On ne reviendra pas ici sur l’affaire Snowden, on vous conseillera plutôt de vous plonger dans la lecture de notre critique de Citizenfour, documentaire réalisé par Laura Poitras dont on ne dira jamais assez l’importance primordiale. La dimension historique de l’œuvre de la cinéaste l’est autant pour ses qualités artistiques que pour ce qui fut révélé ce jour-là. Nous allons plutôt nous pencher sur la façon surprenante qu’a eu Oliver Stone de mettre en place la destinée de ce jeune homme comme tout le monde devenu du jour au lendemain, un être extraordinaire. Ce qui frappe devant Snowden, c’est la façon dont le cinéaste tente de s’effacer face à son sujet, tout en invoquant comme à son habitude la culture populaire. En cela il renoue avec ses meilleurs portraits qu’il s’agisse de JFK, ou Nixon, mais surtout de son très controversé couple de serial killers dans Tueurs Nés. Si en Europe Edward Snowden bénéficie d’une certaine sympathie, la chose est plus complexe aux É.-U., où il n’est pas rare qu’il soit associé à un traitre, quand on se souvient encore de lui. L’intérêt de Snowden pour Oliver Stone est de rafraîchir la mémoire du public et pour ce faire il va utiliser les codes du film de superhéros. À première vue il est surprenant de voir convoquer le superhéroïsme chez Oliver Stone, mais à bien y regarder, de Jim Morrison à Ron Kovic en passant par JFK, le cinéaste a toujours considéré ces figures historiques comme des êtres extraordinaires. À contrario, face à ces véritables superhéros, il a développé une filmographie rarement avare en super vilains dont Nixon, George W. Bush et surtout Gordon Gecko sont les figures les plus démoniaques. Au contraire de Laura Poitras qui s’attachait à décrire l’humanité à travers un personnage brutalement propulsé dans l’Histoire, le cinéaste énervé cherche à inscrire Snowden dans la mythologie hollywoodienne. Stone sait que dans sa patrie on préfère toujours imprimer la légende que la vérité historique. Bien qu’il soit rodé à la technique du documentaire (dont un portrait de Fidel Castro), il est assez logique qu’il aborde le profil d’Edward Snowden à travers le prisme de la fiction, réalisant en creux le portrait d’un superhéros. Pour ce faire, Stone ne va pas chercher la finesse du trait, mais plutôt privilégier le didactisme du prof à tendance marxiste distribuant des tracts à la sortie des cours. On ne changera jamais Oliver Stone, il faut en prendre notre parti.

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Stone sait que dans sa patrie on préfère toujours imprimer la légende que la vérité historique.

Ce qui frappe, en effet, à la vue de Snowden, c’est la façon dont le cinéaste convoque aussi bien l’imagerie héritée de l’univers Marvel et DC que la construction même d’un personnage de comics. On verra ainsi le très frêle Edward rentrer dans l’armée pour rejoindre la guerre contre le terrorisme, comme Steve Rogers cherchait à se faire engager pour combattre les nazis. Il a aussi quelques chose de Peter Parker ou de Clark Kent avec ses petites lunettes. Et pour devenir l’égal de Captain America, il devra tisser la toile et se transformer progressivement en Super-Man. Mais un bon super héros doit montrer ses faiblesses qu’il devra surmonter pour devenir un véritable Avenger. Snowden va en révéler plus d’une, ainsi sa carrière dans l’armée de terrain va brutalement s’arrêter avant même de commencer : un entrainement intensif et un banal accident ménager va lui briser les jambes au point de les fragiliser à vie. Plus tard, à force d’exposition aux engins informatiques et d’un stress surhumain, il va se générer une épilepsie chronique. En se concentrant sur l’intelligence militaire, Edward Snowden va cependant révéler ses compétences extraordinaires qui vont lui permettre de rejoindre une base secrète, entouré d’autres petits génies. On fera, dès lors, appel à lui lorsque le monde sera en danger. C’est à dire pour les huiles du Pentagone : H24. Mais ce n’est pas seulement dans la construction de la figure historique qu’Oliver Stone va filer l’analogie entre la vie de Snowden et l’érection d’un superhéros. C’est également en faisant appel à la mémoire du spectateur et aux succès des films de superhéros. On retrouvera, ainsi dans Snowden, des scènes tout droit inspirées des X-Men. On en veut pour preuve, cette séquence permettant, aux spectateurs, de visualiser la surveillance globale mise en place par la NSA copiant le principe du Cerebro inventé par le professeur Xavier connu, lui aussi, pour ses problèmes de jambes. Cette séquence qui reprend quasiment point par point l’esthétique des films de Bryan Singer achève d’installer Edward Snowden comme le seul vrai superhéros vivant selon le cinéaste.

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On fera appel à lui lorsque le monde sera en danger.

Mais que serait un être extraordinaire sans sa Mary Jane ou sa Loïs Lane ? C’est ce qui surprend le plus dans le dernier long métrage d’Oliver Stone : la volonté du cinéaste d’évoquer un autre film possible, une histoire d’amour avec comme héroïne principale, Lindsay Mills, la petite amie d’Edward Snowden. Il faut le dire, plus qu’un film d’espionnage, Snowden est une histoire d’amour. C’est une romance, pour le coup, extraordinaire : comment Lindsay Mills va-t-elle redonner une part humaine à un nerd, non pas en le poussant à s’opposer au système, mais en lui montrant… tout simplement… son amour ? Les cyniques trouveront sans doute cela grotesque, mais les faits sont têtus : la vie elle-même est ridicule. Dans le système actuel où rien de plus important n’existe que le travail, il arrive régulièrement que celui-ci impose des relations à distance. Une expérience que beaucoup d’entre nous ont eu le loisir de découvrir, et l’on sait ce que cela a de difficile et parfois même d’impossible. C’est pourquoi ce qu’accomplit ce jeune couple est admirable. Voir évoluer ces êtres que tout sépare au centre d’une des plus spectaculaires des chasses à l’homme de l’Histoire est simplement impressionnant. Comment une artiste, provenant d’une famille libérale et pacifiste, va se retrouver avec un jeune gars psychorigide portant avec fierté son héritage militaire et les idées réactionnaires de son éducation qui en découlent ? Quelles sont les probabilités qu’un tel couple puisse être aussi solide? Il suffit de comparer la vie sentimentale de Snowden et celle d’un autre ennemi numéro un des É.-U. : Julian Assange. Ce dernier se retrouve aujourd’hui coincé dans une pièce de l’ambassade de l’Equateur à Londres, à cause de son incapacité à construire une relation suivie et bienveillante avec ses partenaires sexuels. Une des raisons de l’aura de Snowden vient aussi probablement de son immense respect vis-à-vis de sa petite amie. On sent, en tout cas, Oliver Stone particulièrement touché par la force incroyable qui se dégage de cet amour.

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Le système tient grâce aux petites lâchetés du quotidien

Mais la peinture qu’Oliver Stone fait de l’intime n’est pas la seule surprise pour les habitués du cinéaste, car avec Snowden, Oliver Stone se révèle fin analyste du monde du travail. Si les personnages secondaires, hauts en couleur (dont, forcément Nicolas Cage) se placent évidemment dans l’univers comics, Oliver Stone décrit cependant très justement la façon dont se construisent les rapports professionnels. Comment ceux-ci, sans qu’il y ait une volonté affirmée, finissent par servir une idéologie de la surveillance mondialisée ? Ce que raconte Oliver Stone avec Snowden c’est, de façon ludique, que s’il y a bien un complexe militaro-industriel à la puissance financière sans limites, celui-ci n’est pas le fait d’un nombre restreint d’individus contrôlant la planète. Stone démontre clairement, s’il était encore une fois besoin de le préciser, qu’il n’y a personne véritablement aux commandes. Le système tient grâce aux petites lâchetés du quotidien, aux renoncements, aux alliances de circonstance de tout un chacun, ou aux mesquines humiliations professionnelles. Les dysfonctionnements du système ne résultent, au final, d’aucune volonté d’organisations occultes, mais tout simplement de luttes d’égo, des jalousies au sein des institutions et du monde du travail. C’est peut-être sur ce point où Snowden rejoint Citizenfour, les deux films rendent palpable la fragilité d’un empire : Les États-Unis d’Amérique. Cette super puissance se pensait invincible jusqu’au matin du 11 septembre 2001. Elle avait encore confiance en ses institutions jusqu’aux révélations d’Edward Snowden. Le colosse étasunien ne repose finalement que sur des pieds d’argile. Dit autrement : « Ils ne sont grands que parce que nous sommes à genoux » cette citation d’Étienne de la Boétie tirée de son « Discours de la servitude volontaire », aurait pu conclure la dernière œuvre d’Oliver Stone. Le cinéaste a choisi une autre pirouette dont nous vous laissons la surprise.

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Snowden, d’Oliver Stone, avec Joseph Gordon-Levitt, Shailene Woodley, Melissa Leo, Zachary Quinto et Nicolas Cage. 2h14. Sortie le 1er Novembre 2016.