Comme toutes les capitales, Séoul est symptomatique de son pays, de ses bons côtés, mais également de son malêtre. Elle est traumatisée par la dictature japonaise qui s’étendra sur plus de 40 ans. Années durant lesquelles les Coréens se sont vu interdire de parler le coréen, langue unificatrice, car la seule utilisée dans tout le pays, assujetti au japonais. Ils se sont vu imposer une modernisation accélérée qu’ils ont essayé de rejeter en bloc au sortir de cette invasion. Paradoxe immense puisque son gouvernement et ses habitants à leur tour, ont épousé aveuglement l’arrivée américaine sur leur territoire, devenant aujourd’hui une des figures les plus significatives de ce capitalisme accéléré. L’apparition soudaine d’une culture opposée à la leur a donné l’impression à beaucoup de Sud-Coréens d’être les suiveurs d’un mouvement qu’ils ne maitrisent pas. Dans son désir de capitalisme, l’État n’a que le mot croissance à la bouche, ne faisant que construire, il finit par oublier ce qui fait les fondements de sa société. Le résultat est dramatique conduisant à une uniformisation un peuple encore sous le choc de l’éclatement du territoire. La jeunesse n’a d’ailleurs pas connu cette division, cette période de l’histoire semble bien loin derrière elle.

Yeon Sang-ho va nous offrir sa satire avec une certaine maestria.

Une rupture d’autant plus forte qu’elle dénote avec sa structure confucéenne qui propose un registre social vertical où l’on est toujours le subordonnée de quelqu’un. On doit suivre le groupe, la norme, les hommes, les personnes âgées. Peu sont ceux qui osent prendre la parole pour offrir une pensée inverse. Un individu un tout petit peu en dehors de cette normalisation est considéré comme outsider et rapidement mis à l’écart. Ce développement économique accéléré a créé des frontières sociales énormes entre les Coréens, imposant un sentiment de compétition permanent, afin de dépasser sa propre condition. 3 familles sur 4 sont endettées, car il est considéré comme impératif de posséder les signes extérieurs de richesse. La société a les yeux rivés sur le dernier smartphone tandis que les plus aisés sont enfermés dans des quartiers très sécurisés, comme le dorénavant bien connu Gangnam, sans aucun contact avec le reste de la population qui leur deviendrait effrayante. L’ultra-modernisme de la société n’a fait qu’amplifier la négation des individualités. C’est sur cette situation de crise où les humains s’avèrent bien plus dangereux encore que de potentiels zombies, que Yeon Sang-ho va nous offrir sa satire avec une certaine maestria.

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La société a les yeux rivés sur le dernier smartphone tandis que les plus aisés sont enfermés dans des quartiers très sécurisés

Pour son troisième long-métrage d’animation, le réalisateur continue dans la même veine que ses deux précédents films, The King Of Pigs, traitait de l’intimidation et des violences en milieu scolaire, et The Fake mêlait mafia, corruption et religion. Ces sujets relativement non conventionnels étaient traités avec une noirceur extrême et un pessimisme à toute épreuve. Son dernier en date, Séoul Station, est le prequel animé Train to Busan, blockbuster estival coréen qui a également rencontré un joli succès dans les salles françaises courant août. Si le long métrage est bien souvent angoissant, on est loin de l’action et du rythme effréné imposé par son film en prise de vue réelle. La puissante dramaturgie créée par le théâtre social est rejouée dans un train, en huis clos, et laisse place à une réflexion plus posée sur cette escalade qui mène à ces évènements. De la même façon, la prise de recul cynique permet de se rendre compte à quel point ces situations pourraient être évitées s’il en était autrement de la société. Après visionnage de Séoul Station, il est évident qu’il s’agit plus qu’un simple tremplin pour son œuvre en prise de vue réelle. C’est un film à part entière, qui se suffit à lui même dans sa narration, aucun personnage ne faisant le pont entre les deux, seul le propos réside. Sa suite nécessite un point d’ancrage neuf pour commencer son histoire. Le film d’animation est certainement le plus intéressante des deux par son angle d’approche. Le réalisateur ne donnait pas d’explication précise sur la source de l’épidémie dans Train To Busan, alors qu’ici il offre une analyse d’origine sociétale de cette propagation si ce n’est scientifique.
le cinéaste n’épargne personne
Le métrage fait froid dans le dos dès les premières minutes du film, avant même que le premier zombie n’apparaisse. Un vieil homme s’avance en titubant, main posée sur son coup ensanglanté. Deux jeunes s’approchent pour lui venir en aide, mais se reculent bien vite quand l’odeur leur indique qu’il s’agit d’un SDF. Révulsés, ils en rigolent de dégoût, laissant passer leur chance d’empêcher la situation à venir. L’homme à l’agonie qu’on devine être le patient zéro s’enfonce dans les profondeurs de la station qui donne son titre au film et contaminera les autres SDF qui y résident. Le lieu du début de l’épidémie est un des éléments qui ancrent le récit dans la réalité sociale de son pays. La gare ferroviaire Seoul Station est un des trois gros arrêts de la ville où l’on retrouve le plus de SDF. Quelques sans-domiciles, des 50 000 que compte la capitale, viennent y faire des checking pour y passer la nuit à partir de 19 h 30. Des personnes de tout bord, principalement des hommes se sont retrouvés à la rue très rapidement, après que leur business ait périclité, se soient fait licencié économiquement, et ensuite ont été mis dehors par leur famille les considérants comme d’aucune utilité financière. Démunies, et ne pouvant toucher les aides sociales qui leur sont dues avant leur 65 ans, ils se retrouvent à la rue, non considérés par les autres coréens en lutte permanente pour rester dans le système. Mais le cinéaste n’épargne personne et montre bien que l’individualisme et le mépris règnent au sein même des SDF.
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Seoul Station est un des trois gros arrêts de la ville où l’on retrouve le plus de SDF

Le réalisateur ne s’intéresse que très peu au pendant survival habituel au genre. Le chemin jusqu’au final tétanisant est rythmé par un scénario simple. Un père cherche sa fille qui a fui la chambre d’hôtel dans laquelle elle vit avec son petit copain, après qu’elle se soit rendu compte que ce dernier veut la prostituer pour payer le loyer. Toutes ces séquences, aussi bien d’attaque que de survie sont prétexte à souligner plus vigoureusement le mépris et l’individualisme ambiant, et de mettre en exergue les dysfonctionnements de la société sud-coréenne. Le film va au-delà de la simple série B. À la façon d’un Romero, le réalisateur se sert de cette invasion de zombies pour critiquer violemment sa société. Tout au long de l’œuvre, la métaphore se fera de plus en plus déstabilisante, car elle témoigne d’une sauvage réalité. Avant même le frisson, le film gravite sur différentes questions communes : la marginalité forcée des citoyens par les services sociaux, l’individualisme latant, l’obéissance aveugle des forces de l’ordre. Ça n’est pas un hasard si la foule effrayée par les mouvements suite à l’épidémie est stoppée derrière des barricades par les forces de l’ordre. Les lanceurs d’alerte ne sont pas écoutés. Lorsqu’un individu vient à demander, à un policier pourquoi se retrouve-t-il nassé : on lui répond que c’est l’état d’urgence. Il ferait mieux de rentrer chez lui, d’allumer la télévision et regarder aux informations le chaos s’installer. Ou encore, quand l’un des rôles principaux dans sa fuite va se retrouver dans un luxueux appartement-témoin qu’il ne pourrait jamais se payer, alors que les personnages pleurent régulièrement un foyer qu’ils aimeraient récupérer. C’est parce que c’est cette veine sociale qui irrigue tout le film et en fait son sujet principal. Elle se noue en un point convergent dans la cruelle dernière séquence du film, comme la pièce manquante du puzzle qui se montait scène après scène. L’épidémie touche en premier le bas de l’échelle, qui dégorge des profondeurs souterraines du métro pour contaminer le reste des individus, et mettre l’ensemble de la population sur un pied d’égalité dans sa zombification. Cette infection dévore les injustices sociales. Le terme de sans-abris prend alors tout son sens dès lors que tous les citoyens sont exposés de la même façon, ou presque.
l’économie de moyen ne fait jamais cheap
Le long métrage devait relever deux défis. Celui du genre abordé, le film de zombie, et ensuite de le faire en animation avec un budget très faible, mois d’un million de dollars. Une œuvre sans star, et au sujet sensible, difficile à produire. Mais l’économie de moyen ne fait jamais cheap. Le film repose, en effet, sur un scénario qui n’est jamais trop long, bien rythmé et dialogué dans un ensemble anti-didactique. L’animation qui semble être du cel-shading (ombrage de celluloïd) avec certaines parties probablement dessinées à la main couplée à un rendue assez rigide accentue le côté naturaliste du film. Avec ses moyens limités, le réalisateur fait preuve d’inventivité lorsqu’il veut symboliser la puissance du nombre de ses zombies. Comme dans une scène très efficace des plus mémorables où un des protagonistes se retrouve coincé sur un échafaudage, et voit les zombies qui tentent de l’attraper, tomber en masse devant lui de façon grand-guignol.
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Avec ses moyens limités, le réalisateur fait preuve d’inventivité

Séoul Station est une œuvre qui sort des sentiers battus, avec une animation plus liée à l’émotion qu’à l’esthétisation. Yeon Sang-ho, jeune papa à la vision sombre, traduit sa saturation envers son pays à travers un propos virulent sur les inégalités sociales, dans un mélange d’horreur et de réalisme. Séoul Station est un conte satirique viscéral et nihiliste déstabilisant, au discours de perte de foi en l’humanité rendue supportable, car la monstruosité est devenue ici littérale. Séoul Station est un excellent long métrage politique, et un très bon film de zombie. On espère que le succès de Train to Busan n’éloignera pas définitivement son réalisateur du cinéma d’animation que ses obsessions viennent électriser depuis plus de 10 ans.
Séoul Station, de Yeon Sang-ho avec Ryu Seung-ryong, Eun-kyung Shim, Joon Lee, Sortie DVD 17 Décembre 2016