Il euphorise, il agace, il fait le bonheur de tous les plateaux sur lesquels il passe. Cultivant son personnage de dandy inconséquent adepte du verbiage logorrhéique depuis ses premières armes sur Radio Nova, on en oublierait presque qu’Édouard Baer a aujourd’hui cinquante ans. C’est normal, le garçon garde dans l’inconscient collectif la même image, et cela ne semble pas prêt de changer. Toujours là à la recherche du trait d’esprit aussi vain que déroutant, celui qui avait raréfié sa présence sur le grand écran ces dernières années revient non seulement devant mais aussi derrière la caméra.

Bien qu’imposant sa patte sur chaque film dans lequel il apparaît, Baer n’a pourtant réalisé lui même, avec Ouvert la nuit, que trois longs-métrages. La Bostella et Akoibon cultivaient tous les deux un goût pour la porosité méta, du débordement de l’art sur la vie (où l’inverse selon la convenance). Son nouvel opus se rapproche cependant nettement plus du premier, La Bostella, que de l’assez oubliable Akoibon. Deux époques, deux décennies différentes, mais deux œuvres qui tiennent également sur les mêmes ressorts, à savoir la contemplation de la pile électrique Baer au sein d’un groupe structuré et polarisé (cannibalisé?) autour de son double fictif.

Pour Ouvert la nuit, c’est une autre troupe qui est ici convoquée

Dans La Bostella, c’était toute l’équipe du Centre du Visionnage, la vignette comique de Nulle Part Ailleurs époque Guillaume Durand. On était en 2000 et Édouard Baer réunissait à l’écran ses comparses du petit écran : son fidèle acolyte Gilles Gaston-Dreyfus mais aussi Patrick « Chico vient chercher bonheur » Mille ou encore Jean-Michel Lahmi (qui remet par ailleurs le couvert dans Ouvert la nuit dans la peau d’un dresseur d’animaux pour tournages pas piqué des vers). Sorte de gros film de vacances tourné avec le même esprit DV que le bric-à-brac foutraque du Centre de Visionnage, La Bostella et son pendant télévisuel restaient chacun profondément marqués par l’esthétique télévisuelle et cette identité d’humour mi-plouc mi-CSP+ qu’on résume souvent sous le terme fourre-tout d' »Esprit Canal ».

Pour Ouvert la nuit, c’est une autre troupe qui est ici convoquée, à savoir celle de la pièce À la française, dont il avait fait un triomphe à Marigny en 2012. Jean-Michel Lahmi, Lionel Abelanski, Atmen Kelif, Alka Balbir, Christophe Meynet, Patrick Boshart… Certains visages familiers d’À la française sont ainsi de retour pour ce film qui narre les péripéties d’un patron de théâtre (Baer en l’occurence) confronté à toute une série de pépins techniques et humains à la veille de la première de sa nouvelle pièce. De son assistante Nawel (Audrey Tautou) à la stagiaire fraîchement débarquée (Sabrina Ouazani), tous vont être confrontés au caractère fantasque et imprévisible de leur boss Luigi.

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Difficile d’aller plus loin dans la description d’Ouvert la nuit tant le film est conçu comme une locomotive propice à toutes les exubérances verbales d’Édouard Baer, présent dans quasi chaque plan, gesticulant, s’égosillant dans une atmosphère de cacophonie permanente. La première demi-heure (la plus réussie) est une véritable rafale de punchlines, d’à-côtés absurdes, sans doute l’objet conceptuellement le plus édouardbarien jamais concocté. La caméra ne s’arrête jamais, virevolte hyperactive pour capter ce qui ressemble à une scène écrite par un Jean-Michel Ribes à qui on aurait offert un cocktail Caféine/Coke/Campari.

Baer s’est tout de même entouré du chef opérateur Yves Angelo

Il y a ceux qui rigoleront du sens d’Édouard Baer à toujours être capable de sortir la formule rigolote quand bien même on sait qu’elle va arriver. Il y a ceux qui s’esclafferont du grotesque personnage de Luigi, sorte de « génie du rien », fantasme absolu de l’Homme créateur (avec les aspects ridicules du cliché) Auguste tellement envahissant que le film lui assigne pas moins de deux clowns blancs. Et il y a évidemment ceux que ce brouhaha généralisé, et que l’on sent pourtant toujours millimétré (précisons que Baer s’est tout de même entouré du chef opérateur Yves Angelo et du monteur Hervé de Luze, deux références dans leurs domaines respectifs) étiré au mépris de toute rigueur, consternera. Il en va ainsi de ces figures médiatiquement si polarisantes.

À proprement parler, l’intrigue d’Ouvert la nuit n’a strictement aucun intérêt, si ce n’est que la galerie de portraits qu’elle introduit. Film à sketchs, film à saynètes, il ressemble à une déambulation mondaine et foraine, où l’on croise le regretté Michel Galabru en costume de singe, Grégory Gadebois en patriarche de grande famille africaine à Montreuil (n’en déplaise à Éric Z.) et la grande Christine Murillo en mécène des beaux quartiers. C’est très inconséquent mais ça a le mérite d’offrir un terrain de jeu idéal à son trublion en chef. Le reste n’est qu’une question d’affinité.

Ouvert la nuit, un film de et avec Édouard Baer, Audrey Tautou, Sabrina Ouazani, Grégory Gadebois…