Petite sœur sombre et hilarante de Girls et Sex and the City, la série en six épisode de la BBC Fleabag dégomme joyeusement le cadre narratif de ses aînées pour se frayer un chemin au-delà des genres, et s’imposer comme une des meilleures comédies d’auteurs de 2016.

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Sur le papier, la mini série anglaise de la BBC adaptée du one-man-show de Phoebe Waller-Bridge est un savant mélange — un brin plus trash — de Sex and the City, Bridget Jones et Girls.

Fleabag (sac à puces) est une trentenaire paumée, fauchée, méchamment drôle et obsédée par le sexe. S’inspirant du stand-up d’origine, cette anti-héroïne moderne chronique face caméra, son quotidien parsemé d’échec et de moments gênants. Quand elle ne se masturbe pas devant des discours de Barack Obama, elle se pose des questions sur la taille de son trou de balle. Ou encore, elle ère dans son café vide en compagnie de son cochon d’Inde dépressif, ou se rend à des conférences féministes avec sa sœur « parfaite, anorexique et riche ». La série réussit à faire rire (beaucoup), et même à surprendre (un peu) en abordant des sujets pourtant déjà largement explorés ailleurs : plan cul, masturbation, sextos, galère d’argent, conflits familiaux. Ceci, avec brio et une vulgarité jouissive excusée par l’accent british impeccable de l’actrice principale.

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Un monde sans homme

Fleabag aurait pu se contenter d’être une des séries les plus drôles de l’année. Pourtant, son auteur innove en détachant totalement le show de toute intrigue romantique. Alors que la comédie au féminin tourne trop souvent autour de la quête amoureuse et des relations hommes-femmes, la série passe le test de Bechdel haut la main. Dans Fleabag, les personnages masculins, aussi comiques soient-ils, brillent par leur absence : un père fuyant qui compense son manque d’engagement dans la vie de ses deux filles en leur payant des conférences sur le féminisme. Un petit copain hypersensible qui ne revient que pour mieux repartir, à chaque nouvelle visite de Fleabag sur Youporn. Ou encore son dernier plan cul, aussi magnifique que lisse et stupide. Libérée de cette contrainte amoureuse, la série prend de la hauteur et nous raconte en pointillé une toute autre histoire.

Confession d’une enfant du siècle

À travers des flashbacks drôles et émouvants distillés savamment dans chaque épisode, on découvre l’affection passée entre Fleabag et sa meilleure amie décédée Boo, dont la fausse tentative de suicide a malheureusement réussi.

Comme dans la série de Louis C.K. «Louie », Phoebe Waller-Bridge trouve l’équilibre entre comique et mélancolie. Chaque nouvel épisode, loin d’être juste une suite de sketchs bien ficelés, semble fait craquer un peu plus le vernis d’indifférence feinte du personnage principal. On comprends que derrière le discours de façade — que Fleabag nous offre comme pour mieux nous amuser et se divertir elle-même de la vérité — se cache un lourd secret dont on ne saisit la teneur que lors du dernier épisode, le plus sombre de la série.

Au final, Fleabag tire le portrait d’une jeune femme pas comme il faut. Une mauvaise féministe, mauvaise fille, mauvaise petite amie, qui dit toujours ce qu’il ne faut pas, qui couche trop, qui boit trop, qui se masturbe trop, qui ment, qui vole, et qui s’en fout la plupart du temps.  Sans filtre, drôle et tragique à la fois, Fleabag prend la relève des personnages féminins forts, au moment même où Bridget Jones baisse les bras.

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Fleabag, de Phoebe Waller-Bridge avec Phoebe Waller-Brige, Hugh Skinner, Sian Clifford. 2016. Six épisodes. BBCThree.