Jason Bourne : Géopolitique du Chaos

Pour comprendre en quoi Jason Bourne pourrait se révéler être une émouvante conclusion, et une belle réflexion sur le cinéma d’action il faut se rappeler en quoi Bourne a changé le genre. L’histoire associera à jamais Paul Greengrass à Jason Bourne, même s’il ne fut pas le premier choix du grand ordonnateur Frank Marshall. C’est parce que le producteur ne pouvait pas se permettre d’attendre que Doug Liman se libère qu’il a embauché l’auteur de Blooday Sunday dont le style, pensait-il, allait renouveler l’intérêt pour ce nouveau type de héros hollywoodien.

la fin d’un règne, celui de John McTiernan

Paul Greengrass aura, ainsi, la bonne idée d’importer dans l’univers du blockbuster un style nerveux proche du reportage de guerre et une fascination toute singulière où l’individu cherche à se faire une place dans les mouvements de foule. Caméra au poing, le réalisateur anglais scrute alors son personnage par tous les pores. Il poursuit en le radicalisant un système que Liman avait tenté d’imposer : l’humanité d’une machine à tuer. C’est ce style qui va jusqu’à ringardiser ce qui était pourtant son modèle, James Bond, qui n’aura pas d’autre choix que d’emprunter la même voie avec Casino Royale et ses suites.

Mais l’avènement de Paul Greengrass dans le cinéma d’action coïncide avec la fin d’un règne, celui de John McTiernan dont la saga Bourne s’affirme comme étant sa grande faucheuse. Là où le créateur des Die Hard, jusqu’ici maitre étalon de l’action hollywoodienne, n’a eu de cesse de topographier le théâtre des opérations de la brutalité, Greengrass va modéliser le chaos de la violence. Il ne faut pas y voir un coup du hasard : McTiernan travaillait un cinéma hérité de la guerre froide, un monde complexe, mais avec des repères bien délimités. La chute de l’empire bolchévique va accélérer la conversion des grandes puissances à l’idéologie néoconservatrice. Ce moment historique ne va pas imposer, comme le vendait George Bush Sr. « un nouvel ordre mondial ». Au contraire, il a engendré une période pleine d’incertitudes, totalement désorientée, où les décisions stratégiques sont guidées essentiellement par la seule obsession de la croissance économique et de l’enrichissement personnel qu’importent les moyens utilisés.

Si par nature, Bourne est un récit d’espionnage, donc politique, le cinéaste anglais va faire de son œuvre un objet pour véhiculer ses idées très libérales. Paul Greengrass opère dans ce monde flou et sans repère et traduit par sa mise en scène une réalité géopolitique. La Mort dans la Peau va lui permettre, au détour d’une séquence mémorable, de poser le contexte de l’époque. La perte d’influence de l’OTAN à la fin des années 90 va obliger cette organisation à se repenser, face aux nouvelles « menaces ». Ce faisant, elle se retrouve de plus en plus contestée ce qui va donner du poids aux revendications altermondialistes. C’est tout l’intérêt de la séquence à Berlin, offrir au spectateur une impression d’actualité, de lui faire croire à un récit qui se déroule dans sa réalité. Il suffit de quelques minutes au cinéaste pour rendre crédible la fiction et y glisser, à travers les drapeaux de l’association Attac un clin d’œil au combat anticapitaliste. Au contraire de John McTiernan dont les velléités marxistes frontales lui ont été fatales (Rollerball), Greengrass préfère louvoyer. Il utilise le blockbuster comme un exercice de style lui permettant d’y glisser des références politiques, mais lui servant surtout d’outil pour construire sa carrière.

Paul Greengrass traduit par sa mise en scène la façon dont la surveillance numérique s’est affinée.

C’est là où sa relation avec la star Matt Damon, qui n’a jamais caché ses penchants libéraux, va lui apporter une aide non négligeable. C’est ensemble, en effet, qu’ils vont décider de politiser la saga et surtout d’en faire un divertissement qui pousse le spectateur à réfléchir à ce qu’il voit pendant que le personnage réfléchit à ce qu’il est. C’est ce qui sera au centre de leur seconde collaboration avec La vengeance dans la peau qui introduit les nouvelles technologies en matière d’espionnages. Jason Bourne, qui a commencé sa vie à l’écran en usant des cabines téléphoniques, se retrouve à une époque où tout le monde manipule des mobiles. Les espaces publics sont truffés de « vidéoprotection », et les deux hommes vont populariser Échelon, un système de surveillance global utilisé avant tout pour espionner chefs de gouvernements étrangers et grands groupes industriels. S’il avait servi de modèle à l’excellent Ennemi d’État, il est dans La vengeance dans la peau nommé.

Paul Greengrass va traduire par sa mise en scène la façon dont la surveillance numérique s’est affinée. Dans un premier temps, il usera de la figure du mouvement de foule, dans la gare de Waterloo, où il s’agit de repérer Bourne grâce aux nouvelles technologies. Le montage isole son personnage et le contraint à investir les couloirs étroits du métro londonien. Mais c’est surtout dans un second temps, à travers une séquence pleine d’adrénaline qu’il va rendre palpable la paranoïa qui résulte de cet espionnage généralisé et des nombreux acteurs qui interviennent dans cette surveillance. Dans cette séquence qui se déroule à Tanger, Paul Greengrass va clairement assumer une mise en abîme au sein d’une triple course poursuite. On y voit la traque d’une informaticienne, Nicky Parsons, par l’un des tueurs aux ordres de l’organisation. Ce dernier est poursuivi sur les toits et à travers les appartements de la ville par Jason Bourne pourchassé pour sa part par la police marocaine. Le tout se déroule sous l’ultime surveillance de la mise en scène qui orchestre cette triple course poursuite dans les dédales de Tanger.

Cette surveillance globale d’une réalité difficile à cerner est au cœur des choix de artistiques du cinéaste. Paul Greengrass superpose les différentes couches de lignes de fuite, celle de l’horizon que l’on perçoit sur les toits où évolue Bourne, celle des rues exiguës qu’emprunte la police et les couloirs qu’utilisent Parsons et le tueur. À cet enchevêtrement géométrique, le cinéaste ajoute un niveau supplémentaire. Il oppose le cadre large où débute la course poursuite, sur les toits de la ville marocaine et le resserrement progressif de la chasse visualisé par le corps à corps final chorégraphié dans les recoins d’une douche insalubre. Plus la traque s’intensifie, plus Bourne s’approche de sa cible et plus Greengrass resserre son cadrage et découpe sa séquence, pour donner au combat un grand moment d’abstraction. En l’espace de quatre minutes, il illustre et fait comprendre en images au spectateur la surveillance globalisée qui n’est pas le fait d’un seul intervenant contrôlant un grand tout, mais implique au contraire une diversité d’agents avec des intérêts divergeants. Surtout cette séquence permet d’annoncer la direction que va prendre plus tard le travail de Paul Greengrass sur la saga Jason Bourne.

Jason Bourne prend également la température de la crise financière mondiale.

On le sait, Paul Greengrass ne tenait pas plus que cela à rempiler pour un troisième opus. De son côté, Matt Damon ne voulait rendosser le rôle qu’à la seule condition d’avoir l’assurance d’être dirigé par le cinéaste anglais. Devenu amis, ils s’étaient entre temps retrouvés sur Green Zone, film plus personnel et politiquement plus engagé. Adapté du livre du journaliste Rajiv Chandrasekaran, le réalisateur s’intéressait au fonctionnement de l’immense zone sous gouvernance américaine, au cœur de Bagdad (à ce propos, lire cette note de Jacques Raillane, ancien diplomate et de la DGSE, sur son blog). Moins spectaculaire que ses Bourne le film fut un échec aussi bien public que critique. Il est probable qu’il ait décidé de tourner ensuite avec Tom Hanks dans son sympathique Captain Philips pour revenir au-devant de la scène.

Bien qu’il ne faille pas l’écarter, il n’est pas certain que son retour aux commandes de la saga soit uniquement tactique. En assumant le nom Jason Bourne qui n’est au final qu’un alias, Matt Damon et Paul Greengrass prennent pour la première fois le contrôle de la machine. Tony Gilroy qui pouvait jusque là endosser une partie de la paternité de la saga, jusqu’à en réaliser un spin-off, est pour la première fois absent de l’écriture du projet. Jason Bourne est la consécration du savoir-faire du cinéaste anglais qui impose un script écrit à six mains avec Matt Damon et son monteur attitré. L’auteur de Vol 93 assume un métrage se fixant un idéal visuel, où le scénario est plus au service de la musicalité des plans, qu’un parfait thriller d’espionnage réaliste.

Plus encore que La vengeance dans la peau, Jason Bourne vise la pure abstraction, où les péripéties ne sont là que pour relier trois séquences. On retrouve dans un premier temps, cette obsession de plonger l’individu dans la foule. Cependant, le cinéaste opère un décalage, par rapport à ces deux premiers films, ce n’est plus Jason Bourne qui est contraint par le métrage à se replier, mais le personnage qui met en scène un attroupement et orchestre un pur instant de cinéma. Ce n’est plus l’organisation qui l’espionne, mais Jason Bourne qui contrôle le réel et surveille l’organisation. Pour autant, le film repose avant tout sur deux autres moments : la séquence d’ouverture, une première traque dans le quartier anarchiste d’Exarcheia à Athènes et une poursuite finale en plein Las Vegas.

La première s’apparente à une relecture de la course poursuite de Tanger dans le précédent Bourne, mais avec la puissance des outils de surveillance et la capacité de la reconnaissance faciale, cette course poursuite y est plus désincarnée. La police grecque en costume antiémeute, sans visage, donne une autre dimension entre la coopération entre états européens et USA, où l’humain a totalement disparu. Cette séquence qui s’étire longuement répond également à la manifestation berlinoise dans La Mort dans la Peau. En l’espace de 12 ans, les décisions politiques et les traités internationaux ont plongé l’Europe dans une crise financière qui pousse les peuples non plus à montrer leur mécontentement, mais de plus en plus à la révolte. Les émeutes se généralisent progressivement de France en Ukraine (allant jusqu’à la guerre civile) en passant par Londres. Athènes reste symptomatique de la colère des citoyens européens et Exarcheia le lieu historique de la résistance contre les politiques néoconservatrices européennes. En plus d’offrir un tour de force de mise en scène, où l’on perçoit pour la première fois chez le cinéaste l’influence des jeux vidéo, Jason Bourne prend également la température de la crise financière mondiale.

Ce n’est donc pas un hasard si le film se termine à Las Vegas, le symbole tout à la fois du règne de l’argent et du crime organisé ainsi que le rêve de richesse et du besoin de spectacle. Et justement Paul Greengrass assume totalement sa position d’entertainer, bien plus que dans les précédents. Ce Jason Bourne est à son image : tout à la fois révolté par un monde qui s’enfonce dans le chaos, et totalement conscient d’être avant tout un amuseur. Il se plaît donc à balayer d’un revers de la main les incohérences de son film : les dossiers nommés Black Ops sur les serveurs de la NSA, Jason Bourne qui rencontre un hacker à Berlin avec son téléphone portable sur lui, etc., etc.. Il se concentre sur la pure mise en scène.

le temps était venu pour lui de passer le témoin à la jeune génération.

On pourrait voir cet ultime chapitre de la saga comme un objet froid et théorique, mais il n’en est rien, car Paul Greengrass utilise Jason Bourne pour rappeler ce qu’il doit à Matt Damon et aux acteurs en général. Ce dernier opus, que l’on envisage comme une conclusion, est un morceau de mélancolie. S’il est passionnant de voir le corps de Matt Damon vieillir de film en film à travers son personnage de Jason Bourne, Greengrass ajoute à cela un conflit de générations qui on le comprend le touche profondément. La belle idée de distribution est d’avoir convoqué Alicia Vikander. La jeune actrice qui se faisait jusqu’ici discrète décolle depuis quelques films et impressionne par la diversité de son talent. C’est sans doute le premier rôle qu’elle incarne dans Ex-Machina et son excellente prestation dans Agents très spéciaux : Code UNCLE qui a poussé l’équipe de Jason Bourne à la recruter. Elle y interprète une ambitieuse cadre de l’organisation, qui utilise, contre sa direction, les stratégies usitées habituellement pour pénétrer le camp ennemi. Elle n’agit pas comme agent double, et si elle décide de venir en aide à Jason Bourne c’est avant tout pour devancer son propre supérieur.

Et c’est là que les grossières erreurs, les incohérences flagrantes qui émaillent tout le film font sens. Jason Bourne n’est plus au centre des préoccupations de Paul Greengrass, il laisse progressivement son héros lui échapper. Il lui préfère l’affrontement machiavélique opposant Heater Lee (Vikander) et son mentor Robert Dewey (Tommy Lee Jones). En offrant un rôle de choix à Alicia Vikander, représentante d’une nouvelle garde de stars, Paul Greengrass se place en patriarche qu’il n’est pas difficile de projeter dans Robert Dewey. S’il y a un corps que le cinéaste anglais cherche à filmer, bien plus que celui de Matt Damon, c’est bien celui de Tommy Lee Jones. Paul Greengrass à travers son film à bien compris que le temps était venu pour lui de passer le témoin à la jeune génération. Il est, quelque part, trop vieux pour ces conneries et le résultat est plutôt attachant !

JASON BOURNE, Paul Greengrass avec Matt Damon, Alicia Vikander et Tommy Lee Jones. 2h. 2016

Après un parcours scolaire chaotique et pas mal de soirées vidéo bis , je me réfugie à l'université pour y faire grève et bouffer du film. Je m'y passionne pour la critique et l'écriture de scénario. Depuis, je m'efforce de trouver du boulot là où il est question de ciné. Après La Cinémathèque Française et UniversCiné et des collaborations aux aux Fiches du Cinéma et Culturopoing, je pris goût à l'ivresse du pouvoir, en 2012, en co-fondant Cinématraque.

Be first to comment