Je n’ai pas eu la chance d’assister aux premières éditions du festival, lorsqu’il se tenait entre les murs du Saint-André des Arts. Lorsque je m’y suis rendu pour la première fois, le festival avait déjà quitté depuis plusieurs années le Quartier Latin, pour déplier ses bagages dans la non moins prestigieuse et touristique avenue des Champs-Elysées. C’était en 2014, et je n’avais pu y voir qu’un seul film : Haemoo, véritable merveille qui figura dans mon top quand il sortit en France plusieurs mois plus tard. C’était donc avec une excitation certaine que je me rendais à cette édition 2016, et la certitude de découvrir de beaux films dans une sélection riche en noms de cinéastes déjà bien établis, et la découverte de nouveaux talent, offrant une idée globale de la vision des réalisateurs coréens sur leur propre société.

The age of shadows

The Age of shadows, de Kim Jee-woon, avec Yoo Gong,  Kang-ho Song, Ji-min Han, 2h20, date de sortie française inconnu.

Dans les grands noms du cinéma coréen de ces dernières années Kim Jee-woon est bien connu des cinéphiles amateurs du genre. Réalisateur de Two Sisters, un des films les plus effrayants des années 2000, il s’est par la suite illustré avec deux thriller polar au scénarios millimétrés dans l’horreur et aux scènes d’action à couper le souffle : A bittersweet life et J’ai rencontré le diable. Aisance de mise en scène confirmée haut la main avec le frénétique Le Bon, la Brute et le Cinglé, pastiche du classique italien, qui lui a sans aucun doute valu son pire écart avant sa digression américaine Le Dernier rempart, film mettant en scène l’ancien gouverneur de Californie fraichement remis en scelle. On n’avait donc plus de nouvelles du réalisateur sur le sol coréen depuis son segment dans le film anthologique Doomsday book. The Age of shadows signe un retour en grandes pompes du réalisateur. Fresque historique, sur fond d’espionnage pendant la colonisation japonaise de la Corée du Sud, le long-métrage a déjà dépassé les 7 millions d’entrées au box-office locale. On retrouve au casting le toujours excellent Song Kang-ho et Gong Yoo (personnage principal de Dernier train pour busan, autre succès coréen de l’été) nouveau venu dans l’univers du réalisateur. Mais premier film du festival, première déception. Certainement du à une trop grosse attente de ma part, je me suis dis après coup être probablement passé à côté des qualités du film. Ne nous méprenons pas, The Age of shadows n’est de loin pas un mauvais film. L’exécution de sa mise en scène est remarquable dans l’ensemble, tout particulièrement dans les scènes d’action, notamment celle centrale du train, qui montrent encore tout l’étendu du talent de Kim Jee-woon dans ce domaine. En revanche les séquences de dialogues contrastent et paraissent souvent bien banales et didactiques, voir même un peu pompeuse, quand bien même parcourues d’effets de style enlevés. Et les parties en studio donnent plus un aspect carton-pâte que charme d’antan. Des réserves qui auraient nécessitées un second visionnage.


tunnel

Tunnel, de Kim Seong-hun, avec Doona Bae,  Jung-woo Ha,  Dal-su Oh, 2h06, sortie française le 3 mai 2017

Et là voilà la première surprise de ce festival. Après Hard Day qui mélangeait déjà habilement les genres, le réalisateur Kim Seong-hun, confirme avec Tunnel qu’il faudra dorénavant compter sur son talent. Il s’attaque ici au cinéma catastrophe, genre ultra codifié par excellence et offre une approche des plus audacieuses. Il fait le pari d’une introduction très courte, laissant le spectateur faire connaissance avec le personnage principal en pleine débâcle. L’histoire est simple et tient en quelques lignes : un père de famille, vendeur de voitures, se retrouve enseveli après qu’un tunnel qui traverse une route de montagne lui soit tombé dessus. Pour ne pas offrir qu’un simple huis clos de 2h à la Burried, le réalisateur bien qu’inventif dans la mise en scène en cet espace confiné, fait sortir sa caméra du tunnel afin d’étoffer son discours et montrer la guerre médiatique qui se joue à l’extérieur. Les bassesses de la presse, l’opportunisme politique, et l’hypocrisie du constructeur, dans une piètre prestation de la comédie humain. Le réalisateur égratigne son pays, et la gestion qu’il fait de cette crise. Un drame qui passe par l’émotion et le suspense, mais aussi et surtout le prisme de la comédie. Le réalisateur parfois cynique teinte d’humour noir le discours de son film. Un film d’ouverture intense, où la catastrophe permet de dresser le portrait d’un homme et d’une société sans jamais perdre de vue le divertissement, jonglant d’un style à l’autre sans donner la sensation d’un trop plein de dramaturgie. C’est ce qu’on appelle une prouesse.


Steel flower

Steel flower, de Park Suk-young, avec Jeong Ha-dam, 1h23, date de sortie française inconnue.

On pourrait grossièrement résumer le cinéma coréen qui parvient jusqu’à nous ainsi. Il se sépare en deux catégories. La première ultra violente, basée sur la vengeance. Et la seconde plus romantique, qui empreinte beaucoup au cinéma de Rohmer. Avec Steel Flower on penche dans la déclinaison de la deuxième catégorie pour glisser jusqu’à la Belgique et le cinéma des frères Dardenne. Je n’ai pas pu m’empêcher de penser à Rosetta pendant une partie du film. Le film se construit autour de l’envoutant visage clôt de la comédienne principale, la talentueuse Jong Ha-dam. Un personnage sans-domicile, qui traine sa valise à la recherche de travail. Du jour jusqu’à la nuit tombée. Et se heurte comme un papillon de nuit aux vitres des potentiels employeurs de la ville de Busan comme rejetée par elle. Presque mutique, bornée, sa passion pour les claquettes va lui permettre de tenir le cap. Rejeter en marge, le réalisateur exprime habilement cette socialisation difficile pour qui vient de l’inconnue, sans téléphone, ni adresse. En cela il nous renvoie en plein visage la froideur de sa société. Il nous aspire dans cette atmosphère en même temps qu’il nous malmène dés son introduction, âpre. Le personnage nous est présenté de trois quarts, on le distingue peu. Mais on s’accroche à lui, à ses mouvements, son énergie. Malheureusement le film se délite au fur et à mesure qu’il progresse, perdant de vue sa trajectoire, il n’en réside au final pas grand chose d’autre que cette énergie brute mal canalisée. Dans l’ensemble le film laisse entrevoir quelques belles séquences, comme celles de danse. J’aurais rarement été autant soulagé de voir quelqu’un danser. Mais ces beaux moments n’empêchent pas l’ennuie de pointer fasse à un ensemble assez peu enlevé qui manque parfois de justesse dans son ton trop souvent forcé.


The Truth beneath

The Truth beneath, de Lee Kyoung-mi, avec Choi Yu-hwa, Kim Ju-hyuk, Kim So-hee, 1h42, date de sortie française inconnue.

The Truth beneath est le premier des deux films que j’ai vu pendant le festival qui prend comme théâtre de ses évènements le monde politique actuel en Corée. L’histoire d’une femme qui enquête sur la disparition de sa fille alors que son mari en lice pour un siège à l’Assemblée Nationale n’en semble pas très dérangé. Par ailleurs c’est également le seul film de la compétition visionné réalisé par une femme, Lee Kyoung-mi (assistante de Park Chan-wook sur Lady Vengeance) qui met en scène le personnage féminin le plus intéressant, puissant et botteuse de culs, cela va s’en dire. Un film très dense parce qu’il s’agit d’une enquête menée tambour battant par une seule personne, qui court de droite à gauche, et la réalisatrice s’amuse à multiplier les fausses pistes pour souligner cette énergie déployée, dans un ensemble resserré sur 1h40 qui ne paraissent jamais indigestes. Un deuxième long-métrage maitrisé et original aussi bien dans sa narration que dans sa forme inventive, tout en traitant bien évidemment de la corruption politique, de problèmes familiaux, et plus particulièrement de la relation mère-fille. Au fur et à mesure de son investigation la mère se rend compte qu’elle connait très peu sa fille, et va tout faire, dans son absence, pour s’en rapprocher émotionnellement. Elle va pour cela chercher à découvrir ce que tout le monde ignore ou tente d’ignorer. La réalisatrice impressionne car son style mélange le drame, l’horreur mais laisse la part belle à l’espoir tout en ménageant le suspense. Mais il ne s’agit pas à proprement parler de mélange des genres, mais plutôt d’amorces, de portes ouvertes jamais refermées, qui laissent passer des courants d’air stylistiques de différentes températures. Se sont ces décalages constants qui obligent le spectateur à un certain niveau de concentration et à reconsidérer ses perspectives quant au film. C’est également grâce à son actrice principale Son Ye-jin et son interprétation bluffante, que le film ne verse jamais dans l’attendu.


Old Days

Old days, de Han Sunh-hee, avec Park Chan-wook, Choi Min-sik…, 1h50, date de sortie française inconnue

Old Boy a marqué les spectateurs du monde en entier. Pour ses qualités intrinsèques évidentes, et en second temps parce que son succès critique et public a permis de replacer la Corée du Sud en bonne place sur l’échiquier du cinéma mondial. Cette renommée a permit années après années de voir de plus en plus de film coréen, aux multiples variations, inspirés ou non dudit film de Park Chan-wook d’être produits et de nous parvenir. Et le FFCP en est la parfaite illustration. Le documentaire de presque 2h, généreux dans la quantité d’informations mais parfois désordonné dans sa façon de les articuler, propose de retourner sur les lieux de tournage en présence du réalisateur, enchevêtré par des images d’archives et d’entretiens avec les différents membres de l’équipe. C’est le principal intérêt du documentaire, de ne pas s’arrêter aux traditionnels chef de poste et de questionner la costumière, ou la maquilleuse sur son expérience de tournage. Le film est axé sur l’aspect collectif de la construction d’une oeuvre cinématographique. Équipe mené par son réalisateur au tempérament bien trempé et charismatique. Avec lui une flopée d’anecdotes, de différents niveaux d’intérêts qui donnent au film son aspect commentaire audio retrouvé. L’ultime bonus DVD qu’on attendait plus. Entre des détails sur la fameuse scène du couloir, ou le moment où au bout de 24h de tournage sans interruption les deux acteurs principaux ont fait voter à mains levés l’équipe du film pour savoir s’il continuaient à tourner ou s’ils devaient partir se reposer. Le documentaire baigne dans une mélancolie, bercé par un montage entre passé et présent, qui ravira les fans heureux de se replonger dans ce grand film.


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The Tiger : an old hunter’s tale, de Park Hoon-jeong, avec Choi Min-sik, Jeong Man-sik, Jeok Seong-won, 2h20, date de sortie française inconnue.

Je connaissais le travail de scénariste de Park Hoon-jeong sur J’ai rencontré le diable de Kim Jee-woon, mais je n’ai pas encore eu la possibilité de voir The Showdown ou encore New World dont on m’avait vanté certains mérites de mise en scène. The Tiger est intéressant quand il s’attaque à l’illustration d’une légende et donner sens à son sous-titre « an old hunter’s tale« . Dans ce registre, le réalisateur aidé par l’intensité de jeu de Choi Min-sink déploie tous les ingrédients nécessaires à faire le sel des plus haletantes épopées d’aventure. L’homme face à la sauvage dame nature qui cherche à se venger de lui et de sa cruauté. Elle est ici représentée par le tigre, symbole mythologique de puissance, représentation du peuple coréen, que les colons japonais veulent à tout prix éradiquer de la surface de la planète. L’ancrage historique de la colonisation japonaise est intéressante, mais le film au lieu de se contenter d’un patriotisme évident, ressemble très vite à de la pure propagande, agaçante et plombant un scénario déjà bien maladroit. Un manichéisme qui rend les personnages des coréens intouchables (d’ailleurs le tigre ne les attaque pas), et propose un général japonais à la hargne primaire, massacrant pour le plaisir. Dans ces séquences, le réalisateur commet également l’erreur d’un anthropomorphisme douteux retirant son aspect mythologique à l’animal. Ajouter à cela que le film se répète et opère de trop nombreuses digressions comme pour remplir son contrat de grande fresque populiste qui s’étire à n’en plus finir. C’est vraiment rageant, car passé ces défauts certes insupportables, le film, en plus de son aisance dans le grand spectacle, véhicule de nobles propos sur la famille, l’homme, et offre un final à la beauté métaphysique qui aurait du être l’unique ligne de conduite du film.


reach-for-the-sky

Reach for the SKY, de Stephen Dhoedt et Choi Woo-young, 1h30, date de sortie française inconnue.

Succeed or die tryin’ ! Dans ce système scolaire orwellien ou l’apprentissage massif de connaissance prévaut sur le développement d’une pensée singulière, originale et construite, on suit sur une année le quotidien d’élèves préparant leur Seneung, équivalent coréen du baccalauréat. Les étudiants ne sont pas préparés à l’échec, et très peu auront accès aux trois prestigieuses universités convoitées. La réussite à cet examen semble être la seul voie pour valider l’ensemble des connaissances accumulées depuis l’entrée dans la plus petite section scolaire. Le film dépeint la violence de ce système qui installe des horloges électroniques décomptant les jours jusqu’à la prochaine session, où l’on malmène l’élève en tant qu’individu et lui assène que s’il ne réussit pas son examen alors ses rêves ne se réaliseront pas. Ironique tant il est difficilement concevable de deviner quels sont les rêves de ces enfants mécanisés dans ce système, et qui pour la plupart ne savent même pas ce qu’ils veulent faire comme métier par la suite. On voit également la pression des parents sur eux, qui plutôt que d’échanger avec leur descendance, remettent le destin de leur enfant entre les mains de chaman ou passent la journée de l’examen à prier à l’église. Il faut voir ce professeur d’anglais, superstar qui signe des autographes, et fait de cet détresse son fond de commerce, professant ses conseils dans des salles de concerts pleines à craquer de nouveaux candidats et de redoublants. Le jour fatidique venu, le temps s’arrête, les routes sont bloquées aux alentours des lieux d’examen, les voitures et motos de polices emmènent en urgence les retardataires, et les avions sont même cloués au sol pendant les 30min que durent l’oral d’anglais. Si le film nous montre des jeunes sous pression extrême, on pourrait lui reprocher de ne pas plus évoquer le futur de ceux qui échouent, et les questions du suicide. Même s’il est parfois un brin démonstratif le film use de codes narratifs distillant parfaitement le suspense, accompagné d’une musique carpenterienne qui fait monter la pression tout le long. Un documentaire fascinant qui pose la question du libre-arbitre et en dit long sur la frustration de la société coréenne, et sa jeunesse qui ne semble pas autorisé à être autre chose que ce que les institutions et parents attendent d’eux.


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Inside Men, de Woo Min-ho, avec Byung-hun Lee, Seung-woo Cho, Yun-shik Baek, 2h10, sortie française inconnue

« Justice, est-ce que ça existe encore dans notre pays ? ». Et voilà la deuxième très belle surprise de ce festival. Le thème assez neuf dans le cinéma coréen de la corruption politique semble faire pas mal d’émules, après Veteran l’année passée, voilà que l’on découvre ce très bon polar. Dans Inside Men (9 millions d’entrées), une fois n’est pas coutume, l’ennemi n’est pas le méchant communiste japonais mais bien l’État lui-même. Un gangster et un procureur de la république s’associent pour faire tomber les puissants intouchables de leur société. Un éditeur de journal qui manigance avec le dirigeant d’une banque pour faire élire un politique à leur solde. Des puissants qui s’accordent tout, jusque dans leur banquet à la Berlusconi, où cul nu, ils jouent au golf sans club, bras dessus bras dessous avec des escort girls dans de luxueuses chambres d’hôtel. Les deux compères fraichement associés ont chacun leurs raison de faire tomber les manias. Le gangster qui travaillait avant pour eux a été trahi et souhaite se venger. Alors que le second considère ça comme un simple calcul politique. Il ne possède pas assez de réseau pour se frayer un chemin dans les hautes sphères politiques très fermées de son pays où l’intégrité semble ne jamais payer. Issus tous deux de classes populaires, ils vont tels des Robin des Bois, rendre justice au nom d’un peuple saturé par cette corruption qui gangrène leur société. Le film est drôle, et bien joué, Lee Byung-hun est à nouveau magistral. La mise en scène ne réinvente rien mais est particulièrement appliquée, et le scénario est bien écrit, possédant suffisamment de retournements de situations pour tenir en haleine sur les 2h10. À savoir qu’il existe une version longue de 3h qui doit encore plus densifier et alambiquer cette machine inarrêtable, dont l’approche difficile est ensuite remerciée par une mise en scène explosive haletante.


PS : durant ces quelques jours de festival j’ai hésité à lancer un petit jeu avec moi-même et faire une croix dans mon carner dés que l’un des protagonistes faisait l’une des actions suivantes : prendre une douche, fumer une clope, puis fumer clopes sur clopes, mettre des mandales dans la gueule au détour d’une blague, garder un petit sourire narquois en coin, fredonner une chanson niaise sans micro en main, insulter son interlocuteur, sans oublier de détester les japonais. Par ailleurs le cinéma coréen permet de démentir la première phrase de leur hymne national, la Corée du Sud n’est pas vraiment calme !