Sully: American hero

Alors que le choc de l’élection de Donald Trump secoue encore les États-Unis (et le monde), Clint Eastwood, conservateur convaincu et soutien du nouveau président, sort en France son nouveau long-métrage, Sully.

Curieux projet, à priori, de raconter ce « miracle sur l’Hudson », qui a vu l’amerrissage d’un Airbus A320 dans les eaux de New-York, le 15 janvier 2009. Curieux, sauf si on se souvient de la fascination du cinéma américain pour sa propre histoire, et depuis quelques temps, de son histoire récente. Sutout, Sully semble faire le lien avec le précédent métrage de Clint Easwood, American Sniper, dont la réception critique avait été, par chez nous, extrêmement méfiante.

American Sniper racontait la trajectoire de Chris Kyle, sniper durant la seconde guerre en Irak, reconnu comme un héros par ses pairs et par son institution, l’armée. L’ambiguïté du propos tenait à la célébration apparente – c’est en tout cas le sens que beaucoup ont donné au fameux générique de fin – d’un héros dont l’héroïsme tenait au nombre de meurtres qu’il avait perpétré (160 officiellement), avec la guerre comme alibi et le racisme comme sous-texte. Il était facile, voire logique, de rejeter le film comme nauséabond.

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Sully se présente aujourd’hui comme le pendant exact d’American Sniper qu’il vient éclairer sous un jour nouveau. Car ici, l’héroïsme du personnage apparaît sans ambiguïté : faisant appel à son sang-froid, il a sauvé in extremis la vie des 155 passagers de son avion. Un homme rien moins qu’admirable. Certes, mais si l’opinion publique reconnaît immédiatement l’héroïsme du pilote, les autorités, elles – les assureurs d’Airbus en l’occurence – ne voient pas la chose de cet œil. Sully est soumis à une enquête afin de déterminer si sa prise de décision était la bonne, et s’il n’a pas sans le vouloir, mis la vie de ses passagers en danger.

Ainsi, là où American Sniper montrait un héros-tueur admiré sans réserve par ses pairs, Sully montre un héros-sauveur questionné par ses supérieurs. Alors, est-ce une manière pour Eastwood de mettre à égalité ces deux personnages ? Les vies sauvées par Sully servent-elles à « rattraper » moralement celles prises par Chris Kyle ? Pas exactement.

pointer le paradoxe du héros américain

Il s’agit plutôt pour Eastwood de pointer le paradoxe du héros américain. Bien entendu, dans le film, Eastwood ne cache pas son admiration pour le personnage de Sully : professionnel, modeste et consciencieux, il aime sa femme et ne considère son sauvetage terminé que lorsqu’il a confirmation que les 155 passagers sont bien sains et saufs. En fait, il n’a pas de défauts – sauf que deux scènes de flash-back, assez courtes et pas vraiment nécessaires au récit, viennent nous interpeller : ont-elles pour seul but de souligner que l’aviation est la passion du personnage depuis toujours ? Dans la première scène, le père de Sully (ou bien son instructeur ? Difficile de savoir, souvent chez Eastwood, et notamment dans le précédent, les fils appellent leur père « sir ») lui fait remarquer qu’il pourrait sourire de temps en temps. Dans la seconde, Sully pilote un avion de chasse et insiste pour faire atterrir lui-même l’appareil, pourtant visiblement en grosse difficulté. Sully aurait-il pêché par orgueil ?

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Par ailleurs, le film montre bien, en arrière-plan, une société désespérément en manque de figure héroïque : les journaux télévisés assènent en boucle que le sauvetage est un « miracle », et les quidams se précipitent vers Sully pour lui offrir un cocktail ou le serrer dans leurs bras. Et s’il fait ouvertement l’éloge de la réactivité des secouristes, il le fait avec son élégance coutumière, illustrant les moments de tension avec quelques notes de piano jazz plutôt qu’avec les basses ronflantes de Hans Zimmer. On appréciera également la manière dont le cinéaste clôt son film, Sully n’attendant pas le verdict du tibunal pour se considérer blanchi, mais affirmant à son co-pilote, seul avec lui dans le couloir, qu’ils ont fait du bon boulot et qu’ils peuvent être fiers d’eux. Au bout du compte, chaque homme est seul face à sa conscience et à la portée de ses actes.

Dans son besoin de héros, l’Amérique parfois s’aveugle

Dans son besoin de héros, l’Amérique parfois s’aveugle et peut élire aussi bien un soldat, malgré – ou à cause – des atrocités qu’il commet, qu’un pilote de ligne.

Evidemment, derrière cette schizophrénie hystérique plane le spectre du 11 septembre : c’est la chute des Twin Towers qui fait s’engager le Chris Kyle ; et dans Sully, un de ses collègues lui affirme « ça faisait longtemps qu’on avait pas eu une aussi bonne nouvelle à New-York… surtout concernant un avion. » Dans ses deux films, Eastwood boucle la boucle en illustrant son générique de fin par des images documentaires : l’enterrement du soldat dans American Sniper, les retrouvailles entre le véritable Sully et ses passagers dans ce dernier film.

C’est donc à un véritable questionnement sur l’histoire récente de l’Amérique que nous invite Eastwood dans ces deux films complémentaires, qui viennent s’éclairer l’un-l’autre et expriment une authentique ambivalence face au héros américain, sa nécessité, son origine, sa caractérisation et son devenir mythique. La manière dont Eastwood conduit son questionnement – avec fluidité, lucidité et nuances, sans se laisser démonter par les critiques trop rapides – le place aujourd’hui comme le véritable héritier d’un John Ford, attentif à donner à la peinture de son pays un souffle romanesque sobre et maîtrisé.

Sully de Clint Eastwood, avec Tom Hanks, Aaron Eckhart et Laura Linney. 1h36. Sortie le 30 novembre.

scénariste et réalisateur, Il recherche justement de généreux mécènes.

4 Comments

  • Répondre décembre 12, 2016

    Benjamin

    Hello, merci du commentaire.
    Je ne sais pas si Eastwood questionne sa propre schizophrénie: je le crois assez peu porté sur l’auto-analyse, et la simplicité directe n’est pas le moindre charme de son cinéma. De mon côté, j’employais ce mot – assez fort, j’en conviens – plutôt au sujet de la société américaine qu’à celui du héros, même si le parallèle que tu suggères est une piste intéressante, pour un film qui est à mes yeux l’un des plus passionnants de cette année 2016 finissante.

    • Répondre décembre 12, 2016

      Benjamin

      Pas d’auto-analyse, non, mais le visage d’Eastwood dans son film m’a quand même interpellé. Le héros fait un autre footing je crois et disparaît derrière l’image du réalisateur à la fois énorme et discrète. La relation d’Eastwood avec son personnage va plus loin qu’une sympathie à son égard et je ne crois pas que le réalisateur nous ait habitué à ce type d’image (ou alors j’ai rêvé ce visage ?!).

      Et je te rejoins complètement sur la schizophrénie américaine (même si je crois que le personnage en est aussi le porteur ou le symbole). Je n’ai pas insisté assez dans mon commentaire sur cette dualité sociétale mais c’est bien elle je crois tout le propos du film : le héros très vite remis en question, d’une part une société qui tient au facteur humain (qui se traduit à l’image par la figure du héros elle-même, de Sully mais aussi du pompier, du sauveteur…), d’autre part celle qui tend à l’effacer (l’Amérique paranoïaque, sécuritaire, bureaucratique, celle qui oublie l’homme pour des raisons qui finissent par lui échapper ; incarné par la commission d’enquête). C’est pourquoi je disais le harcèlement organisé d’Américains à l’égard d’autres Américains : une Amérique traumatisée et ainsi partagée, ou divisée.

      Et d’ailleurs Benjamin qui répond à Benjamin, ça aussi c’est presque schizophrénique !

  • Répondre décembre 11, 2016

    Benjamin

    En somme la réaction à ces deux films serait, pour un sympathisant démocrate, à l’inverse chronologiquement de celles suscitées par les deux présidents américains, Sully-Obama et le Sniper-Trump. Je n’ai pas encore vu American Sniper mais j’aime bien l’idée du schizophrène : j’avais noté la présence assez tôt dans le film de Sully devant son miroir, par deux fois, sans compter son face à face avec lui-même répété sur les écrans télé, l’aplat du héros médiatisé en face de la personne pleine de doutes, le front suant, qui ne croit en rien ce qu’il regarde. Et pour insister sur l’idée, le choix de l’acteur Aaron Eckhart qui est resté dans notre mémoire pour avoir joué Double-Face dans Dark knight…

    Cette schizophrénie, qu’est-ce qui la justifie ? De quoi est-elle née ? Conséquence post-traumatique après les attentats du 11 septembre 2001 ? Il y a des chances compte tenu de l’importance du thème traité : la hantise du crash d’avion en plein centre de New York (le mauvais rêve introductif auquel on pourrait pu croire si Eastwood avait eu la volonté de se débarrasser de l’accident pour se concentrer sur le reste ; il n’en est rien puisque l’accident est lui aussi répété sous tous les angles, témoins, médias, passagers, pilotes et tour de contrôle -il ne manque que le point de vue des piafs-), le traumatisme lui-même (après le mauvais rêve, c’est un homme troublé, affaibli, désorienté qui est montré en train de faire un footing (peut-être davantage pour se vider l’esprit que pour entretenir sa forme physique)…

    Eastwood montre surtout les conséquences de ce traumatisme sur la société, la remise en question du héros alors que les flashes n’ont pas encore cessé de crépiter (« le héros est-il un imposteur ? ») et le harcèlement organisé d’Américains à l’égard d’autres Américains. Schizophrène avais-tu dit ?

    Et le visage géant -mais discret- d’Eastwood qui apparaît comme une ombre sur Time Square au milieu du film ? Une signature ? Ou un questionnement que le réalisateur aurait sur sa propre schizophrénie ?

    • Répondre décembre 12, 2016

      Benjamin

      Tu as raison. En ce qui concerne l’image d’Eastwood, je dois t’avouer qu’elle m’a échappé.

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