclave de sa belle-mère malade et violée régulièrement par son “mari” comme il se doit, est malheureuse à en mourir, au sens propre. Funda Eryigit, qui interprète la belle psychologue, a tout pour plaire mais les incursions toujours tardives de son compagnon baiseur ne nous mettent pas à l’aise. Ecem Uzun qui joue la jeune fille “vendue” nous apparaît soit comme la petite fille qu’elle est encore ou bien comme une femme de trente ans, usée, ravagée par le malheur… Mais il y a une sorte de happy end : la psychologue parvient à libérer la jeune femme dans un psychodrame impressionnant pendant lequel cette dernière règle ses comptes avec sa mère, absente, qui l’a abandonnée lorsqu’elle avait 13 ans. Cette révolte inspire sans doute la psychologue qui dit merde à son compagnon. Avec Chytilova, pas d’espoir. Il me semble me souvenir que les deux femmes ne sortent pas de leur déplorable condition.

  2. Apparament vous êtes vraiment passé à côté du message voilé et dé- voilé du film, le viol repété d une tres jeune fille par sa brute de mari n est pas mis en parallèle avec la sexualité à sens unique, masturbatrice et insensible du mari bien sous tout rapport de la psychologue mais nous montre 2 visages de la féminité bafouée et de pareille manière rabaissée, l une comme objet de convoitise et d’apparat d’un monde bourgeois où l’on possède sans réel amour ,l’autre comme servante et Femme fleur vide couille, que le viol quotidien mène à la mort.. Ce film subtil , aux magnifiques images nous montre combien les femmes sont encore et toujours non respectées et avilies, sous le joug de l ignorance et le despotisme patriarcal ou machiste.

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