Parfois si le plat est là, c’est pour qu’on mette les pieds dedans.

Oui, en effet, un documentaire sur la Sécurité Sociale, c’est pas sexy. C’pas vendeur, c’pas ouf, et le réalisateur Gilles Perret le sait. Enfin, pour être exact, il sait que c’est à quoi on pense en entendant parler du projet : La Sociale, ptit documentaire tranquilou sur l’histoire de la Sécurité Sociale en France.

Sauf que voilà, il faut le penser comme ça : la Sociale, c’est comme si ta mère t’offrait un CD de chants grégoriens repris à l’accordéon, mais qu’à l’intérieur de la pochette en fait c’est le White Album des Beatles. Je n’ai même pas envie de peser mes mots, je vais les jeter sur la page comme ils sont. Le 12ème documentaire de Gilles Perret est non seulement génial, il est aussi indispensable et monstrueusement actuel.

Et pour vous prouver que je suis honnête, je vais commencer par le pas bon : les vingt premières minutes du documentaire sont pas engageantes. C’est même inquiétant pendant un moment, parce que oui très informatif mais on a du mal à voir où Perret veut en venir. Heureusement pour vous, je l’ai déjà vu et je peux vous prévenir : accrochez-vous, parce qu’après cette étape informative nécessaire, La Sociale monte en puissance sans jamais retomber.

Le deuxième moment du documentaire se centre très largement sur une figure emblématique qui est au coeur de toute la réflexion sur le film : Ambroise Croizat. Et là, si vous connaissez déjà ce mec, vous pouvez vous offrir une bière parce que chapeau, vous n’êtes pas beaucoup. Ce mec, c’est le ministre du travail nommé par De Gaulle en 45. Avant ça, il aura eu la vie facile comme tous les ministres actuels. Jugez plutôt : parents ouvriers, commence à travailler à l’usine à 13 ans, rejoint la CGT puis la FO. Après ça, petit séjour de trois ans en prison à Alger pour cause de communisme, avant de commencer à bosser avec le Général. Je ne vais pas trop vous en dire sur l’homme, juste que La Sociale en fait un messie dont l’histoire fait figure de Grand Récit du socialisme et communisme français. Très vite, le documentaire se construit sur l’oubli et l’omission : il se fait le porte-parole de ce qui a été effacé de l’histoire (comme Ambroise Croizat, parce que bouuuuh le créateur de la Sécurité Sociale est un communiste) et ce qui est tut dans l’actualité. Parce que oui, après une bonne heure dans le passé, on arrive brutalement en 2016. Dans un monde où les hôpitaux dépendent des spéculations en bourse des laboratoires pour obtenir certains médicaments. Un monde où des types un peu tarés nous parlent du « trou » de la sécu, et cherchent à se défranchiser. Le truc hallucinant par ailleurs, c’est que le chef de file de ce mouvement est un des rares à savoir que les communistes ont fondé la Sécurité Sociale.

La Sociale, c’est pas drôle. C’est même affreux, en fait, même si on ose nous laisser espérer un peu. On comprend la volonté de Gilles Perret, qui a déjà beaucoup travaillé sur la condition ouvrière, de ramener les travailleurs dans la lumière un bref instant, eux qui sont encore et toujours les oubliés sur la scène politique, mais au delà de ça, c’est avec dépit et un peu de désespoir que l’on quitte la salle.

Mention spéciale au ministre du Travail François Rebsamen qui, lorsqu’il rencontre l’équipe de Perret qui filme dans son bureau, n’a aucune idée de qui Ambroise Croizat est, et qui a cette magnifique phrase : « L’homme qui a fait du bien à la France en 1945, c’est le général De Gaulle ». Ouais, ça fait mal. Et ben voilà, La Sociale, ça a beau raconter une superbe histoire extrêmement émouvante, ça fait bien putain de mal.